«J’ai gambergé tout l’hiver, mais cette fois, le lait c’est fini»

Poliez-PittetAgriculteur à Poliez-Pittet, Patrick Gindroz gérait une des plus grandes fermes laitières vaudoises. Il a laissé tomber.

Producteur à Poliez-Pittet avec cent bêtes, Patrick Gindroz a décidé d’arrêter.

Producteur à Poliez-Pittet avec cent bêtes, Patrick Gindroz a décidé d’arrêter. Image: MARIUS AFFOLTER

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«Ça fait quand même mal de se dire que tout ce matériel en parfait état de marche va devenir inutile.» Dans la salle de traite de la ferme du Gros-de-Vaud, un sentiment de nostalgie envahit soudain Patrick Gindroz. Il ne dure qu’un instant. L’agriculteur de Poliez-Pittet ne reviendra pas sur sa décision: pour lui, le lait, c’est fini.

Son père y avait déjà renoncé en 1975 pour des raisons de contingent trop petit et de bâtiments à reconstruire. Mais lui, par amour des vaches, a voulu recommencer. De sept bêtes en 1992, il a développé son entreprise jusqu’à en élever plus de deux cents, dont une moitié de laitières. Cent vaches, c’est plus de quatre fois la moyenne suisse. Les 900'000 litres de lait produits chaque année ont longtemps fait sa fierté, mais le temps qui passe a fait son travail de sape.

Il y a d’abord l’usure d’un «boulot de malade». Les levers à 4 h 30 et, rien que pour la traite, six heures de travail chaque jour de l’année. Ensuite, il y a cette situation de dépendance face aux acheteurs: la courbe du moral finit par se calquer sur celle des prix. Et, enfin, le sentiment d’être abandonné par le monde politique. «Voir des collègues gagner deux fois plus que moi à la surface parce qu’ils plantent des vergers et posent des tas de cailloux, ça finit par rendre amer.»

Un hiver d’hésitation

Alors à vingt ans de l’âge de la retraite, Patrick Gindroz a fait le point. «Je n’ai presque plus de bâtiments à amortir et aucun de mes quatre enfants ne semble être intéressé par la production laitière. Mais surtout, si cette production laitière représente 70% de mes revenus, elle constitue aussi 80% de mes charges.» Malgré l’évidence, la décision n’a pas été facile à prendre. «J’ai gambergé tout l’hiver. A la fin, je changeais d’avis dix fois par jour.»

Et puis, un matin, il a cessé d’hésiter. Sa première action fut de téléphoner à son marchand de bétail habituel. Grâce à leur pedigree de qualité, en quelques semaines, une cinquantaine de vaches ont trouvé une nouvelle étable, principalement outre-Sarine. Il lui en reste donc autant à recaser aujourd’hui. «J’espère pouvoir en vendre encore quelques-unes. Je finirai mes stocks de fourrage avec les dernières, puis il faudra bien qu’elles partent à la boucherie.»

L’avenir sans les vaches, Patrick Gindroz ne veut pas trop y penser. Seule certitude, cet hiver, il démontera les logettes pour pouvoir utiliser les volumes vides comme hangars. Cela lui permettra d’y ranger ses machines et ainsi de ne plus avoir à louer des bâtiments à l’extérieur.

Nouveau fonctionnement

Ensuite, il faudra s’adapter à un nouveau rythme, un nouveau fonctionnement. Les deux employés agricoles qui travaillaient avec lui ont reçu leur congé. Il sera donc désormais seul pour semer, entretenir puis récolter les 68 hectares de blé et autres cultures, qui constituaient jusque-là un à-côté. Seul aussi pour surveiller la croissance des 9000 poulets de sa halle, construite à la base par son père pour apporter un revenu complémentaire lors de la remise de l’exploitation à son fils. Enfin, il gardera certainement quelques génisses, pour la viande. On ne se refait pas.

Patrick Gindroz raconte tout cela calmement, presque sereinement. La nostalgie du passé et les incertitudes de l’avenir pèsent moins que le soulagement. «J’espère surtout que l’arrêt de la production de gens comme moi finira par bénéficier à ceux qui continuent.» (24 heures)

Créé: 31.08.2015, 07h01

Moins de fermes mais davantage de lait

Jeudi matin, à l’instant où Patrick Gindroz racontait son histoire, tombait la nouvelle de la fermeture de l’une des plus grosses fermes laitières de Suisse. A Hünenberg, dans le canton de Zoug, Reto Weibel jetait l’éponge, malgré ses 280 vaches et ses 2,85 millions de litres de lait annuels. Preuve supplémentaire, s’il en fallait, que l’augmentation de la taille des fermes et de la productivité des vaches ne constitue pas une garantie de pérennité.

«Mais moi je suis prêt à payer 50 ct. de plus au litre», entend-on pourtant souvent, lorsque le sujet refait la une de l’actualité. Malheureusement cette bonne volonté ne suffit pas. «Ce serait utile si cette somme allait directement aux producteurs, explique Eric Jordan, directeur de la Fédération laitière Prolait. Mais avec les mécanismes économiques, ils n’en toucheraient qu’une infime partie, le reste étant réparti entre les autres acteurs de la filière.»

Autre problème, si le prix de la brique de lait est le plus emblématique, il ne constitue qu’une petite partie des revenus des producteurs de lait. La grande majorité (88,6%) du lait produit est utilisée pour faire du fromage, de la crème, des yaourts ou du lait en poudre. Pour soutenir efficacement les producteurs, c’est donc le tarif de tous les produits à base ou dérivés du lait qu’il faudrait augmenter. Son prix tourne actuellement autour de 55 ct. le litre, alors qu’il en faudrait au moins 70 ct. pour couvrir les frais, selon l’association alémanique des producteurs de lait Big-M. Des discussions sont en cours à Berne.

Depuis 1950, la Suisse a perdu 111'000 producteurs de lait, soit les 81% du chiffre total. Le mouvement se poursuit, puisque, sur les cinq dernières années, 4320 fermes laitières ont encore fermé leurs portes, pour atteindre le chiffre de 22'190 unités en 2014.

Preuve de l’augmentation de la taille des fermes, la diminution du nombre de bêtes a été moindre, environ de moitié, pour atteindre 566'047 vaches laitières en 2010. Mais comme la production de lait par vache a presque doublé dans le même laps de temps, le volume de lait total produit est en légère, mais régulière, augmentation.

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