Passer au contenu principal

À Premier, Gabrielle Candaux règne sur une pension pour génisses

À 39 ans, cette mère de deux filles succède à son père à la tête du domaine familial.

Gabrielle Candaux avec quelques-unes de ses pensionnaires. Images: VANESSA CARDOSO
Gabrielle Candaux avec quelques-unes de ses pensionnaires. Images: VANESSA CARDOSO

Traditionnellement masculin, le monde agricole est peut-être en train de faire sa révolution grâce à une nouvelle génération de femmes. Dans la ferme familiale de Premier, 200 habitants, au-dessus de Romainmôtier, Gabrielle Candaux, 39 ans, divorcée et mère de deux filles, en fait partie. «Depuis le début de l’année, l’exploitation est à mon nom, c’est moi qui paie les factures et verse un salaire à mon papa. Et plus l’inverse.»

Il était dans l’ordre patriarcal des choses que son frère succède au père. Il a d’ailleurs accompli un apprentissage agricole dans ce but, avant de se désister. C’est donc désormais Gabrielle la patronne. «Vous savez, les écoles d’agriculture sont pleines de femmes. Et j’ai deux cousines à Juriens qui finissent leur apprentissage et vont reprendre l’exploitation des mains de leur père.»

Pourtant, la voie n’était pas toute tracée pour la jeune femme, partie vivre et travailler à Lausanne. «Enfant, j’ai passé beaucoup de temps à l’écurie, beaucoup joué avec le bétail. Mais il me paraissait logique que ce soit mon frère qui reprenne le domaine. Je suis devenue une vraie citadine, je profitais de la vie.»

Un poulain avec la première paie

Des chevaux la forçaient cependant à garder un pied au village. «J’ai toujours fait du cheval. Mes premières paies d’employée m’ont servi à acheter un poulain, qui a fini de grandir à Premier. Je suis donc toujours venue à la maison pour m’en occuper, et donner un coup de main à la ferme de temps en temps.»

La naissance de ses filles a changé la donne. Gabrielle et son mari voulaient qu’elles grandissent à la campagne. «À Premier, dit-elle, il n’y a pas de trafic, tous les enfants apprennent à faire du vélo sur la route.» Un appartement créé dans une grange a accueilli la famille. Un divorce a à nouveau modifié son destin. «Je n’ai pas demandé de pension pour moi, seulement un petit peu pour les filles. Mais il fallait retourner travailler.»

Ce fut l’œuf de Colomb pour le papa, Denis Candaux, arrivé à l’âge de la retraite, qui désespérait d’avoir un successeur et pensait prendre un fermier. «Casse-toi pas la tête, dit-il en substance à sa fille. Ici, on a tout ce qu’il faut.»

Formation accélérée

La jeune mère de famille s’est donc mise au boulot. Elle a suivi les cours de l’école de Grange-Verney, à Moudon, qui propose une formation raccourcie aux enfants d’agriculteurs prenant leur retraite, âgés de plus de 25 ans et possédant déjà un CFC. Une attestation qui permet de devenir «chef d’exploitation», de toucher les paiements directs de la Confédération et qui a autorisé le transfert de la ferme.

Voir le contenu

«Ç’aurait été très ennuyeux d’arrêter, souligne Denis Candaux. Cette ferme, c’était toute ma vie. Et puis on a le type d’exploitation qui correspond à ce que la population veut. On a fait ce qu’il fallait.» L’activité elle-même est très originale: une pension pour modzons, des génisses appartenant à des agriculteurs de plaine, qui paient un forfait par jour et par tête pour que Gabrielle Candaux et son père s’en occupent. «C’est une toute petite niche, relève la jeune femme, je ne connais pas d’autre ferme où l’on ne fait que ça.»

Car Denis Candaux «a fait ce qu’il fallait». Arrêter les vaches laitières au début des années 2000, construire une nouvelle étable pour loger en stabulation les bêtes, moderniser la grange afin de stocker et sécher le foin pour l’hiver, louer des pâtures pour l’été, remplacer l’usage du glyphosate par l’arrachage des lampés (l’oseille des Alpes, Rumex alpinus) et des chardons, deux vivaces envahissantes, afin d’être certifié bio.

Sur ce terrain, Gabrielle Candaux se fait ardente. «Les gens extérieurs au monde paysan ne se rendent pas compte de la pression que l’on ressent face à l’avenir. Le monde du lait est fragile, c’est inquiétant, mais c’est comme ça depuis tellement longtemps; déjà quand j’étais gamine, mon grand-père et mon père parlaient de ça à table. Mais dès qu’on a un problème de consommation, de nature, les gens disent que c’est la faute du paysan. Au lieu de critiquer, mangez local, voilà mon message!»

Voir le contenu

On n’est qu’à moitié surpris de découvrir que Gabrielle Candaux a un discours politique, peut-être coloré par son passé d’employée CFF. D’ailleurs, le 14 juin dernier, elle était à Lausanne pour la grève féministe. Dans la joie. «Ma première manif! J’ai vécu ça comme un raz-de-marée. J’ai eu l’impression qu’on était les maîtres du monde, que rien ne pouvait arrêter ce flot humain.» Ses motivations? «Être avec d’autres femmes, avec plein de gens qui pensent comme moi. C’est vrai que dans l’agriculture, on est indépendant, l’égalité salariale est là. Mais lorsque je travaillais aux CFF, j’étais payée 500 francs de moins que mon mari qui faisait le même boulot, alors que j’étais mieux formée et avec plus d’ancienneté.»

Le monde agricole n’est pas macho

Avec ses filles Emma, 11 ans, et Mélissa, 9 ans, elles ont beaucoup parlé de patriarcat, des faits de société, du climat, bref, du monde qui les entoure. Mais ce n’est pas tout. «Je suis foncièrement pour un revenu universel. Une femme qui arrête de travailler pour s’occuper de ses enfants doit être payée.» Heureusement, Gabrielle Candaux ne ressent pas le monde agricole comme macho. «Non. Si j’ai un souci, trois coups de téléphone et on vient me donner un coup de main.»

«Je comprends qu’on puisse ne pas avoir d’attrait pour ce métier, enchaîne l’agricultrice. La charge psychologique que représente la reprise d’un domaine, le fait de devoir être là tous les jours, toute l’année, c’est lourd. Car l’important, c’est la constance. J’ai vécu une crise de gros doute, c’était compliqué. Heureusement, papa a toujours été là. Toute seule, je ne sais pas si j’aurais eu la force de continuer.»

Reste qu’aujourd’hui elle se sent bien dans cette vie. «Nous avons une qualité de vie insoupçonnable. Et l’été, on est en vacances. Parce qu’on vit ici.»

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.