Les juges des mineurs démunis face aux cas psys

JusticePendant ce temps, les juges ne savent que faire de certains jeunes jugés «dangereux».

Les jeunes délinquants présentent de plus en plus de troubles psychiatriques. Présidente de l’Association latine des juges des mineurs, Bluette Chevalley dénonce le manque de structures adéquates pour les prendre en charge.

Les jeunes délinquants présentent de plus en plus de troubles psychiatriques. Présidente de l’Association latine des juges des mineurs, Bluette Chevalley dénonce le manque de structures adéquates pour les prendre en charge. Image: Patrick Martin

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Sur fond de baisse de la délinquance juvénile, le foyer d’éducation de Prêles (BE) annonçait début février sa fermeture. Peu après, la prison de Palézieux, sous-occupée, décidait d’accueillir aussi de jeunes adultes. Présidente de l’Association latine des juges des mineurs et juge depuis une quinzaine d’années, Bluette Chevalley dénonce le manque de structures en adéquation avec les problématiques des jeunes d’aujourd’hui. Entretien.

La délinquance juvénile diminue. Comment l’analysez-vous?

On parle partout de la baisse de la délinquance, on a l’impression qu’elle est en chute libre et ne fera que diminuer. Ce n’est pas juste. Il y a eu un pic de la délinquance à la fin des années 1990, puis elle a baissé à la fin des années 2000. En 2010-2011, la baisse était encore plus marquée. Mais, depuis environ deux ans, la criminalité des jeunes se stabilise, voire augmente légèrement dans certains cantons romands. Et surtout, elle se transforme.

Olivier Guéniat, chef de la police judiciaire neuchâteloise, affirme qu’elle diminue depuis les années 1980 et qu’elle n’est pas cyclique. Vous ne le suivez donc pas?

Je pense que la délinquance juvénile est sûrement cyclique et, surtout, que nul ne peut dire ce qu’elle sera dans dix ans. Lorsqu’on a conçu le projet de prison pour mineurs à Palézieux, la délinquance augmentait. Tout à coup, elle a baissé. Qui sait si un nouveau revirement de la société ne va pas la faire exploser.

Comment expliquez-vous que les jeunes commettent moins de crimes?

Notamment par les nombreuses mesures instaurées ces dernières années, de prévention, de transition au niveau scolaire ou encore de médiation, ainsi que par le système instauré en 2007 par le nouveau droit pénal des mineurs.

Les délits ont-ils changé?

Il y a peut-être un peu moins de crimes très graves. Nous voyons toutefois plus d’infractions liées aux smartphones et à Internet, avec des photos prises en privé qui circulent, des menaces, des injures et des calomnies, mais aussi des actes d’ordre sexuel et liés à la pornographie. Sans compter les conséquences de la consommation de cannabis.

Les jeunes délinquants d’hier sont-ils très différents de ceux d’aujourd’hui?

Ceux d’hier n’avaient pas les mêmes problématiques de fond. Aujourd’hui, les mineurs sont plus perdus, cabossés. La société a beaucoup changé et l’autorité s’est aussi passablement émoussée.

La prison des mineurs de Palézieux est à moitié vide. La détention est-elle peu utile pour ces jeunes?

Le droit des mineurs privilégie la mesure à la peine. On doit d’abord aider avant de punir. La prison est destinée à un jeune qui a certes commis des délits d’une certaine gravité, mais qui a un parcours sans trop de problème, à des jeunes qui récidivent après avoir tout mis en échec ou alors à des jeunes de passage en Suisse. Or la plupart de ceux qui nous occupent aujourd’hui présentent des troubles multiples. Ils sont en rupture au niveau de la famille, de l’école, du travail. Certains ne font rien depuis deux ans. Pour qu’ils retrouvent du sens, il faut donc une mesure, et non de la prison. Cette mesure peut être ambulatoire ou sous la forme d’un placement en milieu ouvert ou en milieu fermé.

Récemment, le foyer d’éducation de Prêles (BE), qui accueillait justement des jeunes placés, a fermé ses portes. Un problème pour les juges?

Nous avons tous été très choqués. Ce foyer permettait de placer des jeunes qui ont besoin d’un cadre strict dans une section semi-ouverte ou semi-fermée, voire fermée, tout en effectuant une formation professionnelle. On nous a donc privés d’une forme de prestation qui n’a pas d’égal en Suisse romande.

Mais, comme la prison de Palézieux, Prêles était sous-occupé. On ne peut tout de même pas garder des structures vides qui coûtent très cher…

C’est vrai, une structure vide est un gouffre financier, et il faut réagir. Mais ce qui est dommage, c’est qu’il n’y a pas eu de concertation dans la décision de la fermeture de Prêles. Même si Berne n’est pas dans le Concordat romand, il eût été judicieux de consulter les Romands, qui auraient pu expliquer leurs besoins actuels. Il faut savoir que Prêles a une capacité de 70 places et que, sur les 24 occupées à l’annonce de sa fermeture, 22 l’étaient par des Romands.

De quoi avez-vous donc besoin?

Les jeunes qui nous occupent et nous préoccupent, ceux qui récidivent, présentent beaucoup plus qu’avant des troubles du comportement, des troubles psychologiques, voire psychiatriques. Certains vivent hors réalité et peuvent être considérés comme inquiétants dans leur façon d’agir. Lorsque les experts nous disent qu’un mineur a un potentiel de dangerosité – heureusement qui n’est pas un état figé chez le jeune –, nous devons prendre des mesures pour protéger la société et le mineur. Or ce sont des jeunes pour lesquels nous n’avons pas aujourd’hui d’institutions adéquates. L’éducatif ne suffit plus.

Aucune structure ne prévoit une prise en charge psychiatrique?

Si ce sont des candidats aux placements fermés, c’est le Centre éducatif de Pramont (VS). Sans être une structure thérapeutique, l’établissement a d’ailleurs intensifié la prise en charge psychiatrique. Mais les places sont limitées et, avec la fermeture de Prêles, certains jeunes sont déjà sur liste d’attente. Donc tout cela se répercute sur Pramont et sur les juges, qui sont démunis. Car en attendant, nous ne savons pas quoi faire de ces jeunes délinquants. Certes, dix places dans un secteur mineur fermé à Cery devraient être créées d’ici à deux ans, mais réservées en priorité aux mineurs vaudois.

La prison de Palézieux va se réorienter en partie sur la prise en charge de jeunes adultes. Pourquoi ne pas y mettre les mineurs dont on ne sait que faire?

Légalement, il n’est pas possible de placer des jeunes sous le coup d’une mesure de placement fermé dans ce lieu, qui est une prison. Comment expliquer à un jeune qu’il est placé là-bas pour une durée indéterminée et qu’il va côtoyer des mineurs qui ont écopé d’une peine de prison limitée dans le temps pour des actes peut-être plus graves que ceux qu’il a commis? La solution de mettre des jeunes adultes est judicieuse, d’autant qu’elle est modulable.

Quelles sont vos solutions?

Il faut que les juges, les responsables des institutions et des départements concernés se mettent autour de la table et listent les besoins. L’offre n’est aujourd’hui plus adaptée. On voit que créer de nouvelles structures coûte cher et prend des années. Il faut donc repenser ce qui existe et optimiser les foyers, ce qui aurait peut-être pu être fait avec Prêles. Il faut donc de la souplesse, plus de synergies, plus de variété dans l’offre. Bref, faire preuve de créativité. (24 heures)

Créé: 03.03.2016, 08h07

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