«J’ai fui l’Afghanistan pour que ma fille aille à l’école»

RécitAlina Alizada a quitté son pays et l’homme avec qui elle avait été mariée de force. Sa sœur l’a suivie et est arrivée à Nyon pour éviter la sentence de la lapidation

Alina Alizada a retrouvé sa sœur au poste de police de Nyon.

Alina Alizada a retrouvé sa sœur au poste de police de Nyon. Image: Christian Brun

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Le sourire d’Alina Alizada, souligné d’un rouge à lèvres discret, est un pied de nez à ceux qui voulaient le lui cacher. Cette jeune femme de 24 ans installée à Nyon depuis quelques mois possède une volonté de fer que personne encore ne semble avoir réussi à juguler. Le récit de sa vie, digne d’un bon scénario hollywoodien, est peuplé d’hommes armés, de cadavres et d’un mari violent avec qui elle a été unie de force.

Quand elle raconte son parcours, Alina Alizada fait pourtant preuve d’un grand détachement et refuse d’admettre aucun courage. «Parfois, il faut simplement faire les choses qui nous semblent justes», estime-t-elle, ses yeux noirs grands ouverts. Il y a huit ans, elle a mis ce principe en vigueur pour briser les jougs que lui imposaient les traditions de son pays. «J’ai quitté l’Afghanistan pour que ma fille puisse avoir accès à l’éducation», souligne cette mère de famille illettrée qui n’a jamais fréquenté l’école. Elle avait 18 ans et deux enfants.

Avant d’en arriver là, Alina Alizada avait déjà traversé des épisodes qui ont au moins eu le mérite de forger son caractère. Elle est l’aînée d’une famille de huit enfants. Son père est ingénieur dans la ville de Ghazni, à 120 kilomètres au sud de la capitale, Kaboul, dans un territoire taliban. «Mes parents voulaient avoir un fils. J’ai donc porté des habits de garçon jusqu’à l’âge de 9 ans. Cette période a été heureuse car j’avais une certaine liberté. Je passais beaucoup de temps avec mon père à m’occuper de choses et d’autres en dehors de la maison.»

Un mariage sous pression

A 9 ans, c’est le premier choc. N’étant plus considérée comme un enfant, elle rejoint sa mère recluse dans le domicile familial. Finis l’insouciance et les jeux en plein air avec ses camarades masculins. Trois ans plus tard, un homme de 24 ans demande à son père la main de la jeune Alina. Les parents essaient de dire non, mais plient sous la menace d’hommes armés envoyés par la famille du prétendant. La fillette résistera aussi. «Mais je savais que si je disais non, mon père se ferait tuer. A la mosquée, j’ai tout de même refusé de signer l’acte de mariage. Mon mari m’a dit que ce n’était pas grave et il a signé à ma place.»

A 14 ans, elle donne naissance à sa fille. «J’ai fait beaucoup de travail dans la tête de monsieur, mais quand ma fille a eu 4 ans, je lui ai dit qu’elle devait pouvoir aller à l’école et que pour cela il fallait quitter le pays. Il n’a jamais voulu alors je suis partie sans lui.» La jeune femme de 18 ans veut donner à sa fille ce qu’on lui a refusé. Avide de savoir, elle a quand même vainement essayé d’apprendre à lire et à écrire.

Avec ses deux enfants – son fils venait de naître – Alina Alizada a pris la direction de l’Iran, puis de l’Europe. «Mon but était la Suisse, se souvient-elle. Le frère de ma mère avait étudié dans une de ses universités. Il nous avait dit combien c’était joli. J’ai donc toujours eu envie de venir dans ce pays.»

Il faudra de longs mois pour atteindre son objectif. Un vrai parcours initiatique. En Grèce, elle divorce ainsi de son mari. «Je suis allée dans une mosquée pour effectuer les démarches nécessaires. On m’a répondu qu’il me fallait la signature de mon mari. J’ai répondu que je n’en avais pas besoin et que je pouvais signer à sa place!» Elle pose ensuite le pied en Suisse le 15 juillet 2012. Elle habitera à Aigle avant de rejoindre Nyon où elle est installée aujourd’hui. En août dernier, elle a obtenu un permis B.

La jeune Afghane sait l’importance de cette autorisation de séjour. Car un retour dans son pays lui semble simplement impossible. «Mes parents sont fâchés que je sois partie. Ceux de mon ancien mari plus encore. Ma mère m’a suppliée de rentrer. Mais je ne peux pas. J’aurai des ennuis si je remettais les pieds là-bas. Et passer mes journées sans sortir de la maison, porter le niqab, côtoyer des gens armés de pistolets, ne plus avoir la possibilité de parler à un homme: c’est impossible.» Elle ne renoncera pas à la liberté acquise si durement.

