«J’étais dans un déni de réalité par rapport à S3»

TémoignageL’ex-président du Développement économique vaudois, Philippe Petitpierre, s’est investi personnellement pour sauver la start-up. Il s’en explique pour la première fois.

Philippe Petitpierre est connu pour être le président des sociétés gazières de Suisse romande.

Philippe Petitpierre est connu pour être le président des sociétés gazières de Suisse romande. Image: JEAN-FRANCOIS GAILLOUD

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Il est assis « chez lui », dans un des fauteuils de la grande salle de réunion du groupe Holdigaz, et égrène ses nombreuses cartes de visite. L’ancien président du Développement économique vaudois (DEV), qui a été président du Parti radical de l’Est vaudois dans les années 80, est connu pour son rôle-clé dans les sociétés gazières de Suisse romande. À la fin des années 90, il était l’une des figures qui faisaient la pluie et le beau temps et qui dessinaient l’avenir du canton. En 2015 et 2016, Philippe Petitpierre a été mêlé à l’affaire Swiss Space Systems (S3) en voulant à tout prix sauver la start-up payernoise d’un crash qui s’avère monumental. Il s’exprime pour la première fois.

Philippe Petitpierre, peu après avoir pris S3 sous votre aile, au printemps 2015, vous appelez Christophe Reymond, directeur du Centre Patronal, pour négocier un délai de paiement des charges sociales impayées. Une démarche habituelle?
Non, c’était la première fois que je le faisais, parce que c’était la première fois aussi que je m’occupais d’une entreprise de cette manière. Mais, dans les milieux économiques, c’est habituel de négocier des aménagements avec les caisses AVS lorsque la situation financière de la société concernée est en défaut. Ce n’est pas un privilège qui m’a été octroyé parce que je connais Christophe Reymond.

Et pousser la Commune de Payerne à rendre un acompte de 1,2 million à S3, toujours en avril 2015, c’était votre idée?
Non, c’était celle de S3.

Dans vos échanges avec le Service de l’emploi en vue de l’octroi du prêt cantonal, vous présenterez cette ristourne comme un prêt de Payerne. Vous étiez pourtant présent à la séance où cette décision a été prise…
J’y étais. Mais S3 m’avait présenté cette démarche comme techniquement et contractuellement possible, et je ne me suis pas penché sur le mécanisme.

Durant cette même période, vous contactez les conseillers d’État Philippe Leuba et Pascal Broulis. C’est standard aussi?
Bien sûr. Je l’ai fait comme pour de nombreuses autres sociétés que nous avons accompagnées avec le DEV et aidées avec le Service de la promotion économique du Canton de Vaud. Nous avons créé des dizaines de milliers d’emplois dans le canton pendant mes plus de vingt ans de présidence du DEV. Cela fait relativiser S3. Par ailleurs, vous seriez étonnés du nombre de personnes qui ont les numéros de portable des conseillers d’État. La disponibilité des conseillers est reconnue, cela fait partie de leur mandat. Mais quand on découvre que je les tutoie, d’aucuns trouvent cela extraordinaire. Alors que nous sommes des milliers à le faire dans notre Canton.

Quels sont vos rapports avec eux ? Pascal Broulis est un ami, non?
Pendant ma présidence du DEV, Philippe Leuba fut mon dernier ministre de tutelle, tout comme le furent Jacques Martin, Jacqueline Maurer-Mayor ou Jean-Claude Mermoud. Quant à Pascal Broulis, il n’est pas aussi proche que certains le pensent. Nous n’avons pas de relation personnelle, nous ne partageons ni vacances ni repas de famille.

Vous faites pourtant partie de la garde rapprochée de Pascal Broulis.
Elle porte un autre nom, ce sont des gens qu’il consulte régulièrement. Rien de structurel.

Est-il vrai que vous avez financé sa campagne?
Non. Je ne l’ai pas aidé de cette façon.

Au final vous avez des contacts privilégiés avec des élus PLR…
J’ai déjà été qualifié de «notable PLR» par certains médias. C’est faux. Je m’engage pour la collectivité, comme d’autres dans ce canton. J’ai tourné la page du Parti radical en créant le DEV en 1993.

En juillet 2015, vous incitez le Canton à accorder ce prêt parce que l’homme d’affaires iranien Amin Forati, qui est aujourd’hui poursuivi pour faux dans les titres, promet 12 millions à S3. Vous saviez pourtant qu’il n’était pas fiable.
Je l’ai vu cinq fois, sur l’honneur. Il m’a été conseillé par un ami du Qatar lorsque nous essayions de sauver le site de Tamoil. J’ai mis fin à mes affaires avec lui quand il n’a pas pu me prouver qu’il avait l’argent nécessaire pour le rachat de l’usine de Collombey. Pour moi c’était définitivement fini. J’ai immédiatement invité S3 à en faire de même. Mais, par la suite, Jaussi m’a montré des évidences sur ces 12 millions. Je me suis dit que je m’étais peut-être trompé.

