«On m’a déclaré inapte car j’ai changé de genre»

DiscriminationNé fille, Ellyot a changé de sexe et souhaite faire l’armée comme les autres jeunes hommes de son âge. Malgré de bons résultats sportifs et médicaux, il a été déclaré inapte.

Ellyot estime avoir toutes les capacités nécessaires pour faire l’armée.

Ellyot estime avoir toutes les capacités nécessaires pour faire l’armée. Image: MARIUS AFFOLTER

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Ellyot a 21 ans. Comme tous jeunes hommes suisses de son âge, il est de son devoir de servir sous les drapeaux. Et contrairement à certains de ses contemporains réticents à cette idée, il se réjouit de faire l’armée. C’est donc avec enthousiasme qu’il se rend de manière volontaire à Payerne, en juin, pour effectuer son recrutement. Tests médicaux OK, distinction du sport avec plus de 80 points obtenus. Tout se passe bien pour cet habitant de Lully sur Morges. Ellyot s’imagine qu’il sera déclaré apte. Le retour sur terre est violent lorsque le médecin lui annonce le contraire. La raison? Ellyot est transgenre.

Né femme, il a fait son coming out à 18 ans et a officiellement changé de sexe en août 2018 lorsqu’un M pour masculin a remplacé le F de féminin sur son passeport. Sur le plan physique, il suit un traitement hormonal à base de testostérone depuis un an et demi et a subi une mastectomie ou masculinisation du torse en 2019. Tout cela ne suffit cependant pas pour que l’armée considère qu’Ellyot est un homme comme les autres, les règlements prévoyant l’inéligibilité au service militaire et à la protection civile en cas de transsexualité. «Le médecin m’a dit que mes résultats étaient tous bons, mais que j’étais recalé, car il est écrit dans le manuel médical de l’armée qu’une personne transgenre est d’office déclarée doublement inapte, confie l’habitant de la région morgienne. Je trouve cela dégradant et estime que c’est de la discrimination. En réalité, l’armée assimile encore la transsexualité à une maladie mentale.»

Un coup dur pour Ellyot, d’autant plus que les deux jours de recrutement lui avaient donné des motifs d’espoir: «J’ai expliqué ma situation au commandant ainsi qu’à mon chef de groupe et au sergent responsable. Il n’y a eu aucun problème. Au contraire, ils se sont montrés très ouverts et ont rapidement trouvé une solution pour la douche. Comme ma transition n’est pas un sujet tabou pour moi, j’en ai également parlé à quelques camarades de groupe et personne ne l’a mal pris. Ils étaient même plutôt impressionnés par ma démarche. Et quand ils ont pris connaissance de la décision, ils ont estimé cela injuste.»

Recours déposé

Le jeune homme n’est toutefois pas du style à se laisser abattre. Il a donc décidé de faire recours. La réaction de l’armée ne s’est pas fait attendre. «Un autre médecin m’a appelé mi-juillet pour connaître mes motivations à effectuer mon service militaire, révèle Ellyot. Il m’a fortement déconseillé de persister à vouloir faire mon école de recrues, car je risquais d’être victime de comportements discriminatoires de la part d’autres soldats. Je lui ai répondu qu’on était en 2019 et que les gens étaient désormais plus ouverts. Il m’a tout de même proposé plusieurs alternatives, comme être exonéré de la taxe que je suis censé payer ou faire mon service dans un bureau et rentrer chez moi le soir. J’ai refusé et ils m’ont ensuite envoyé un courrier précisant que je serai convoqué dans cinq à sept mois devant la commission de visite sanitaire centrale qui se prononcera sur mon cas.»

