Au royaume des vivaces, le fleuriste Rémy Jaggi cultive exotisme et beauté

Clé des champs 37/40Fraîches, sèches, indigènes ou exotiques, ses plantes se marient en terre ou en bouquet.

À Coinsins, ici sous la serre des semis avec sa cheffe de culture Anina Sutter, Rémy Jaggi produit près de 80 000 plantes

À Coinsins, ici sous la serre des semis avec sa cheffe de culture Anina Sutter, Rémy Jaggi produit près de 80 000 plantes Image: Florian Cella

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Rémy Jaggi navigue entre deux mondes. L’un sauvage, naturel, terrien, l’autre civilisé, raffiné, sophistiqué. Un instant, il rafraîchit de belles compositions florales dans les salons feutrés d’un hôtel de luxe de Genève, l’instant d’après, baskets crottées aux pieds, il vide des sacs à compost et pouponne les plantes qui poussent dans sa grande «nursery» de Coinsins. Car l’homme cultive des vivaces, fleurs, herbes, graminées ou feuilles qui entreront, fraîches ou séchées, dans ses bouquets. C’est un fleuriste dans l’âme, un artiste, mais aussi un pépiniériste qui a gardé les mains dans la terre et le fumier. En quelques années, ce fils d’agriculteur qui voulait, tout petit déjà, devenir jardinier a monté une entreprise qui porte sa patte, celle d’un patron qui cultive le beau, a le respect de la fleur, apprécie l’authenticité de la matière et déteste tout ce qui est cadré, standardisé.

Sa tête de pont, c’est son magasin de Trélex. De loin, l’endroit ne paie pas de mine. Un grand tunnel de plastique, dont l’extrémité en bouts de bois a été transformée en salle d’exposition et de vente. Dehors, un fouillis de plantes et d’arbustes. Mais une fois le seuil franchi, on plonge dans un univers à la fois rustique et distingué. Dans la boutique, de somptueux arrangements floraux de toutes tailles, dont les coquillages, rubans satinés ou branches relèvent les tonalités et d’expertes fleuristes occupées à composer des bouquets à la volonté du client. «Il ne faut rien entasser, chaque fleur doit pouvoir s’exprimer. Les proportions me tiennent particulièrement à cœur. Parfois, il faut désapprendre certaines règles, si on veut par exemple mettre des graminées dans une couronne de Noël», sourit Rémy Jaggi.

Dehors, on chemine dans un labyrinthe d’allées en gravier, bordées de plantes posées en rangs serrés sur des palettes en bois brut, étiquetées de leur nom latin. Histoire de vous obliger à demander la traduction et de bavarder avec les jardiniers. Ce «garden centre» est orné d’arbres en pot apportant une ombre bienvenue, parsemé d’énormes vases toscans, de jarres d’Anduze à l’émail vernissé, menant à un petit cabanon de jardin anglais où se prélassent les deux mascottes du jardinier, les chats Milo et Ziva. Sur les étals, il y a bien sûr des classiques, comme le géranium, la marguerite ou l’azalée. Mais aussi et surtout toute une panoplie de plantes d’ornement, aromatiques ou médicinales, des légumes anciens, des graminées. Une vraie caverne d’Ali Baba.

Du semis au bouquet

Toutes ces plantes ont été cultivées dans une belle combe entre Coinsins et Duillier, sur une parcelle d’un demi-hectare. Rémy Jaggi n’y produit pas moins de 80'000 plantes d’environ 600 espèces et variétés, pour ses magasins, mais aussi pour d’autres pépinières et fournisseurs.

Cette production est le cœur de l’entreprise, basée à la ferme familiale exploitée en bio par le frère de Rémy Jaggi. Lui occupe un hangar où trône une précieuse machine: celle qui permet d’empoter, car le pépiniériste multiplie les 80% de sa production par boutures et divisions. Ce boulot d’hiver permet de garder des employés toute l’année, dont un apprenti.

Parmi les rangées de vivaces qui poussent en pleine terre ou en pot, on trouve la gamme traditionnelle, mais aussi des plantes rares ou exotiques, comme la cheilante, une fougère du Mexique, ou la Crassula sarcocaulis, plante grasse d’Afrique du Sud. «Certains clients ne veulent que des plantes indigènes en disant que les autres tuent nos insectes. C’est dans l’air du temps, mais c’est un faux message. Les vraies plantes indigènes sont difficiles à trouver et une plante exotique comme le Delosperma, autre plante grasse d’Afrique du Sud, donne une profusion de petites fleurs rose magenta très appréciée de nos abeilles!» relève Rémy Jaggi. Certaines petites spécialités ne sont produites qu’à une vingtaine d’exemplaires, alors que 5000 lavandes sortent de son entreprise. Du gros hortensia à panicules allongées à l’érable du Japon, tout peut finir dans un bouquet ou une terrine.