Vous écrivez aussi au Canton qu’un investissement de 400 millions dans S3 est proposé depuis Hongkong et que vous avez personnellement vu des documents. Ce n’était pas délirant?
Je cite ce contrat comme preuve de la capacité de Pascal Jaussi à soulever un intérêt au-delà de nos frontières. Je connais la rigueur de la FINMA, pour la pratiquer professionnellement, cet investissement n’était pas possible.

Vous incitez également le Canton à accorder ce prêt en sachant que la BCV a refusé de s’engager. Ce n’était pas un signal d’alarme suffisant?
La BCV a dit ne pas vouloir soutenir une société incapable de dégager du cash-flow. De mon côté, il n’était pas question de cautionner ce montant de 500'000 francs, c’est pour ça qu’ils n’ont pas suivi.

Quel sursis votre intervention a offert à S3?
La priorité dans cette démarche n’était alors ni par rapport à Pascal Jaussi, ni par rapport à S3. Le prêt du Canton a permis de verser des salaires impayés uniquement. Quant à mon aide personnelle directe (ndlr. : en tout 1,4 million de francs), elle a elle aussi été utilisée pour payer des salaires, des loyers et des frais opérationnels.

Quand même, pendant ce temps, la start-up a continué à vendre des billets pour des vols zéro gravité…
Ça, c’est encore un autre problème. Je ne m’en suis jamais occupé.

Vous avez aussi fini par payer les factures de téléphone. Ce n’était pas aussi un signe que la situation était désespérée ?
Tout le monde savait qu’ils étaient en difficulté. Cela aurait été stupide de laisser tomber un projet pareil alors qu’on avait la conviction qu’ils allaient s’en tirer. Dès l’instant où des doutes sont apparus, je n’ai plus versé 1 franc.

Et aujourd’hui, si c’était à refaire, vous feriez comment?
Pareil. Mais je me renseignerais plus en détail sur mon interlocuteur. Ça a été ma grande erreur. (24 heures)

Créé: 29.08.2018, 06h45

«Au final, c’est un repas qui m’a coûté 1 million»

Comment avez-vous été embarqué dans l’histoire S3?
C’est une de mes connaissances, alors créancier de S3, qui m’a appelé parce qu’elle voulait donner un coup de main à ces jeunes. Ce n’était pas la première fois qu’on me demandait d’utiliser mon réseau économique – et pas politique – pour aider une société. Ils sont venus dans mon bureau, Pascal Jaussi était là où vous êtes assis, et ils ont présenté leur projet: la navette, l’Airbus… je suis un passionné d’aviation depuis toujours. J’ai ma licence de pilote d’hélicoptère en montagne, j’avais voulu lancer une usine d’hélicoptères à Payerne il y a longtemps. Ça n’a par conséquent pas été difficile de me convaincre. Il y avait déjà Breitling, AXA et d’autres acteurs économiques de poids. C’était davantage qu’une caution morale, c’était une caution financière.

Vous irez jusqu’à verser 1 million de dollars, tiré de vos actions Holdigaz, afin de louer un Airbus pour S3, juste en écrivant au directeur financier.
À Holdigaz, nous avons la possibilité de déposer de l’argent, c’est historique. Je n’ai pas emprunté 1 franc à la société qui n’ait pas été couvert en contrepartie. Tout a été fait
dans les règles. Chaque conseil d’administration a été mis au courant. Au final, c’est un repas qui m’a coûté 1 million. Quelques jours avant l’arrivée de l’Airbus pour l’inauguration du tarmac de l’aérodrome civil, je mangeais avec le préfet de la Broye, qui se réjouissait de voir arriver l’appareil. Je savais que rien n’était prêt. Alors j’ai versé ce million.

Quand sentez-vous que ça ne tourne pas rond?
En octobre 2016, j’ai demandé des évidences de fonds à Pascal Jaussi et il m’a envoyé un print screen bancaire avec les 30 millions de dollars de Forati, en me demandant de détruire ensuite ce document. Un faux manifeste. En décembre, les millions devaient tomber via une banque genevoise. Rien. Je suis allé à Payerne et j’ai demandé des preuves. Pascal Jaussi m’a montré le contrat de remboursement de l’Airbus. Non signé. Il m’avait menti sur les deux volets et le million que j’avais versé est resté au Portugal.

Il y a des signes que vous n’avez pas vus?
L’avion, justement. J’étais en plein syndrome de Stockholm. Je n’avais pas envie de me tromper, alors que même mes proches m’avaient mis en garde.

Vous avez été très patient pendant un an et demi…
C’est une façon de dire les choses. J’étais dans un déni de réalité. Finalement, le dépôt de bilan de S3, c’est moi qui l’ai demandé en janvier 2017. Je veux savoir qui a établi ces faux ordres de paiement des salaires. J’ai porté plainte contre X.

Vous aviez de l’affection pour Pascal Jaussi?
De l’admiration imbécile. Ce projet était génial, et là c’est l’ingénieur qui parle. Gé-ni-al.

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