«J’ai été viré à cause des mots crus d’une auteure»

LausanneL’étude en classe d’un livre de Virginie Despentes, contenant des termes sexuels, aurait provoqué le licenciement avec effet immédiat d’un maître du Gymnase Auguste-Piccard.

La controverse a éclaté en mars au Gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne. Un groupe de neuf gymnasiennes a accusé un prof d'avoir tenu des propos sexistes. Il a été licencié avec effet immédiat le 29 juillet.

La controverse a éclaté en mars au Gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne. Un groupe de neuf gymnasiennes a accusé un prof d'avoir tenu des propos sexistes. Il a été licencié avec effet immédiat le 29 juillet. Image: Philippe Maeder

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Âgé de 58 ans, un professeur de français du Gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne, se retrouve brusquement au chômage. Licencié avec effet immédiat «pour rupture du lien de confiance» après 30 ans de carrière. Selon neuf plaignantes d’une classe de 19 élèves, il aurait tenu des propos «sexistes». Le 27 mars, son employeur, l’État de Vaud, l’avait suspendu, en attendant un rapport commandé à l’ancien juge cantonal François Meylan.

Signées le 18 juin, les conclusions ont abouti à la coupure définitive le 29 juillet, ainsi que l’a annoncé mercredi le quotidien «Le Temps». «C’est un cataclysme», relève le maître. Combatif malgré tout: il va saisir le Tribunal de prud’hommes de l’Administration cantonale (TRIPAC), où ce syndicaliste siège comme juge assesseur, ce qui posera des difficultés de procédure (voir encadré).

«Les mots de l’auteure»

Le professeur est aussi bien décidé à parler. Il révèle le contexte de mots crus qu’il a employés en classe: «bite», «pute» et «baiser» notamment. «J’étais en train d’étudier avec les élèves le livre de Virginie Despentes, «King Kong Théorie». Les mots sont ceux de l’auteure. Il y en a d’autres plus crus. La situation a été problématique pour une partie de la classe et cela a créé des heurts.» Virginie Despentes est une personnalité controversée, souvent décrite comme «trash» ou «punk». Dans le livre lu au gymnase lausannois, elle évoque frontalement le viol, la prostitution et la pornographie. Certains la voient comme une icône d’un «nouveau féminisme», d’autres la vouent aux enfers. Elle a aussi obtenu une reconnaissance de haut niveau: elle a reçu plusieurs prix littéraires, dont le Renaudot, et siège à l’Académie Goncourt depuis janvier 2016.

Le prof viré n’a pas décidé lui-même de placer ce livre au programme de l’examen de ses élèves. Il explique que c’est un choix de la «file» des maîtres de français des classes de certificat du Gymnase Auguste-Piccard: «J’étais réticent. Je suis contre la censure des textes, mais j’ai senti que cela pourrait poser des problèmes dans ma classe. Nous étions cinq et j’ai été le seul à avoir voté négativement. J’ai admis le principe démocratique.»

«De quoi peut-on parler?»

L’affaire soulève une question de fond: de quoi peut-on parler en classe, quels sont les mots autorisés, quels sont les tabous? D’autres enseignants s’interrogent. Comment lire un roman sur la chasse si des élèves sont véganes? Peut-on traiter de textes révisionnistes sur le nazisme? Présidente de l’Association vaudoise des maîtres de gymnase (AVMG), où le prof licencié exerce la fonction de caissier, Françoise Emmanuelle Nicolet résume le débat: «Que peut-on dire aujourd’hui sans heurter toutes les identités et les sensibilités? C’est une question que nous voulons soumettre à l’État.»

Le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC), dirigé par Cesla Amarelle, ne s’exprime pas pour l’instant en raison des vacances. Le professeur licencié se défend d’avoir voulu heurter: «J’ai essayé de faire mon travail le plus honnêtement possible», estime-t-il. «Que des élèves soient déçus ou mécontents d’un cours ou d’un maître, cela peut arriver. Nous aurions pu tenter une sorte de médiation avec les élèves plaignantes, avec un doyen ou le directeur. Mais le DFJC ne nous a pas laissé le temps», ajoute-t-il.

