«On n’avait jamais tant parlé des Yéniches dans ce canton»

VaudLa conseillère d’Etat Béatrice Métraux explique sa gestion d’un dossier très médiatisé.

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C’est une longue histoire, celle des Yéniches qui, s’ils sont des gens du voyage, sont aussi des citoyens suisses à part entière. Cette histoire avance lentement. La Confédération a reconnu leur communauté comme une minorité nationale en 1998. Mais le groupe de travail qu’elle a constitué pour leur trouver des places de séjour en nombre suffisant n’a tenu sa première séance qu’en mars dernier (lire ci-contre). Dès lors, les Yéniches ne craignent plus de donner un écho médiatique à leurs revendications.

Le canton de Vaud s’en rend compte à l’occasion des pérégrinations d’une poignée de leurs familles qui, après avoir dû quitter le Parc des Rives d’Yverdon, se sont installées il y a tout juste une semaine sur un parking de délestage de l’Ecole hôtelière de Lausanne, sous Le Chalet-à-Gobet. Propriétaire du terrain, la Municipalité décidera aujourd’hui si elle accepte que ces gens du voyage d’origine vaudoise et fribourgeoise y restent encore une semaine ou deux. Mais c’est au Conseil d’Etat qu’il revient de trouver des lieux de séjour réguliers, conformément aux recommandations de la Confédération et de son propre parlement. En charge du Département des institutions et de la sécurité, la Verte Béatrice Métraux pilote cette recherche. Elle explique où elle en est.

Vous êtes-vous engagée personnellement dans ce dossier?

Oui, tout en restant dans mon rôle de conseillère d’Etat. Jusqu’ici, je n’ai pas rencontré les porte-parole des Yéniches. En effet, il revenait au médiateur cantonal, le préfet Etienne Roy, de les informer des recherches intensives que nous avons menées pour repérer des terrains susceptibles de les accueillir. Tandis que lui-même se consacrait à démarcher les communes, je me suis chargée de contacter les CFF, l’armée et l’Office fédéral des routes, qui détiennent d’importantes surfaces dans le canton.

Ce partage des rôles durera-t-il?

Je compte m’entretenir prochainement avec les délégués des Yéniches. La première chose est d’établir qui parle au nom de qui parmi eux. Si, la semaine dernière, nous avons aménagé dans la plus grande urgence un terrain au Chalet-à-Gobet, c’est parce que notre principal interlocuteur, porte-parole des Yéniches de Suisse romande, avait validé cette option auparavant, non sans apprécier d’ailleurs la proximité de Lausanne. Il n’a contesté cette place que le jour du déplacement de quatre des familles contraintes à quitter Yverdon.

Les conditions de séjour sur ce terrain n’étaient-elles tout de même pas excessivement précaires?

C’était une solution d’urgence, pour un accueil temporaire de courte durée. Nous l’avons retenue parce que le Conseil d’Etat avait accepté quelques jours plus tôt, pas plus tard que le 29 avril, de consacrer 370'000 francs à la transformation de cet ancien dépôt du Service des routes en place de passage pérenne pour les Yéniches suisses. Cet aménagement qui restait à réaliser aurait été très différent de l’installation provisoire que divers services du Canton ont montée en deux jours à titre de dépannage.

Pourquoi déplorez-vous ce refus alors que le Canton n’a pour le moment dépensé qu’une somme dérisoire pour l’aménagement de l’aire du Chalet-à-Gobet?

Nous aurions apprécié que l’inconfort lié à une solution transitoire soit accepté. Car cet emplacement est le seul que nous avons trouvé pour donner un début de réponse à la pétition que les Yéniches vaudois ont remise en 2012 au Canton. Ils demandent ainsi à pouvoir disposer de deux ou trois places de passage pour du stationnement de quelques jours à quelques semaines, et aussi d’une parcelle d’environ 10'000 m2 où ils résideraient en hiver. Dès lors, nous considérions la solution du Chalet-à-Gobet comme une première étape qui aurait pu nous aider à convaincre des communes, voire des privés, d’entrer en matière sur la mise à disposition d’autres terrains.

Ce «début de réponse» est-il anéanti, avec pour conséquence que vous n’avez plus rien à offrir aux Yéniches?

Le Conseil d’Etat s’est livré à une nouvelle appréciation de la situation lors de sa séance hebdomadaire de ce mercredi. Pour en dire plus, il attend que je rencontre les intéressés avec le médiateur.

