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Paysan-luthier, il devise avec ses chevaux et écoute le bois de ses violons

Homme «libre», hors du temps, Hans-Martin Bader a choisi un mode de vie qui fait éloge de la lenteur.

Dans le village de Premier, Hans-Martin Bader pratique la paysannerie à l'ancienne. A longueur d'année, son travail dans les champs se fait à l'aide de ses 2 juments et ses machines agricoles d'un autre temps. Luthier, il fabrique ses violons en hiver et les laisse sécher à l'extérieur en été, car occupé par les travaux des champs.
Dans le village de Premier, Hans-Martin Bader pratique la paysannerie à l'ancienne. A longueur d'année, son travail dans les champs se fait à l'aide de ses 2 juments et ses machines agricoles d'un autre temps. Luthier, il fabrique ses violons en hiver et les laisse sécher à l'extérieur en été, car occupé par les travaux des champs.
Chantal Dervey
Partir faucher les champs,demande toute une préparation. Elle débute par l'attelage des chevaux.
Partir faucher les champs,demande toute une préparation. Elle débute par l'attelage des chevaux.
Chantal Dervey
Hans-Martin Bader fabrique également des instruments anciens comme ici, le luth.
Hans-Martin Bader fabrique également des instruments anciens comme ici, le luth.
Chantal Dervey
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Au-dessus de la porte de la grange, sur la clé de voûte, la date est parfaitement lisible: 1814. En visitant la ferme de Hans-Martin Bader, luthier d’origine allemande devenu paysan à Premier, sur les hauteurs de Romainmôtier, on comprend que nous sommes plongés hors du temps présent. Les indices d’un autre âge sont multiples: pavés ronds et fumier devant le bâtiment côté route du village, banc devant la partie habitée à l’ombre d’une treille de vigne, four à pain, cuisine rustique, parquets en bois des chambres qui grincent, herse et autres engins agricoles du siècle passé, vieux outils à la remise, foin en vrac sous la toiture… Vivre à l’ancienne, en harmonie avec les animaux et la nature, artisan du bois, est pour ce paysan-luthier non seulement un état de fait dans son histoire personnelle, mais une philosophie de vie. Et si, à l’heure des grandes remises en question sur notre rapport à la terre qui nous fait vivre, Hans-Martin Bader traçait le sillon d’un modèle de sagesse durable?

«Jamais conduit de tracteur»

«Je n’ai jamais conduit de tracteur, dit-il sans regret. Quand vous travaillez avec un cheval, il n’y a pas de plaque, pas de taxe, pas d’expertise. Cela ne coûte rien: c’est une liberté fabuleuse.»

Hans-Martin Bader paraît bel et bien un homme libre. Affranchi des stress de la vie contemporaine, il travaille la terre avec ses deux chevaux de trait, les juments Taylor, 24 ans, et Vaillant, 17 ans, dont il loue le caractère de serviabilité et de persévérance. «Le cheval donne toujours le meilleur de lui-même, relève-t-il. C’est dans sa nature.» Les bêtes sont parfaitement tranquilles lorsqu’il les brosse et les attelle pour les emmener au champ. Il dialogue avec elles, parfois sans mot dire, dans un respect qui paraît mutuel. Bien sûr, la tâche est parfois harassante, pendant les labours ou la récolte du foin, sous le soleil ardent, lorsque les mouches et les taons piquent bêtes et homme jusqu’au sang. Oui, admet le paysan, «on travaille dur, dur».

À notre époque, tourner la clé du tracteur et laisser la machine s’user à notre place semble beaucoup plus pratique et moins laborieux, plutôt que de s’escrimer à vouloir jouer les bêtes de somme. Y a-t-il derrière cette attitude un refus du progrès, à l’image des amish, cette communauté fondée par un Suisse qui vit dans certaines régions rurales des États-Unis, restée figée dans un temps révolu? Non point, assure-t-il: «Chez eux, c’est une philosophie très religieuse. Je ne suis pas un extrémiste. Moi, c’est plutôt un mode de vie que j’ai choisi.» Une sorte d’éloge de la lenteur et du travail tout fait à la main. Mais pas seulement.

«Conduire un cheval, c’est un tout autre monde. Il comprend ce qu’il a à faire, il évolue. Toute cette connaissance, c’est extrêmement passionnant. Un véhicule n’apporte pas cette aventure.» L’agriculteur vient d’ailleurs d’en refaire l’expérience puisque son vieux cheval est mort en avril dernier, et il a recommencé tout l’apprentissage avec Vaillant.