Il est difficile de comprendre comment la situation a pu ainsi dégénérer. Dans l’immédiat, aucune des parties en cause ne dévoile le contenu du rapport de l’ancien juge cantonal François Meylan. Du côté de l’État, la Direction générale de l’enseignement postobligatoire (DGEP) affirme avoir agi «pour protéger l’établissement et les élèves», selon les termes de Lionel Éperon, directeur général. Il ne veut pas en dire plus en raison de la procédure devant la justice.

Le professeur licencié, lui, s’exprime. C’est d’ailleurs pour garder son droit à la parole qu’il affirme avoir refusé une offre transactionnelle de son employeur. Lionel Éperon lui avait proposé de rester suspendu de sa fonction, avec son salaire, jusqu’au 31 octobre 2020. En échange du respect d’une exigence, sous la menace d’une action judiciaire, de silence et d’«absence de polémique» imposée aussi à ses «mandataires», son avocat, par exemple. L’AVMG se déclare également visée par cette «convention muselière».

Le maître désormais au chômage aurait aussi voulu parler à Lionel Éperon ou à la conseillère d’État Cesla Amarelle. «La DGEP regrette d’avoir été contrainte d’en arriver à cette mesure et tient à souligner que, durant toute la procédure, les droits des divers protagonistes ont été respectés, en particulier le droit d’être entendu», affirme Lionel Éperon. «J’ai rencontré des adjoints. C’est peut-être juste d’un point de vue juridique. Mais j’aurais dû être entendu par M. Éperon ou par Mme Amarelle dès lors qu’un licenciement avec effet immédiat était envisagé», rétorque l’enseignant. Pour l’AVMG, le fait qu’il soit un syndicaliste engagé donne «un côté particulier» à la situation. Le syndicat annonce des actions à la rentrée.

Créé: 08.08.2019, 06h44

Les points contestés du licenciement

Griefs «pas clairs»

Pour le prof licencié, la lettre de licenciement n’indique pas précisément ce qui est reproché. Ce document, que «24 heures» a consulté, invoque «la gravité des faits retenus dans le rapport du 18 juin», signé par l’ancien juge cantonal François Meylan. Selon l’enseignant et son avocat, des faits «graves» peuvent justifier un avertissement. D’après le Tribunal fédéral, il faudrait des éléments «particulièrement graves» pour justifier un licenciement avec effet immédiat pour justes motifs.

«Menaces»

La lettre relève une «mise à exécution des menaces que vous avez proférées au cas où vous seriez licencié». Françoise Emmanuelle Nicolet, de l’Association vaudoise des maîtres de gymnase (AVMG), bondit: «Comment aurait-il pu mettre à exécution une menace avant d’avoir été licencié? Il y a un problème de chronologie. Il s’agit d’un message du maître à son directeur où il annonçait une vive réaction syndicale s’il devait être licencié.»

Article contesté

L’AVMG et la Fédération SUD vont agir auprès de Nuria Gorrite, présidente du Conseil d’État, à propos de l’article 61 de la loi sur le personnel de l’État de Vaud qui permet un licenciement avec effet immédiat sans aucune possibilité de réhabilitation.

Le tribunal veut se récuser

Lorsqu’un licenciement est contesté au sein de l’Administration cantonale et que la justice est saisie, l’affaire est soumise au Tribunal de prud’hommes de l’Administration cantonale (TRIPAC). Aux côtés de six magistrats, présidents et vice-présidents, il se compose de juges assesseurs représentants de l’État. Et aussi de juges assesseurs représentants des associations professionnelles. C’est là qu’une difficulté de procédure se présente. Dans la liste de ces délégués du personnel figure bel et bien le maître de français licencié au Gymnase Auguste-Piccard. Décrit comme un syndicaliste «déterminé», il siège au comité de l’Association vaudoise des maîtres de gymnase (AVMG), qu’il représente au comité de la Fédération syndicale SUD.

Or il est délicat pour une Cour de justice de juger un de ses membres. Surtout dans une affaire aussi controversée. La conséquence est que le tribunal doit se récuser. La procédure est en cours. «Il est exact que le TRIPAC a demandé à se récuser», confirme l’Ordre judiciaire vaudois, dont dépend le TRIPAC. Que peut-il se passer? «D’une manière générale, dans un tel cas de figure, un président et des juges ad hoc, qui ne sont pas rattachés au TRIPAC, sont nommés», ajoute Liliane Beuggert, chargée de communication.

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