«Sur ma carte de visite, j’ai mis explorateur social»

Saint-CergueJean-Michel Rey n’a cessé de créer des projets pour aider les marginaux dont l’Etat ne savait plus que faire. Quitte à être incompris.

C’est en retapant sa maison à Saint-Cergue que Jean-Michel Rey a appris à bricoler de ses mains.

C’est en retapant sa maison à Saint-Cergue que Jean-Michel Rey a appris à bricoler de ses mains. Image: Vanessa Cardoso

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Personnage atypique, Jean-Michel Rey est à l’opposé du travailleur social moulé dans l’institutionnel. Initiateur de Pro-Jet et du SEMOLAC (Semestre de motivation de La Côte pour insérer les jeunes dans la vie professionnelle), à Nyon, il a aussi développé le site des Cheseaux, à Saint-Cergue, où il a accueilli de nombreux «largués de la vie», pour tenter de les remettre sur les rails. Très remuant, le Saint-Cerguois sait qu’il a parfois été «le cauchemar des services de l’Etat». «Et réciproquement», ajoute celui qui s’est désormais engagé pour la cause paysanne.

Blessures d’enfance

Cet enfant d’Evilard (près de Bienne) est convaincu que les blessures dont il a souffert dans sa jeunesse ont forgé son caractère et tracé sa voie. Au coin du feu, dans la maison qu’il a retapée de ses mains à Saint-Cergue, cet homme de 55 ans confie avoir été traumatisé par ses profs. «Le maître fumait le cigare en classe et mettait parfois ses cendres dans la main d’un élève pour aller les mettre à la corbeille… J’avais peur d’aller à l’école. C’est là que j’ai été sensibilisé aux injustices, contre lesquelles je me suis battu toute ma vie.»

Le second traumatisme qui a fait de lui un éternel résilient est lié à la crise horlogère au cours de laquelle son père a perdu son travail. «Nous avons dû déménager. J’ai très mal vécu ce déracinement. J’ai dû quitter mon cercle d’amis et je me suis retrouvé isolé, dans une maison de cure pour alcooliques, dont mon papa est devenu directeur. J’y ai côtoyé mes premiers déracinés. J’ai vécu des expériences marquantes avec eux. Je me suis adultifié très tôt.»

Après une Ecole normale suivie à contrecœur, un stage d’enseignant dans une classe de développement lui a ouvert les yeux. «J’étais dans mon élément. Je me suis dit que, avec des jeunes en échec scolaire, on ne peut que réussir à faire mieux. Et j’appréciais de ne pas avoir à appliquer le programme à la lettre. Il fallait s’adapter à chacun.» Mais c’est à l’Ecole Protestante d’Altitude, à Saint-Cergue, que Jean-Michel Rey trouve un poste de travail durable (1983-1996). «Avec ces jeunes en difficulté, j’ai organisé de nombreuses activités originales et j’ai mis sur pied, la dernière année, des cours en lien avec des activités dans le terrain. On a par exemple retapé un chalet d’alpage. C’était les prémices du SEMO.»

Durant cette période, en bon observateur des failles du système, Jean-Michel Rey constate qu’il y a toute une frange de jeunes qui sont laissés au bord de la route après l’école. «Pas assez handicapés pour entrer en institution, et pas assez bons pour entreprendre une profession, surtout que les patrons, avec la crise, sont devenus plus exigeants. Je me suis dit qu’il fallait créer une entreprise pour eux. J’ai élaboré un projet de réinsertion.»

En ce temps-là, la Confédération lance les SEMO, qui vont dans le même sens. Jean-Michel Rey obtient le mandat d’ouvrir un SEMO à Nyon en janvier 1997. Il trouve un local dans une ancienne poissonnerie et un bâtiment en ruine pour y créer des ateliers. L’association Pro-Jet chapeaute le tout. Puis un jour, elle s’installe dans l’ancienne Usine Stellram (devenue l’Esp’Asse). «Là, nous avions de la place. Chaque fois que je rencontrais un chômeur motivé, nous pouvions créer un nouvel atelier de réinsertion. Il y en a eu une douzaine.» A Nyon, il ouvre le Bric-à-Brac social. A cette époque, il avait noté «Entrepreneur social» sur sa carte de visite.

Puis une incroyable opportunité se présente. A Saint-Cergue, où il a élu domicile, la Commune cherche à vendre le site des Cheseaux avec son auberge. Jean-Michel Rey, avec deux amis, Christian et Dominique, crée une fondation et acquiert les lieux dans le but de réhabiliter l’auberge, vétuste, et d’aménager un parc de loisirs. Ce sont les jeunes du SEMO qui feraient le boulot. Deux dons de 400'000 francs de la Loterie Romande permettent de démarrer le chantier début 2005.

L’hôtel a été rénové pour héberger des sans-abri, et le restaurant fonctionne comme atelier social. En même temps qu’on voit apparaître un minigolf, un petit train et un sentier des cantons suisses sur le site, Jean-Michel Rey tente de récupérer le métro de Lausanne pour y créer de l’hébergement touristique. Sur sa carte de visite, il a remplacé «Entrepreneur social» par «Explorateur social». Mais la multiplication de ses projets donne le tournis à l’Etat, qui décide de regrouper les activités de Pro-Jet sur le site nyonnais. Fin 2008, Jean-Michel Rey quitte Pro-Jet et les jeunes du SEMO ne mettront plus les pieds aux Cheseaux.

Remise à l’ordre

«C’était une remise à l’ordre d’un personnage trop atypique», commente-t-il avec le recul. Dès ce moment, il commence une période de chômage puis se retrouve seul pour entretenir le site des Cheseaux. Pendant quelques années, employé par l’Association des Cheseaux, il poursuivra son œuvre sociale en accueillant des cabossés de la vie et en faisant travailler des sans-emploi. Mais sans subventions, et sans un nombre suffisant de bras, le projet s’essouffle. Même l’infatigable explorateur social se sent usé. Ce mois, ragaillardi, il a quitté les Cheseaux pour un nouveau défi: lutter aux côtés des paysans en détresse.

Créé: 30.01.2015, 20h11

Ami de Dieu non religieux

Modelé par ses expériences personnelles, Jean-Michel Rey est une sorte d’insoumis. Avec son côté révolté contre les profs, les institutions trop cadrantes et les injustices, il ressemble aux marginaux dont il s’est tant occupé. Mais ceux qui le connaissent savent qu’il a la foi en Dieu.

L’Eglise est-elle son toit et Dieu son seul maître? «Dieu a toujours fait partie de ma vie, mais je suis allergique à la religion, que je considère comme un fléau. Je me suis senti agressé quand on me qualifiait de religieux. Je ne suis pas un gourou, j’essaye d’être disciple de Jésus, c’est-à-dire son apprenti. Je présente Dieu comme celui qui veut être notre ami qui invite à faire sa connaissance. On le rencontre, ou pas.» Jean-Michel Rey n’a rien d’un prédicateur. Il se rapproche plus de l’abbé Pierre, et, pour certains de ses héroïques combats, de Don Quichotte. Il se dit chasseur de trésor. «Celui qui est en chacun de nous et qu’il s’agit de déterrer.» Un vœu? Partager la richesse de ses observations accumulées durant son parcours.

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