Le jeu des six différences de l’ultra gauche

Complémentaire au Conseil d'EtatLa gauche radicale présente deux candidats. Vous ne comprenez pas vraiment ce qui les différencie? Suivez le guide!

Jean-Michel Dolivo d'Ensemble à Gauche et Anaïs Timofte du POP

Jean-Michel Dolivo d'Ensemble à Gauche et Anaïs Timofte du POP Image: Jean-Bernard Sieber / Florian Cella

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Il faut lever assez haut sa lanterne de prolétaire pour voir la différence. Deux partis d’ultragauche sollicitent nos suffrages pour l’élection du 17 mars. D’un côté, SolidaritéS, de l’autre le Parti ouvrier populaire (POP). Certes, le contraste entre leurs candidats pour la complémentaire du Conseil d’État saute aux yeux. SolidaritéS est défendu par un senior, Jean-Michel Dolivo (67 ans), avocat et député. Le POP est porté par Anaïs Timofte (27 ans), ancienne vendeuse fraîchement diplômée en sciences politiques. Tous deux faisaient partie de la même alliance, Ensemble à Gauche, jusqu’en décembre dernier. Au moment de lancer les candidatures pour succéder à Pierre-Yves Maillard, la coalition des gauches radicales a explosé.

Vous vous dites «Rouge bonnet et bonnet rouge»? Aucune différence entre les moustaches de Trotski et celles de Lénine? Il y a pourtant des nuances. Nous en avons repéré six pour vous. Sans être exhaustif, voici quelques pistes de compréhension.


1. La lutte des classes

Pour le POP, le combat de la classe ouvrière contre le patronat doit l’emporter sur tout autre considération. Le POP estime qu’il «faut orienter explicitement toutes les activités politiques vers la défense des intérêts des couches populaires», selon un document interne.

SolidaritéS se focalise d’avantage sur la défense des minorités et populations précaires. Ou, comme le dit le POP, sur les «microluttes sociétales». Le travailleur suisse en tant que tel n’est pas sa priorité. Les femmes, les migrants, les LGBT sont au cœur des préoccupations de SolidaritéS. «Les controverses idéologiques de ces groupes paraissent éloignées des vraies préoccupations du travailleur, si tant est que celui-ci vote encore à gauche», fait remarquer le politologue Georg Lutz.


2. L’altermondialisme

Un coup d’œil sur les sites internet des deux partis s’avère instructif. «Non au coup d’État au Venezuela», lit-on en premier sur celui de SolidaritéS. «Une démocratie des travailleurs qui sert les travailleurs», propose le POP. Il s’agit surtout d’une différence de langage: l’altermondialisme est également présent dans le programme du POP. Engagé contre Vale ou encore pour le «peuple catalan», SolidaritéS n’oublie jamais d’évoquer la situation internationale avant d’appréhender la réalité suisse ou vaudoise. «Ne pas prendre en compte ces grandes tendances débouche sur le localisme communal ou cantonal, qui est un piège dans lequel sont très largement tombés tous les courants de l’ancien mouvement ouvrier (PS et POP)», peut-on lire dans un papier de position.


3. L’écologie

C’est peut-être l’une des fractures les plus récentes. Anaïs Timofte a répété plusieurs fois au cours de la campagne qu’elle s’opposait à une taxe sur les vols low cost ou à une interdiction des voyages d’études en avion: ces mesures toucheraient injustement les gens les moins favorisés. SolidaritéS affirme en revanche très clairement son désir de décroissance. Et appelle à «redéfinir les besoins» et à «amorcer la transition écologique». Le POP, lui, insiste: «Notre discours sur l’écologie doit être marqué par le fait que l’écologie ne s’obtient pas par des gestes individuels mais par un contrôle étatique et démocratique de la production et des importations.» Pour preuve: dans les questions «Liberté ou patrie» que «24 heures» a posées aux candidats, Anaïs Timofte a choisi «croissance» et Jean-Michel Dolivo «décroissance».


4. L’intellectualisme

SolidaritéS est très représenté dans la population estudiantine. Le document du POP critique ce positionnement: «SolidaritéS (…) s’adresse presque exclusivement à la nouvelle petite bourgeoisie composée essentiellement d’universitaires en diffusant des discours intellectualisants qui n’atteignent pas les couches populaires.» Un socialiste parle à leur propos de «l’extrême gauche bac +5». Anaïs Timofte assène dès qu’elle le peut qu’elle est la voix des couches populaires. Cependant, elle n’a plus le statut de vendeuse puisqu’elle vient d’obtenir son diplôme universitaire.


5. Le souverainisme

Le POP se positionne contre l’Union européenne, ce «projet économique», et pour la défense des salaires des travailleurs et de l’emploi indigène. «Le souverainisme n’est pas un thème nouveau, note Georg Lutz. En 1992 déjà, une partie de la gauche s’était opposée à l’entrée de la Suisse dans l’Espace économique européen. Cela avait provoqué des déchirements.» Le POP poursuit: «L’ouverture des frontières au nom de l’internationalisme renforce le dumping salarial qui fait pression sur les salaires des travailleuses·eurs.»

SolidaritéS articule bien davantage un discours internationaliste, d’ouverture au monde. Pour ses membres, «les travailleuses·eurs «suisses» ne pourront jamais rompre la paix du travail, la formule magique et la «collaboration» avec le patronat sans prendre conscience du fait que les intérêts des migrant·e·s et des réfugié·e·s sont aussi les leurs. D’autant plus qu’aujourd’hui une importante partie de la classe ouvrière est issue de l’immigration. Pour le dire autrement, il n’existe pas aujourd’hui en Suisse, comme à l’époque, une classe ouvrière blanche.»


6. Le pouvoir

Si Jean-Michel Dolivo n’a pas sa bobine sur les affiches, ce n’est pas par timidité, mais parce que SolidaritéS ne veut pas personnaliser le pouvoir. Il ne recherche pas forcément de place dans des Exécutifs ni à faire alliance avec des partis «bourgeois». «Tout miser sur des élections ne donne qu’une illusion de changement, ce qui est grave dans une période comme la nôtre, où il faut un vrai changement sociétal», écrivaient récemment des militantes de SolidaritéS dans une «Lettre ouverte au groupe du POP». «J’y vois une contradiction formelle, dit Georg Lutz. Si on ne veut pas accéder au pouvoir, alors pourquoi présenter une personnalité pour briguer le Conseil d’État?» Le POP, lui, a un représentant à la Municipalité de Lausanne, David Payot, qui a fait alliance avec le reste de la gauche. Il est historiquement plus enclin à gouverner «avec» plutôt que «contre». Si Jean-Michel Dolivo était élu, il l’a dit, il serait «un conseiller d’État insoumis».

Créé: 08.03.2019, 18h23

Un peu d’histoire

Les deux partis ont les mêmes origines familiales et un ancêtre commun: Karl Marx. SolidaritéS est né en 1992 d’une fusion d’anciens mouvements trotskiste et marxiste-léniniste avec des groupes syndicaux et associatifs. Le POP vaudois est né en 1943 d’une fusion d’anciens militants communistes avec une branche du Parti socialiste. À défaut d’attendre la «révolution prolétarienne», les deux formations exigent plus de justice sociale et rejettent le capitalisme. Ils accusent en chœur le Parti socialiste d’avoir pactisé avec la droite.

P.C./CI.M.

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