«J'ai prédit au cardinal Barbarin qu'il allait se faire crucifier»

EgliseDaniel Pittet, lui-même victime d’un prêtre pédophile vaudois, commente le film «Grâce à Dieu» qui sort ce mercredi sur les écrans français.

Daniel Pittet reconnaît les protagonistes de l'affaire, qu'il a rencontrés à Lyon.

Daniel Pittet reconnaît les protagonistes de l'affaire, qu'il a rencontrés à Lyon. Image: Jean-Paul Guinnard

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Le film «Grâce à Dieu» sort ce mercredi dans les salles françaises. Il raconte comment d’anciennes victimes du prêtre pédophile Bernard Preynat, à Lyon, se sont constituées en association en 2015. Il évoque aussi le silence de la hiérarchie catholique et met en scène le cardinal Philippe Barbarin, jugé en janvier 2019 pour «non-dénonciation d’atteintes sexuelles sur des mineurs de moins de quinze ans.»


À lire : Les moments clés liés au procès Barbarin


Nous l'avons visionné à Fribourg avec Daniel Pittet (59 ans), auteur du livre «Mon père, je vous pardonne», préfacé par le pape François, et ancienne victime de Joël Allaz. Ce capucin originaire du canton de Vaud avait reconnu s'en être pris à des enfants mais n'avait jamais pu être condamné en raison de la prescription. Daniel Pittet avait neuf ans lorsqu'il s'était fait violer pour la première fois par son bourreau.

«C'est mon histoire»

«C’est mon histoire, c’est exactement ce que j’ai vécu», réagit Daniel Pittet dès les premières images, alors que l’un des protagonistes est écœuré de voir le prêtre qui en faisait jadis son jouet sexuel être toujours en place et continuer à dire la messe. «Cela fait drôle de voir celui qui vous a violé continuer à dire la messe et à exercer son ministère», dit-il. Pour lui, les personnages ont raison de vouloir briser le silence: «Il faut en parler, c’est ce que je dis partout et à tout le monde. A l'époque ma mère n’aurait jamais pu parler car nous étions dans un milieu pauvre à l’époque et l’Église nous aidait. On ne pouvait donc rien faire.»

Daniel Pittet, qui a raconté son calvaire parce que le pape François «l’avait incité à le faire», ne peut cacher son émotion: «Le film est bien équilibré et bien interprété. Il est touchant en ce sens que l’on voit décrit le point de vue des victimes. Et aussi l’impact sur les proches des victimes, qui sont aussi touchés et concernés lorsque les victimes parlent et révèlent leur passé.»


À lire: François Ozon rend justice envers et «Grâce à Dieu»


«Dans le déni»

Il connaît plusieurs des vrais protagonistes de l'affaire. À commencer par le cardinal Philippe Barbarin. «Il m’a demandé d’aller le rencontrer à Lyon. C’était il y a deux ans, mon livre venait de sortir et il voulait me voir. Il m’a demandé ce que je pensais de tout ça. Je lui ai dit: «Éminence, je ne comprends pas. Pourquoi n’êtes-vous pas aussi ouvert que l’Allemagne, la Belgique et la Suisse, pourquoi ne voulez pas reconnaître les victimes de la pédophilie?» Il m’a répondu qu’il n’y avait pas d’unité de vues et positions à l’intérieur de la Conférence des évêques de France et que seul un tiers des évêques était favorable à cette reconnaissance. Je lui ai alors affirmé que s’il ne le faisait pas, il allait se faire crucifier. Et je le lui ai répété. Mais rien n’y a fait.»

Le film de François Ozon «montre bien que Barbarin est quelqu’un de sympathique et de sensible, ajoute-t-il, mais il est dans le déni. Je crois qu’il est mal conseillé et qu’il n’avait pas pris conscience, à l’époque de notre rencontre, de la gravité de la situation et de la nécessité absolue pour les victimes d’être reconnues en tant que telles par l’Église.»