Son ex-mari a lui aussi tenté de la ramener chez lui. Un jour, il a sonné à la porte de son appartement nyonnais, effrayant son fils venu lui ouvrir. «J’ai eu peur qu’il s’en prenne à nous avec un couteau de la cuisine, raconte la mère de famille en dissimulant ses émotions. Je l’ai laissé entrer et il a passé six mois avec nous.» Il ne parviendra pas à ses fins et repartira sans elle et sans ses enfants. Mais il laissera des traces sur son passage. «Il m’a tapée et il a tapé les enfants. Depuis sa venue, mon fils a changé. Son agressivité lui vaut des problèmes à l’école. Un psychologue a dû le prendre en charge.»

L’exil d’une famille menacée

Une autre visite plus inattendue lui a permis par contre de retrouver une partie de sa famille qu’elle ne renie pas. Le 10 novembre dernier, elle reçoit un appel du commissariat de la police de Nyon. «Ma première réaction a été un sentiment de peur. Je me demandais ce que j’avais fait pour que la police me téléphone.» Quelques heures plus tôt, les agents avaient vu un couple pousser la porte du poste à la place du château. Les deux jeunes adultes, qui portaient un bébé dans les bras, ne pouvaient se faire comprendre puisqu’ils ne parlaient qu’un dialecte afghan. Mais ils avaient sur un bout de papier le numéro de portable d’Alina Alizada. «J’ai eu un choc quand je me suis rendu compte qu’il s’agissait de ma sœur, se souvient-elle. Je ne l’avais pas vue depuis six ou sept ans.» L’aînée raconte le mélange d’émotions contradictoires de cet instant rare de bonheur. «Elle est partie pour vivre avec l’homme qu’elle aimait. De cela, j’étais infiniment heureuse. Par contre, j’ai été choquée de la savoir maman. Dans la tradition afghane, c’est normal d’avoir un enfant à 16 ans, mais pour moi ça ne l’est sûrement pas.»

Au poste de police, les retrouvailles émeuvent les agents qui apprennent pourquoi le couple a fui l’Afghanistan. Une histoire qui ressemble étrangement à celle d’Alina Alizada, en plus terrible encore. Il y a presque deux ans, Samona, âgée alors de 16 ans, a elle aussi refusé de se soumettre à un homme de 48 ans qui s’était présenté chez ses parents pour l’épouser. Elle voulait unir sa destinée à un tailleur de deux ans son aîné. Mais la famille de son amour ne le voulait pas, puisque les deux ne sont pas issus de la même branche de l’islam. Elle est chiite alors qu’il est sunnite.

Pour mettre la pression sur la jeune récalcitrante, ses cousins la violentent en l’agressant avec un couteau. Elle est profondément coupée à une jambe. Son compagnon est, quant à lui, tabassé à en perdre conscience. Face à ce déferlement, Samona finit par accepter l’union. Mais à l’hôpital où elle va soigner sa coupure, elle découvre qu’elle est enceinte. «Si elle n’avait pas fui, on l’aurait mise dans un trou sur une place de la ville et elle se serait fait lapider», explique avec tristesse Alina Alizada en baissant les yeux. Avec le père de l’enfant conçu en dehors du mariage, un péché sévèrement puni par la loi islamiste en vigueur en Afghanistan, Samona n’a pas d’autre choix que de prendre la route à son tour. «Elle voulait simplement vivre avec quelqu’un qu’elle aime», soupire sa sœur.

Dans sa fuite, elle prend le numéro de portable suisse d’Alina. Ayant discuté avec l’ancien mari de cette dernière, elle apprend sa destination finale: Nyon. Samona et celui qui est devenu son époux légitime durant le voyage s’arrêteront d’abord en Iran, le temps qu’elle accouche de leur petit garçon. Et 18 mois après le départ de Ghazni, la famille arrive enfin à Nyon, via la Turquie, la traversée de la mer Egée jusqu’en Grèce, puis les pays de l’Est pour rejoindre l’Allemagne avant de passer la frontière suisse à Bâle.

Retour impossible

Depuis les retrouvailles à Nyon, le couple a passé quelques jours chez Alina. Il a ensuite été envoyé dans un centre d’enregistrement à Bâle pour entreprendre la procédure de demande d’asile. «Ma sœur m’appelle pour me dire qu’elle a hâte de me rejoindre», affirme Alina en enfonçant sa tête entre ses épaules. Les deux mamans se réjouissent de partager leur vécu et se retrouver en famille. «Nous ne rentrerons jamais en Afghanistan», insiste la Nyonnaise.

La Suisse est leur abri commun. Un havre de paix où elles chercheront à se construire ensemble. «Mais je peine à me projeter dans l’avenir, souligne Alina, alors que ses yeux s’humidifient. J’essaie aujourd’hui d’éduquer mes enfants. Ensuite on verra. Mais ce que je sais, c’est que j’aime votre pays.»

Créé: 16.01.2016, 09h08

Une phrase

«Ma mère m’a suppliée de rentrer. Mais je ne peux pas. Passer mes journées sans sortir de la maison, porter le niqab, côtoyer des gens armés de pistolets, ne plus avoir la possibilité de parler à un homme: c’est impossible.»

Alina Alizada