Si Ellyot mène ce combat, c’est pour contribuer à faire évoluer les mentalités et les droits LGBT, mais pas uniquement: «L’univers militaire m’a toujours fasciné. Ayant grandi près de la caserne de Bière, je voyais régulièrement les chars passer près de chez moi et cela m’attirait déjà quand j’étais petit. Cela peut paraître bête à l’heure où beaucoup de jeunes ne souhaitent pas faire l’armée, mais j’estime également que c’est une école de vie où on apprend à travailler en groupe et à recevoir des ordres. En plus, j’envisage de devenir pompier professionnel et je pense qu’effectuer mon service militaire peut m’aider à réaliser si un tel métier est fait pour moi, étant donné que les environnements se ressemblent un peu.»

Le Lulliéran fait d’ailleurs déjà partie des sapeurs-pompiers volontaires du SIS Morget. «Ma transsexualité n’a posé aucun problème. J’avais fait une demande pour entrer en formation avant mon changement de prénom et ma prise d’hormones. Quand j’ai expliqué ma situation, l’officier responsable a directement modifié mon nom dans le registre et changé madame par monsieur. Il m’a aussi immédiatement attribué un casier dans le vestiaire des hommes», se souvient Ellyot. «C’était la première fois que l’on se retrouvait face à un tel cas, raconte le lieutenant Sébastien Pahud, porte-parole du SIS Morget. Je dois reconnaître que l’on a tout d’abord été surpris. Mais on s’est rapidement dit que nous n’avions pas à juger du moment qu’il faisait son job de sapeur-pompier. Durant sa formation, le seul point délicat à aborder avec les autres volontaires a été le déménagement de vestiaire, mais personne n’a réagi.»

Ces petites victoires mettent du baume au cœur d’Ellyot. «Depuis le début de ma transition, tout se passe en fait plutôt bien puisque la nouvelle avait été dans l’ensemble bien accueillie par ma famille et mes proches. Je suis beaucoup plus à l’aise dans ma peau, ouvert et épanoui. Et avant cet épisode avec l’armée, je n’avais jamais été la cible d’une quelconque discrimination.»



«La transsexualité rend inapte au service militaire»

Interrogée sur les raisons qui poussent l’armée à ne pas accepter d’office les transgenres, Delphine Allemand explique dans une réponse écrite que les critères «prévoient que la transsexualité rend inapte au service militaire et civil».

Et la porte-parole de l’armée de poursuivre: «Les personnes transgenres candidates au recrutement ont généralement besoin d’un soutien médical, parfois même psychologique, qui ne peut être garanti dans l’armée. En particulier pendant les missions, où la santé de l’individu en question pourrait être mise en danger. Ainsi, la capacité opérationnelle n’est pas assurée dans des conditions militaires difficiles, ce qui pourrait avoir une incidence sur la sécurité. Si, à l’occasion du recrutement, il apparaît que ces facteurs ne s’appliquent pas à la personne transgenre, l’aptitude au service peut être réévaluée par une commission spéciale dans le cadre d’un recours.»

Chaque année, l’armée pose en moyenne dix-huit diagnostics de transsexualité. Jusqu’à ce jour, seule une personne transgenre a porté la tenue militaire. La situation était cependant quelque peu différente de celle d’Ellyot puisque Andreas Meier avait, à l’heure de son coming out, déjà effectué une centaine de jours de service en tant qu’homme et s’était annoncé – avec succès – pour une mission militaire de paix au Kosovo après son changement de sexe.

Preuve toutefois que l’armée prend le sujet au sérieux: un expert en matière de diversité a été engagé le 1er avril dernier. «Ce poste n’existe pas depuis longtemps, il est donc en cours de construction, indique Delphine Allemand. Il est important de préciser que le collaborateur ne se concentrera pas uniquement sur la question transgenre et le domaine LGBT, mais également sur des thématiques telles que les minorités linguistiques ou les religions.»

Ellyot n’a néanmoins jamais eu de contact avec cet employé. «Je n’ai même pas trouvé de numéro de téléphone ou d’informations, assure-t-il. Et je pense que la première étape, avant de créer ce poste, aurait dû être l’ouverture de l’armée aux personnes transsexuelles.»

Créé: 15.08.2019, 06h33

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