Nina Rodin questionne l’art avec un regard scientifique

PortraitLa neurophysiologue et artiste établie à Trélex allie deux mondes dans une œuvre étonnante.

Nina Rodin guigne à travers l'une de ses dernières oeuvres, un labyrinthe de bandelettes.

Nina Rodin guigne à travers l'une de ses dernières oeuvres, un labyrinthe de bandelettes. Image: Florian Cella

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Sa nature profonde, c’est de tout calculer, lister, répertorier, disséquer avec la minutie d’un protocole scientifique. Ses œuvres, faites de milliers de bandelettes colorées, de photos ou d’origamis épinglés, superposés ou suspendus dans une perspective ou une géométrie savante, traduisent une manière très particulière d’aborder l’art. Devenue peintre sur le tard, Nina Rodin – son nom n’a rien à voir avec le sculpteur français, mais a été emprunté à la famille de son mari – a, comme Janus, deux faces qui se répondent et s’entremêlent.

Il y a celle, pleine de rigueur et de précision, de la jeune fille d’origine danoise qui se lance à 17 ans dans des études d’astrophysique à l’Imperial College de Londres et obtient, quelques années plus tard, un doctorat en neurophysiologie à Oxford. «J’étais très bonne en maths et très curieuse. J’aime comprendre les choses, décortiquer les mécanismes.» Un intérêt pour la recherche qui amènera la jeune femme à travailler au Brain Research Institute de Zurich, dans l’univers du cerveau humain, qui la fascine toujours autant.

Et puis la face créatrice, plus libérée et déjantée, de la jeune fille qui a toujours taquiné le pinceau. Comme un hobby d’abord, durant sa jeunesse passée en France, où son père, physicien auprès de la section scientifique de l’OTAN, et sa mère, plutôt pacifiste hippie, l’ont élevée jusqu’à l’âge de 14 ans. «On vivait sur la Côte d’Azur, près d’une forêt, proche de la nature.» La jeune Danoise, qui aura fait toute sa scolarité dans la langue de Molière, jusqu’au bac au lycée français de Londres, fréquente durant ses vacances d’étudiante des écoles d’art à Florence et au Danemark. «Mais j’y allais en touriste et me suis rendu compte que, sur le plan intellectuel, ces écoles ne volaient pas très haut. Et que l’art ne se fait pas dans le temps B, qu’il faut s’y consacrer entièrement.»

Une autre voie

Ce qu’elle fait en 2001, après avoir quitté l’institut zurichois. Car elle en a marre de travailler douze à quinze heures par jour dans un laboratoire et supporte mal la vie monastique que lui impose la recherche scientifique. «Je regardais par la fenêtre et dans mon tiroir je gardais depuis une année une liste avec les avantages et désavantages de partir. Alors j’ai décidé d’aller voir ce qu’il y avait dehors.»

Dehors, elle s’est formée à la peinture, cette fois sérieusement, en effectuant plusieurs résidences et en suivant les cours de différentes écoles d’art. Jusqu’à obtenir, trois enfants et un déménagement inopiné en Suisse plus tard, un master de la prestigieuse Slade School of Fine Art de Londres, où elle a souvent bousculé les habitudes en questionnant l’art à travers son regard de scientifique. Installée depuis 2011 à Trélex, en-dessus de Nyon, elle accueille en toute discrétion des artistes en résidence dans le galetas de la belle maison de maître qu’elle habite avec sa famille et son chien, un grand danois.

«Les premiers jours de notre arrivée au village, je voyais par la fenêtre des vaches me regarder placidement. Ce grand calme, après la vie trépidante de Londres, m’a angoissée. Alors, grâce au réseau que j’ai peu à peu créé dans le milieu, j’invite de jeunes artistes du monde entier à venir vivre et travailler chez moi, en toute liberté. Je ne fais pas de sélection sur dossier, je les accueille deux par deux pour quelques mois. Cela me permet de vivre des rencontres et des échanges artistiques incroyables.» Le succès est tel qu’elle a ouvert des antennes de ses «Résidences de Trélex» à Istanbul, à Paris et en Amazonie péruvienne. Sans compter une résidence de sept mois qu’elle vient d’organiser au centre socioculturel de l’Esp’Asse, à Nyon, où une trentaine de jeunes se sont succédé dans un atelier commun.

Une extraterrestre

À son arrivée à Trélex, les villageois ne comprenaient pas pourquoi cette mère de famille qui ne travaillait pas laissait ses enfants manger à la cantine scolaire, à deux minutes à pied de sa maison. Ce n’est que quand elle a rejoint les Festifs de Trélex, groupe d’animation local, que les habitants ont cessé de regarder cette artiste à l’esprit hyperactif comme une extraterrestre. «C’est un électron libre, polyglotte et baba cool, qu’il faut un peu recadrer quand elle part dans ses idées. Mais on l’adore!» relève son président, Alain Bail.

La rigueur et la patience de la neuroscientifique, qui a exposé de Londres à New York en passant par Genève et l’Azerbaïdjan, ont produit des œuvres étonnantes, comme cette installation monumentale composée de 11'985 photos d’elle en pied, prises à chaque fois qu’elle changeait de vêtement, de souliers ou de chaussettes dans la journée. Une astreinte qu’elle s’est imposée durant une année et qu’elle a montée en vidéo à raison de huit images par seconde, créant un portrait accéléré à la fois comique et anxiogène d’un geste quotidien, pas si anodin que cela. C’est avec une démarche tout aussi méticuleuse qu’elle a épinglé en cercles parfaits, à la manière d’un entomologiste, les centaines d’origamis en forme de papillons qu’elle expose ces jours à Nyon, au magasin-galerie L’art comme à la maison.

Mais Nina Rodin ressent désormais le besoin de s’affranchir de cette démarche répétitive, de casser le schéma, de céder à l’obsession viscérale de l’art pictural. Elle a donc immergé son corps dans la peinture, recouvrant ses genoux, son ventre, ses hanches, ses talons, ses épaules de toile imbibée de matière, photographiée en gros plans. «C’est un truc que je n’aurais pas osé faire il y a dix ans. Mon idée, c’est de dépasser la raison. Cette fois, il n’y a rien à expliquer...»

Créé: 21.11.2019, 09h16

Bio Express

1972 Naissance le 7 octobre à Copenhague. À l’âge de 1 an, ses parents l’emmènent en France, puis à Londres.
1993 Elle obtient un bachelor en astrophysique.
1999 Termine son doctorat en neurophysiologie à l’Université d’Oxford.
2001 Elle lâche le Brain Institute de Zurich. Elle monte sa propre entreprise de webdesign tout en se formant dans différentes écoles d’art.
2003 Naissance du premier de ses trois enfants qu’elle a eus avec David, philosophe spécialiste de l’éthique, d’origine néo-zélandaise.
2011 La famille s’installe en Suisse pour se rapprocher de la mère de Nina, malade. La même année, elle obtient son master de la Slade School of Fine Art de Londres et débute les résidences à domicile.
2019 En juin, une exposition de groupe à Berlin crée le déclic pour assumer une peinture plus «viscérale».

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