Récemment, il a décidé de lancer sa reconversion bio, bien qu’il utilisait déjà peu de chimie. Plus pour l’image que par conviction. «J’hésitais, car ce n’est pas très écolo d’utiliser de la poudre de corne qui vient du fin fond de l’Inde ou de la coco du Sri Lanka! Mais il faut faire l’effort d’être le plus éthique possible, même si nous ne produisons pas de produits alimentaires.»

Après avoir hésité, tout jeune, entre le métier de graphiste ou d’horticulteur, Rémy Jaggi a fait son apprentissage chez Schilliger, à Gland, un poids lourd de la branche pour lequel il a un grand respect. «J’y ai reçu une excellente formation au sein d’une belle entreprise familiale», se souvient Rémy Jaggi, qui n’a cessé ensuite de parfaire sa pratique et ses dons pour la décoration en allant travailler à Zurich chez l’un des plus prestigieux fleuristes du pays, Christian Felix, et même à Los Angeles dans une boutique qui mariait avec art le grandiose et le kitsch.

Il s’est lancé à son compte en 2009 à Coinsins, en produisant d’abord des fleurs coupées et de la verdure pour les grossistes, puis des plantes en pot, tout en tenant un stand au marché de Nyon. Il a pu s’installer à Trélex en 2011. Inspiré par un défilé de Chanel, l’architecture moderne et la nature, il a tôt fait de transformer les lieux en un espace qui a une âme. Dès le début, il y organise des vernissages, transformant le magasin sur un thème, comme les minéraux ou la route de la soie.

En 2017, poussé par des clients, il a concrétisé un autre rêve: ouvrir une boutique de décoration intérieure sophistiquée à Lausanne, dans le bâtiment classé de l’Estérel, flanqué d’un magasin de fleurs dont il a confié les rênes à Margarita Regalado, une admiratrice venue du monde des parfums qui est devenue son associée. «Elle a l’œil et la sensibilité du fleuriste. Je ne pouvais faire ce magasin qu’avec elle!»

Créé: 21.08.2019, 09h09

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Un luxe accessible à tous

Entre ses magasins de Trélex et de Lausanne, son garden-center et sa production de Coinsins, Rémy Jaggi emploie aujourd’hui une douzaine d’employés, une quinzaine en plein saison. Les débuts ont été difficiles, mais l’affaire tourne, malgré l’énorme manutention qu’exige le garden-center de Trélex et certains aléas, comme la perte de la production en 2013, quand tout le stock de plantes a été grêlé. «Je gagnerai plus si j’étais salarié!» rigole le passionné de vivaces, dont l’entreprise a grandi très vite et qu’il s’agit maintenant de stabiliser.

Ce qui ne l’empêche pas de multiplier les débouchés. Il y a trois ans, il est devenu le fleuriste attitré de l’Hôtel de la Paix, à Genève, une belle reconnaissance. Et puis Rémy Jaggi a commencé à mettre son expérience au service de la création de jardins, en collaboration avec un architecte-paysagiste. «Je veux offrir du luxe accessible à tous, mais le vrai luxe, c’est de prendre du temps pour chaque client».

Les épisodes de la région nyonnaise

Le projet «Clé des champs»: Un été à la campagne à la rencontre de nos paysans



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L’exploitation viticole de la famille Taurian s’apprête à vivre de grands changements. La fille Marilyne, veut donner une orientation plus durable au domaine et se diversifier: fruits, légumes, céréales, fabrication de pain, activités culturelles, etc.


36° Champions de la diversification à Gland
Stéphane et Stéfanie Baumgartner exploitent le domaine des Avouillons. Vente de lait à la ferme, présentation du monde agricole aux enfants, parrainage de poules… Pour ces champions de la diversification, l’avenir passe par l’interactivité.


37° L’amour des vivaces à Trélex
Esthète, fleuriste, décorateur, pépiniériste, Remy Jaggi cultive une grande variété de vivaces. Ses fleurs sont vendues au marché et dans ses magasins d’une incroyable poésie.


38° Étonnants agrumes de Borex
Niels Rodin s’est spécialisé dans la culture d’agrumes. Sous ses serres de Borex poussent Combawa, faustrime, yuzu, citron caviar et mains de Bouddha.


39° Vaches connectées à Crassier
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