Un opticien n’aura plus ni logement ni magasin

NyonYves Jaques sera vraisemblablement expulsé lundi de l’arcade que sa famille occupe depuis 1929.

Yves Jacques devant la boutique qu’il devra quitter la semaine prochaine. «A l’intérieur, le stock est encore riche. «Je fais les montures à 50%, mais comme les grands groupes font pareil…»

Yves Jacques devant la boutique qu’il devra quitter la semaine prochaine. «A l’intérieur, le stock est encore riche. «Je fais les montures à 50%, mais comme les grands groupes font pareil…» Image: Vanessa Cardoso

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«Lundi, je serai dans mon magasin. Pour l’état des lieux, j’accueillerai les représentants de la régie avec une bouteille, on boira un dernier verre et puis advienne que pourra.» Yves Jaques n’a pas une once de colère dans la voix. De la tristesse. De l’incompréhension. De l’amertume. «Mais pas de colère», assure-t-il. Sauf retournement de situation inespéré, l’opticien de la rue Saint-Jean sera expulsé de son commerce et de son logement le 8 février pour défaut de paiement. L’histoire émeut déjà depuis quelques semaines sur les réseaux sociaux. A quelques jours de se «retrouver à la rue», Yves Jaques accepte de se livrer.

«On est dans cet immeuble depuis 1929. C’est mon grand-père qui avait ouvert la boutique, il était horloger-bijoutier.» Il y a deux ans, les Jaques fêtaient donc 85 ans de présence au centre-ville. «85 ans, vous vous rendez compte!» Mais, à ce moment-là, les problèmes avaient déjà commencé. En 2004, la famille vend l’immeuble, sans aucune condition particulière. Yves continue à y habiter et y exerce, au rez, son activité d’opticien. «Je deviens alors un locataire comme un autre, avec une régie comme interlocutrice. Ça ne change en fait pas grand-chose, puisque avant je payais déjà un loyer normal à mon père.»

Jusqu’en 2007, tout va bien, à commencer par les affaires. Les choses se corsent en 2008. La concurrence s’intensifie, les géants de l’optique s’installent à Nyon les uns après les autres, les fournisseurs changent leurs règles… «C’est devenu de plus en plus difficile. Par exemple, il a fallu payer les verres à l’avance, avant que les clients aient versé un centime. Et moi, comment je vends des lunettes si je n’ai plus de verres?» Alors l’opticien n’a pas pu payer son loyer pendant deux mois. «J’ai tout payé d’un coup ensuite, et j’ai pu continuer.» Sept ans plus tard, l’année dernière, La Poste quitte le centre-ville, l’«affaire des feux rouges» congestionne Nyon. Nouveaux coups durs pour le commerçant, qui assure avoir vu son chiffre d’affaires fondre de 25% à 30% en un an.

15 000 francs d’impayés

Résultat: une ardoise, aujourd’hui payée, de 15 000 francs auprès du bailleur. Qui n’a cette fois-ci pas fait de cadeau. «Nous avions aidé notre locataire à plusieurs reprises les années précédentes, mais, cette fois-ci, ce n’était plus possible. Nous avons donc résilié son bail pour défaut de paiement», explique Laurent Decrauzat, directeur de la régie Rytz, qui gère l’immeuble. «Les raisons qui expliqueraient ce défaut de paiement n’appartiennent qu’au locataire.»

A l’ASLOCA, on est forcé de donner raison au… propriétaire. «En la matière, il n’y a aucune différence entre un bail commercial et un logement», explique Didier Vittoz, vice-directeur de l’antenne Intersections de l’association de défense des locataires. «Peu importent les raisons, la loi est claire et ne laisse aucune marge d’appréciation au juge.» Ni saisonnière ni conjoncturelle. Ce qui explique pourquoi le recours déposé par Yves Jaques au Tribunal cantonal n’aura servi qu’à repousser l’échéance. «Je devais être expulsé le 18 décembre, ce sera finalement le 8 février.»

Créé: 03.02.2016, 21h47

«C’est l’arme absolue des bailleurs»

«Toujours, toujours commencer par payer son loyer, en totalité.» Au bout du fil, le directeur adjoint de l’ASLOCA Intersections, Didier Vittoz, le répète encore et encore: «C’est la première facture à régler, car, en cas de non-paiement, il n’existe aucun remède miracle.» Qualifié d’«arme absolue des bailleurs», l’article 257d du Code des obligations ne laisse en effet que très peu de place à l’interprétation. «En cas de retard de paiement, même de quelques jours, le bailleur peut envoyer une mise en demeure avec délai de paiement de l’arriéré à 30 jours et menace de résiliation de bail. Sans règlement dans le délai, on ne peut alors en général plus rien faire pour éviter l’expulsion. A part obtenir un geste, à bien plaire, du bailleur.» Et ce n’est pas tout, car une expulsion ne met souvent pas un terme aux obligations contractuelles du locataire, «tenu légalement d’assumer les loyers jusqu’à l’échéance de son bail, à moins qu’un locataire repreneur ne soit trouvé». Et puis, il y a les frais. En cas d’expulsion par exécution forcée, mise à charge du locataire, ils peuvent atteindre plusieurs milliers de francs.

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