Au-dessus de La Forclaz, des patous veillent sur les moutons des Vittoni

La clé des champs 20/40Les agriculteurs ormonans ont choisi une parade naturelle contre les attaques de loup.

Vidéo: Romain Michaud

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Comme leurs propriétaires, les moutons de Jean-Pierre et Carmen Vittoni sont-ils superstitieux? Qu’ils soient noirs, bruns ou blancs, on pourrait le croire à les chercher du regard, en cette fin de matinée de juillet. Là-haut au Lavanchy-Poy, sur le chemin de leur transhumance d’été entre le bucolique village de La Forclaz et l’alpage de Taveyanne, seuls le tintement de leurs cloches et leurs bêlements qui sourdent des sapins accrochés à la pente trahissent la présence du troupeau. Comme si les bêtes ne voulaient pas se montrer. Comme si elles avaient peur qu’on les compte. Et ce n’est pas «Peppone», l’agriculteur ormonan, qui dévoilera précisément l’importance de son troupeau. «J’en ai impair», glisse-t-il malicieusement. Pardon? «C’est comme ça qu’on dit ici, parce que ça porte malheur de donner le nombre de moutons qu’on a.»

Du loup par contre, on peut parler sans risque de réveiller la bête. S’il concède que la présence du prédateur se fait toujours plus proche de son troupeau, «Peppone» ne s’affiche pas comme un féroce opposant au retour du canidé tant controversé. «Je n’ai encore jamais subi d’attaque. J’ai toujours dit que tant que mon troupeau n’est pas touché, tout ira bien. Mais s’il se passe quelque chose, j’aviserai.» Pour se prémunir d’une éventuelle agression, l’agriculteur a adopté la parade la plus naturelle qui soit: le patou ou montagne des Pyrénées, popularisé par le roman de Cécile Aubry «Belle et Sébastien». «Depuis 2000, je possède plusieurs de ces chiens de protection. Et j’en forme moi-même.» Au départ, c’était surtout pour éloigner les chiens errants auxquels son troupeau a déjà été confronté, comme il l’a aussi été avec le lynx.

Jeunes chiots de cinq mois, Ricky et Rex s’amusent avec Jeff, le berger engagé cette année pour conduire le troupeau à l’alpage.

Aujourd’hui toutefois, la menace peut épouser des formes étonnantes. À jambes, et à roues surtout. Dans certains alpages, il n’est ainsi pas autorisé de rouler à vélo, pour assurer la meilleure cohabitation possible entre cyclistes et animaux. Et éviter que les bêtes, effrayées, ne s’éparpillent dans la nature. L’interdiction est signifiée clairement, à l’aide de panneaux pourtant souvent ignorés. Potentiellement ressentis comme un danger pour les moutons s’ils passent trop vite, les cyclistes s’exposent à une réaction des patous. Et ces derniers à des sanctions cantonales, qui peuvent aller jusqu’à l’euthanasie de l’animal suivant la gravité du cas. Ce que regrette Jean-Pierre Vittoni: «Vaud est un des seuls cantons où en cas de problème les chiens de protection sont «jugés» comme les autres chiens, alors qu’ils font juste leur boulot. Ce pour quoi on les a éduqués et formés: défendre le troupeau… Pourtant, la cohabitation est possible, si tout le monde y met un peu du sien.»

Pendant que «Peppone» parle, une huitantaine de mètres plus haut dans la pente, les moutons sont sortis peu à peu de l’ombre protectrice des sapins pour paître au soleil. Zyrka, l’aînée des trois patous qui gardent le troupeau, s’est glissée discrètement parmi eux, alors que Magnum et Filou se font discrets, à l’extérieur du troupeau. Couchée sur le sol, la tête redressée, elle observe attentivement ce qui se passe en contrebas. Bravant ou ignorant le panneau indicateur, trois cyclistes passent sur la route qui coupe le pâturage en deux, sans mettre pied à terre. Ils n’ont pas échappé à la vigilance de Zyrka. Le patou se pose sur ses pattes arrière et les suit du regard. Mais elle ne bouge pas, réalisant en voyant les vélos s’éloigner que le «danger» n’est pas si réel. «Les moutons, c’est sa famille», sourit Carmen Vittoni.

Naissance au milieu du troupeau

De fait, le patou vit avec les moutons les 99% de son temps. «On peut dire que les chiots qu’on veut former à la protection naissent dans les troupeaux», reprend «Peppone». Son apprentissage commence là. Et il lui faut une quinzaine de mois d’entraînement, au contact des bêtes – mais aussi avec des exercices pratiques au cours desquels il est confronté à la présence de chiens, de cyclistes – pour être prêt à se soumettre à un examen fédéral donné par la centrale de vulgarisation agricole Agridea et l’association Chiens de protection des troupeaux.