Le rythme des sabots sur le bitume

Sur son attelage, Hans-Martin Bader est chaque jour émerveillé par ce qu’il vit. On peut le comprendre. Épargné par le bruit du moteur, n’entendant que le rythme des sabots sur le bitume, il est en admiration face au paysage qui s’offre à lui. Depuis son village, balcon du Jura vaudois situé autour de 869 m d’altitude, on a, par temps clair, une vue panoramique depuis le Suchet, au nord, jusqu’au Mont-Blanc, au sud. «La lumière change tous les jours au fil des saisons. Je suis tout le temps remotivé.»

Aujourd’hui à la retraite, seul dans cette vieille ferme bucolique, l’homme de 67 ans vit dans un confort modeste, sans mobile ni écran, grâce à sa rente, complétée par les revenus de la lutherie et le fruit de ses lopins de terre. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Par le passé, il devait nourrir une grande famille recomposée de cinq enfants dans son domaine de moins de 3 hectares de terres, louées à la Commune. Alors, il cultivait des céréales, pommes de terre, potager à légumes et arbres fruitiers. De quoi bien manger avec les produits de la ferme et constituer les conserves pour l’hiver.

Désormais, il cultive encore des céréales, histoire de remplir son coffre à grains, dit arche, qui peut en contenir jusqu’à 500 kg pour la production de pain: blé, seigle, orge et avoine. Et beaucoup de fourrages issus de prairies naturelles de qualité, «avec de la graine», pour ses bêtes qui en ingurgitent sept mois par an. «Un bon foin aromatique, c’est du thé», observe-t-il en souriant, lui qui adore sentir la terre. Il continue à faire son pain dans le four à bois, chaque semaine, mais il ne fait plus qu’une fournée contre deux auparavant.

En hiver et au printemps, il fait des coupes en forêt et pratique le débardage à cheval, afin de constituer des stocks de bois de feu pour alimenter son four à pain et le chauffage de la maison. Par contre, il n’a plus besoin de faire des réserves de bois de lutherie, laissé à sécher dix à quinze ans. Car il en a suffisamment. Les forêts du Jura vaudois recèlent en effet des bois de résonance remarquables – à commencer par les vieux épicéas –, particulièrement adaptés à la fabrication d’instruments de musique. Mais il utilise aussi l’érable de montagne, le poirier, le tilleul, le peuplier et le saule.

Instruments, œuvres d’art

Exercer l’artisanat de luthier à côté de l’activité éprouvante de la paysannerie n’a rien d’incongru aux yeux de cet homme qui vient d’une région de montagne. Après tout, les horlogers de la vallée de Joux, extrêmement habiles de leurs mains, étaient aussi paysans.

Il faut compter environ une année, explique le luthier, pour fabriquer un violon constitué de 75 pièces, cela correspond à 180 heures de travail (400 heures pour un violoncelle). Toute la belle saison, la caisse est exposée dehors afin de sécher: «Le bois perd sa tension intérieure. On a ainsi le plus de chances de succès pour que l’instrument ait une belle sonorité.» La lutherie, qu’il exerce maintenant depuis quarante-huit ans, représente pour lui «l’amour du travail artisanal».

«On construit des violons depuis près de 500 ans. Il y a eu différents styles. Ce qui le personnalise, c’est surtout le choix des bois et des vernis qu’on pose en quinze couches très fines, de couleur progressive.» Le luthier de Premier a naturellement ses secrets qu’il garde jalousement. Mais chaque instrument est une véritable œuvre d’art. On voit dans son atelier des violons dont la volute est sculptée en forme de tête de lion: «Le métier de luthier, c’est la sculpture», dit-il. Il a bien sûr appris à jouer de ces divers instruments et il continue à s’exercer une à deux heures chaque soir afin de garder la mobilité de ses mains.

Des vacances? «Non, jamais. Je n’en ai pas besoin, affirme-t-il. J’ai tout ce qu’il me faut dans la vie.» En somme, Hans-Martin Bader, dont la compagne, poète, ne partage pas le foyer, vit comme à l’époque où sa ferme a été construite, il y a plus de 200 ans. Et il en est fier et heureux. Car, à la différence de la plupart des paysans d’alors, lui peut affirmer: «Ce mode de vie, je l’ai choisi.»

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