L’art de mêler convictions et besoin de contradictions

PortraitLa jeune œnologue Catherine Cruchon vient d’une lignée de vignerons où on n’aime rien mieux que de se remettre en question.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Sous ses boucles difficiles à civiliser, elle a un peu la bouille rieuse du titi de Robert Doisneau. Mais il ne faut pas se fier au jeune âge de Catherine Cruchon, 32 ans: derrière ses yeux bleu profond se cachent autant d’expérience que de conviction, mais surtout une curiosité inlassable pour le monde qui la passionne et qu’elle ne cesse d’interroger. «Tout le monde me dit que je ressemble à mon père mais si tu vois des photos de ma mère à mon âge, c’est plutôt à elle.» Cet intérêt pour tout ce qui l’entoure, cette ouverture d’esprit sont bien dans l’ADN de la famille Cruchon. Depuis le grand-père Henri, fondateur de la Cave du Village d’Échichens en 1976, en passant par ses fils Mick et Raoul qui l’ont reprise avec leurs épouses Anne et Lisa, jusqu’à Catherine, œnologue avec son père, et à sa cousine Yaëlle qui commence son apprentissage de vigneronne.

Il y avait aussi cette simplicité bien vaudoise, cette bienveillance qui fait que tout le monde, famille et employés, se serre la main ou s’embrasse chaque matin. Il y avait aussi l’innovation qui faisait planter du viognier à Henri en 1992, qui a poussé Raoul vers la biodynamie ou les cépages résistants aux maladies de Valentin Blatner, les essais de vins sans soufre. «Je n’arrivais pas dans un domaine qui était en retard sur son temps quand je l’ai rejoint en 2012. Je ne suis pas arrivée pour faire la révolution mais pour continuer le travail.»

La gamine a toujours baigné dans cette cuvée avec ses deux soeurs, ses six cousines et ses deux cousins, dans cette maison familiale où chacun était comme un frère. Elle rêvait d’être sauveteuse en hélicoptère mais il fallait faire trop d’études alors que l’apprentissage de caviste l’attirait aussi. «Mes parents ne m’ont jamais rien forcé à faire. En fait, je crois qu’ils ne vivent pas à travers nous et c’est pour cela qu’ils nous ont laissé autant de liberté. Comme mon grand-père la leur ont laissée.»

Des voyages formateurs

Cette liberté, cette passion, c’est celle aussi qui la poussait à sacrifier toutes ses vacances et ses heures supp pour aller faire les vendanges ailleurs, pour apprendre d’autres façons de faire du vin, d’organiser une cave, pour rencontrer des gens. La jeune Catherine va ainsi aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Israël, en Bourgogne ou en Argentine. Des pays qui la marquent d’une manière ou d’une autre: «En Afrique du Sud, tu découvres la condition de vie des ouvriers de couleur comme je l’avais vu aux États-Unis avec les Mexicains engagés qui ne parlaient pas un seul mot d’anglais. En Israël, les vignerons que je connaissais avaient une partie de leurs vignes de chaque côté de la frontière avec la Syrie, une cave casher et l’autre pas, c’est la première qui a été bombardée. Même si les gens ne sont pas d’accord avec leur gouvernement, ils veulent quand même garder leur nationalité.»

La tête sur les épaules, «Catherine est lumineuse, sereine, toujours avenante, se rappelle son amie d’adolescence Chantal Chambaz-Duruz avec qui elle a fait de la gym, de l’accordéon et surtout de l’aviron. Elle est toujours de bonne humeur mais aussi toujours prête à travailler, au taquet. Quand elle a une idée, elle va jusqu’au bout du projet», explique celle qui a aussi rejoint le domaine familial de son côté. L’aviron comme une école de vie, «un sport magnifique qui développe l’esprit d’équipe, qui t’apprend à perdre comme à gagner. Et à respecter ton adversaire: le vigneron doit aussi respecter ses concurrents.» Celle qui a été championne suisse ou qui a participé aux championnats du monde U-23 y a aussi appris l’organisation. «Je passais ma matu professionnelle tout en gérant onze entraînements par semaine, je suis devenue efficace.»