Celui qui connaît parfaitement les patous – particulièrement ceux des Vittoni – et leurs réactions, c’est Jeff. Berger (c’est la septième saison que les agriculteurs de La Forclaz travaillent avec des bergers), il vit avec chiens et moutons depuis plusieurs semaines, puisque c’est lui qui a cette année pour mission de conduire le troupeau sur la haute montagne. Il participe donc activement à la formation de la relève incarnée par Ricky et Rex, les deux chiots de 5 mois qui vivent à son contact 24 heures sur 24. «Tout à l’heure, Zyrka a fait tout juste. Elle est restée avec le troupeau, mais s’est montrée réactive. Ces vélos ne représentaient pas un danger immédiat et elle l’a vu. S’ils s’étaient trop rapprochés, elle aurait avancé vers eux, se serait arrêtée à 5-10 mètres, aurait aboyé. Et idéalement, les aurait escorté «vers la sortie» avant de revenir au troupeau.» Et quand la menace est réelle? «Un chien pas attaché, un loup, un lynx qui avance dans le troupeau, le patou doit courir dessus et le sécher.»

Créé: 31.07.2019, 10h05

Avec le soutien de




L’exploitation en bref

Jean-Pierre Vittoni a repris La Ferme du Petit Ranch, au début des années 1980. Il vit avec sa femme, Carmen, dans le chalet que ses parents ont construit un peu à l’écart du village en 1977.
C’est de là que les Vittoni exploitent un domaine d’une septantaine d’hectares. Constitué de prairies et de pâturages «pour nourrir les bêtes», il s’étend grosso modo du Sépey au «plat de Taveyanne».

Le cheptel se compose de quelques chèvres, de chevaux, mais surtout d’environ 350 moutons et d’une dizaine de vaches allaitantes, élevés en premier lieu pour la viande. Depuis peu, «Peppone» et son épouse valorisent la laine de leurs moutons via la Filature de l’Avançon, une association créée en 2017, à Bex. Et il ne faut évidemment pas oublier les sept patous – dont deux jeunes encore en formation – qui servent à protéger le troupeau d’ovins.

À 53 ans, «Peppone» pense aussi à l’avenir. À cet égard, il se réjouit d’accueillir depuis ce printemps son neveu, Robin Burnier. Titulaire de deux CFC de chauffeur et de mécanicien, il va se lancer dans la formation d’agriculteur en vue d’épauler, dans un premier temps, puis de reprendre l’exploitation des Vittoni. «Son retour nous a permis d’agrandir le domaine en reprenant un alpage et un peu de terrain», souligne Jean-Pierre Vittoni.

Les épisodes de la région Pays-d'Enhaut et Chablais

Le projet «Clé des champs»: Un été à la campagne à la rencontre de nos paysans



18° Votre Cercle de vie à Château-d’Œx
Esther et Nicolas Mottier poursuivent le travail traditionnel du Pays-d’Enhaut tout en construisant pas à pas leur rêve d’un lieu touristique reconnectant l’être humain aux valeurs de la terre.


19° Les secrets du fromage d’alpage aux Mosses
Blaise Chablaix raconte avec passion la fabrication artisanale du fromage dans son alpage au-dessus des Mosses. Mais aussi les difficultés d’un petit paysan de montage.


20° Les patous de la Forclaz
En-dessus de la Forclaz, Jean-Pierre Vittoni fait paître ses moutons gardés avec l’aide de cinq chiens patous, dont deux débutent leur formation.


21° La délicieuse polenta d’Aigle
Dans son domaine de La Perrole, Pierre-Alain Schweizer cultive des légumes et des spécialités de céréales comme l’engrain, la polenta et l’orge selon les principes de la biodynamie.

Articles en relation

Œufs, viande, cuir et plumes, l’autruche est bien plus qu’une attraction touristique

La clé des champs 17/40 Joseph Noirjean reste fasciné par cet oiseau hors norme qu’il élève depuis vingt ans. Plus...

Ils cultivent 10% des oignons suisses à Chavornay

La clé des champs 16/40 Sans trop pleurer, les frères Egger garnissent nos assiettes de Genève à Saint-Gall. Plus...

Les Vez ont transformé l’orge en or

La clé des champs 15/40 Le couple de Bavois a abandonné la production laitière pour se tourner vers le maltage. Plus...

Laurent Vulliamy développe ses variétés spéciales et chouchoute sa clientèle

La clé des champs 14/40 Polenta, fraises, lentilles, l’agriculteur diversifie à fond. Avec son épouse, il dope l’épicerie de Goumoens-la-Ville. Plus...

Claude Jaquier cultive patiemment ses mauvaises herbes à Goumoëns

La clé des champs 13/40 Curieux et bricoleur, l’agriculteur s’est trouvé une spécialité exigeante mais rentable. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 21 septembre 2019
(Image: Valott?) Plus...