«Cassé jusqu’à la mort»

Daniel Pittet lui a indiqué qu’en Allemagne les victimes sont indemnisées à hauteur de 5000 euros par cas. «Ce n’est rien! je lui ai dit. L’important, c’est la reconnaissance. Il faut trente ou quarante ans pour pouvoir parler et déposer plainte. Après, si on est reconnu, on peut pardonner, on peut de nouveau vivre debout. Moi j’ai essayé de me suicider trois fois, comme beaucoup d’anciennes victimes. Heureusement, j’ai trouvé de l’aide. Au départ, j’étais un pauvre garçon. Il faut tellement de temps et le chemin est tellement douloureux pour y arriver… Il faut un soutien psychologique pour en sortir. En fait, on n’en sort jamais tout à fait: la pédophilie casse les gens. Moi, j’ai été cassé et je le serai jusqu’à ma mort.»

On visionne le passage qui donne son nom au film, lorsque le cardinal Barbarin dit: «Grâce à Dieu, tous ces faits sont prescrits.» Pour Daniel Pittet, «il y a un problème énorme dans l’Église. On estime statistiquement que 5% des prêtres sont pédophiles. Sur 436 000 prêtres et 4500 évêques dans le monde, comptez combien cela fait! Chacun a fait vingt, trente victimes ou bien plus. Certains sont dans la haute hiérarchie de l’Église. Il y a aussi des femmes qui violent, c’est moins connu. Il y a encore une omerta, une culture du secret. Le pape François en est conscient et il veut y mettre fin.»


À lire : La pédophilie religieuse au cinéma


Un courage nécessaire

Un personnage l’intrigue: «Cette dame qui écoutait les victimes travaillait aussi pour l’évêché, on voit qu’elle est des deux côtés, c’est un problème. C’est pour cela que Mgr Charles Morerod a créé une commission indépendante. J’ai une grande admiration pour son courage et aussi pour l’ancien évêque, Mgr Bernard Genoud, ils n’ont pas essayé de cacher les problèmes. Il faut faire toute la lumière et c’est une erreur monumentale de ne pas le comprendre.»

Cela dit, l’Église ne tient pas le flambeau: «95% des actes pédophiles sont commis dans d’autres milieux. C’est encore plus difficile à vivre dans les familles. Au moins, dans l’Église on peut essayer de se faire reconnaître même quand il y a prescription. Un cas de pédophilie dans la famille peut conduire à son éclatement et c’est pourquoi les victimes se taisent aussi.»

Trente ans après, ils craquent

Quand Daniel Pittet croise aujourd’hui des victimes de pédophilie, il affirme avoir «une sorte de radar pour les reconnaître. Cela me fait mal au cœur, vraiment. Je m’engage pour les autres, pour les écouter ou les aider. Un petit garçon de huit ans est venu me voir et m’apporter un dessin, quand je dédicaçais mon livre à Payerne, mais c’était pour me dire qu’il avait été violé.» Il dit avoir rencontré des centaines de victimes de pédophiles, «parfois des gens qu’on ne soupçonne pas, des chefs d’entreprise, des gens solides. Trente ans plus tard, ils craquent, ils pleurent…»

Depuis la parution de son livre, une vingtaine de pédophiles se sont confiés à lui: «Ils me disent tous que les enfants ne disent jamais non. C’est pour cela que je fais en ce moment cette action avec des cartes «No, non, nein.» Je veux en faire tirer 1,5 million pour la Suisse, à distribuer dans les écoles. Je contacte les Cantons et je viens d’avoir une séance constructive avec l’Instruction publique valaisanne. Il faut que les enfants sachent qu’il faut dire non au pédophile et en cas de besoin appeler le 147 ou le 117.»

Créé: 19.02.2019, 18h40

Articles en relation

Un appel à briser le silence sur les abus dans l’Eglise

Pédophilie Auteur d’un livre qui raconte son enfance gâchée, Daniel Pittet témoigne aujourd’hui à Lausanne. Plus...

La cruelle confrontation avec les victimes du prêtre pédophile

Procès Barbarin Face au témoignage d’une victime, les trous de mémoire de l’évêque auxiliaire du cardinal sont embarrassants. Plus...

Mgr Barbarin abandonne la stratégie du silence

Lyon Pourquoi le Primat des Gaules n’a-t-il pas dénoncé un prêtre pédophile? Lundi, le cardinal a tenté de convaincre ses juges… et les victimes. Plus...

Le procès du cardinal Barbarin est celui du silence de l’Église

Abus sexuels Faute d’avoir livré un prêtre pédophile à la justice, il y a quinze ans, Mgr Barbarin se retrouve face aux juges. Procès retentissant. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 8

Paru le 26 février 2020
(Image: Bénédicte) Plus...