L’esprit libre

La liberté, c’est aussi celle de l’esprit. Catherine se méfie des ayatollahs du climat ou de la nature, et n’aime rien de mieux que la contradiction. «Bien sûr, nous avons une ligne ici, des vins de terroir, le moins d’interventions possible. Nous avons dans l’optique de passer l’entier des 32 ha de vignes en biodynamie ces cinq prochaines années. Mais ce n’est pas la réponse absolue.» Son père Raoul et elle sont adeptes de vins sans soufre et ils en font déjà trois, dont un magnifique Nihilo. «Mais quand ça ne démarre pas, tu dois quand même mettre un peu de soufre, la nature est plus forte que nous, toujours.» Adepte d’une hiérarchie horizontale, elle a trouvé dans la cave familiale cette manière de fonctionner, chacun son job mais des discussions avant les décisions.

Elle lit pas mal, mais surtout des livres qui lui apprennent quelque chose ou des journaux de fond plutôt que de news, admire l’écologie dans son approche globale de la nature. C’est avec sa compagne Margaret, une Anglaise formée en art et littérature, rencontrée il y a quatre ans, qu’elle est devenue végétarienne. «Je n’aime pas le concept d’engraissement, faire naître une bête pour la manger au plus vite. L’animal doit avoir une utilité globale au sein de la ferme. En plus, l’élevage pollue tellement.» Mais elle n’est pas militante ni prête à s’engager en politique: elle n’a pas le temps. D’autant qu’avec Margaret, elle a aussi accueilli la petite Adonya, sa «fille de cœur» à qui elle veut avoir du temps à donner.

Est-elle féministe? «Oui, je trouve très important de défendre l’égalité homme-femme. Mais je n’ai jamais ressenti de problème dans mon métier.» Elle se retrouvera un jour ou l’autre à poursuivre l’héritage familial avec sa cousine Yaëlle, et cela ne lui fait même pas peur. «On va bien s’entendre, on va continuer à évoluer, peut-être cultiver quelques légumes ou élever des animaux. Et apprendre encore, apprendre à faire mieux, toujours, avec humilité.»

Créé: 28.08.2019, 11h00

Bio Express

1987 Naît le 16 mars à l’Hôpital de Morges, presque voisin du domaine Cruchon.

2002 Débute son apprentissage de caviste, d’abord à l’Agroscope, puis au Domaine Les Hutins, à Dardagny (GE).

2006 Championne de Suisse d’aviron en double espoirs avec Chantal Chambaz-Duruz. Elle est sélectionnée pour les Championnats du monde U-23.

2007 Commence ses études à Changins.

2007 Devient championne suisse d’aviron en quatre de couple élite. Et participe à une manche de la Coupe du monde en double skull.

2011 Part aux États-Unis.

2012 Retour au domaine familial.

2015 Rencontre Margaret, sa compagne anglaise, et voit arriver Adonya dans sa vie, sa «fille de cœur».

2016 Entre au comité des Vins de Morges.

Articles en relation

Le Wine Tasting s’étend à toute La Côte

Vignobles Le concept de dégustation imaginé par les Vins de Morges sera désormais disponible à une plus large échelle. Plus...

La «Bible du vin» sacre un Pinot Noir vaudois

La Côte La revue du célèbre œnologue américain Robert Parker a dégusté 150 Pinot Noir suisses. Le Domaine Henri Cruchon, à La Côte, décroche la 3e place. Plus...

Les vins des Cruchon ont le même caractère affirmé

Echichens Leurs crus leur ressemblent: les vignerons de La Côte ne transigent pas avec leurs principes, même s’ils sortent parfois de la norme. Plus...

Vins sans soufre: simple mode ou tendance de fond?

BILAN De plus en plus de vignerons se lancent dans la production de vin naturel. Pourtant, l’appellation n’est pas encore très claire et la qualité pas toujours au rendez-vous. Plus...

Ce beau pinot noir qui a failli disparaître

Vins Alors qu’il devient Cuvée du château de Morges, retour sur ce servagnin de Marie de Bourgogne sauvé à Saint-Prex. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.