Cette situation vous amène-t-elle à relativiser la légitimité de leurs revendications?

Je suis sensible au sort de cette communauté qui est très singulière, mais n’en est pas moins suisse. Cela fait au moins vingt-cinq ans qu’elle se bat pour être reconnue. Elle a obtenu le statut de minorité nationale en 1998. Malgré cela, elle reste méconnue et peine à faire valoir ses droits. Ce sont pourtant des citoyens comme les autres, qui sont inscrits dans une commune où ils paient leurs impôts. Le voyage fait partie de leur identité culturelle, et c’est aussi leur façon de travailler en fonction de la localisation de leur clientèle. J’ajouterai qu’ils s’acquittent d’une location sur les terrains où ils s’installent.

Ils vivent ainsi depuis longtemps. Pourquoi ces tensions soudaines?

A ma connaissance, c’est la première fois que le problème se pose avec une telle acuité dans le canton. Par le passé, ce sont des gens du voyage étrangers qui ont défrayé la chronique. Cela a contribué à accentuer le déficit d’image dont souffrent les Yéniches suisses. C’est sans doute pour cette raison qu’ils rencontrent des difficultés croissantes à trouver des terrains pour s’installer passagèrement, que cela soit par exemple sur des domaines agricoles ou dans des campings qui les recevaient précédemment. Dès lors, j’interprète leur refus de la solution transitoire du Chalet-à-Gobet comme une façon de faire valoir leurs revendications. Mais je crains que cette façon de communiquer ait un effet négatif.

La communication, n’est-ce pas l’affaire de l’Etat?

Pas seulement. J’ai pris la tête du Département des institutions et de la sécurité il y a quinze mois. Depuis lors, Etienne Roy, notre médiateur, a consacré en moyenne un jour par semaine au traitement de cette question. Il a entrepris une bonne cinquantaine de démarches, dont une quinzaine auprès de communes. Toutes l’ont éconduit, parfois en termes discourtois, malgré sa qualité de préfet. Pour désamorcer les préjugés, nous avons conçu un prospectus d’information. Mais les blocages ne sont pas faciles à surmonter. D’autant que la loi sur l’aménagement du territoire s’applique ici aussi s’il faut dézoner. J’attends donc des principaux intéressés qu’ils participent à un indispensable effort de relations publiques. Il leur appartient aussi de mieux se faire connaître.

Que faire pour que le psychodrame ne se poursuive pas lors de leur prochain déplacement?

Nous avons des pistes. Mais l’une s’est déjà effacée. Après s’y être refusés il y a quelques mois, les Yéniches nous ont fait savoir ces derniers jours qu’ils seraient finalement disposés à s’installer momentanément sur un terrain situé dans le périmètre de l’ancienne centrale nucléaire de Lucens. Le week-end dernier, j’ai donc contacté la Commune. Elle m’a répondu qu’elle estimait faire déjà suffisamment son devoir social en accueillant par exemple des requérants d’asile alors que 41% de sa population est d’origine étrangère. Pour autant, je continuerai à traiter ce dossier avec le préfet Etienne Roy, notre médiateur. Je resterai imaginative de façon à leur trouver des lieux de séjour. Mais la marge du possible se réduit fortement…

Cliquez ici pour agrandir l'infographie: (24 heures)

Créé: 21.05.2015, 06h30

Béatrice Métraux (Image: Vanessa Cardoso)

Les routes du voyage où les places manquent

En Suisse, les Yéniches sont encore entre 30'000 et 35'000 à pratiquer un mode de vie «semi-sédentaire». A la suite de dissensions à la tête de leur organisation faîtière, la nouvelle génération a choisi de faire valoir ses revendications avec davantage de vigueur.

En avril 2014, l’occupation réprimée par la police de la prairie bernoise de l’Allmend a marqué les esprits. L’Office fédéral de la culture, dont relève cette minorité nationale, a alors décidé de créer un groupe de travail pour améliorer les «conditions-cadres du mode de vie des gens du voyage». Les deux premières séances de cette «task force» se sont tenues en mars et avril derniers. A cette occasion, les délégués des Yéniches ont fourni la liste des places de stationnement que cantons et communes mettent à leur disposition. Ils estiment que leur seraient nécessaires 80 aires de transit et 40 quartiers d’hiver.

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