«Pour le relieur, chaque livre est une aventure»

Métier d'artPour Laetitia Walsh, la reliure de création, c’est protéger et mettre en valeur l’écrit. Visite dans son atelier de La Sarraz en marge d'une exposition à Nyon.

Au cousoir, monté de cinq ficelles, Laetitia Walsh s’attaque à la couture des cahiers avec un fil de lin. À terme, elle donnera une courbure au dos du livre.

Au cousoir, monté de cinq ficelles, Laetitia Walsh s’attaque à la couture des cahiers avec un fil de lin. À terme, elle donnera une courbure au dos du livre. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Quand on pousse la porte de son atelier, on plonge dans un autre temps, un univers qui sent bon le bois, le cuir, le papier. Au plafond, d’une longue tige en bois garnie de bouchons, pendent papiers et parchemins vierges. Sur l’établi, une peau de veau tannée à l’écorce de chêne et teintée d’un grenat profond est parée au couteau pour l’amincir au maximum.

Puis Laetitia Walsh, relieuse d’art, s’attaque à la couture d’un livre épais, une édition de 1943 d’«Eugénie Grandet», le roman de Balzac. «Ce papier de bois épais et grossier est une horreur!», s’amuse l’artisane, en empoignant le fil de lin qui lui permettra de coudre ensemble les cahiers imprimés qu’elle a auparavant ébarbés.

Culture familiale

Installée à La Sarraz depuis une quinzaine d’années, Laetitia Walsh est une artiste reconnue dans ce monde réservé qu’est la reliure d’art, un métier devenu rare et qui fera l’objet dès vendredi d’une exposition au château de Nyon (voir l’encadré). «J’avais une grand-tante qui était une relieuse d’art réputée dans le cercle des collectionneurs parisiens, dans les années 1920. Cet artisanat fait donc partie de ma culture familiale», explique la Française, formée à l’Union centrale des Arts décoratifs de Paris.

Cette grand-tante n’était autre qu’Anita Conti (1899-1997), également photographe et première femme océanographe. «Elle n’aimait pas les cuirs en mosaïque, en vogue à l’époque, mais préférait travailler une seule peau, qu’elle incisait, sculptait et teintait aux couleurs de ses voyages», raconte sa petite-nièce.

Elle aussi privilégie la sobriété, la finesse des cuirs dans les couvertures qui ornent les ouvrages qu’on lui commande ou qu’elle restaure. Comme «Le roman de l’homme», de Georges Simenon, petit livre qu’elle a revêtu de son cuir préféré, la peau lisse du veau, et qu’elle a doté d’onglets qui permettent de tenir le livre ouvert sur une table. Ou encore le cuir noir un peu mordoré, orné d’un élégant filet incrusté qui semble s’envoler comme l’héroïne du livre, l’aviatrice Hélène Boucher.

Des à-côtés pour vivre

Laetitia Walsh, qui a obtenu son certificat d’aptitude professionnelle (CAP) de relieuse en 1991, s’est ensuite formée à la Bibliothèque nationale à Paris. Elle a pu y apprendre la restauration des livres, ce qui lui a permis ensuite de travailler aux Archives nationales. «Avoir suivi cette école de tradition, qui recherche de la colle et des matériaux stables pour la conservation, me permet de traiter un livre de A à Z et de pratiquer la restauration, car on ne peut que survivre de la reliure d’art.» C’est pourquoi Laetitia Walsh donne également des cours dans son atelier et enseigne à 20% dans les écoles de Cossonay.

C’est que ces créations, souvent uniques et qui peuvent valoir plusieurs milliers de francs selon leur taille et les matériaux utilisés, impliquent un long et minutieux travail. Qui sont les clients de la relieuse? Des collectionneurs, des libraires et des institutions, comme les Archives cantonales ou le Musée du cheval de La Sarraz. «Mais il y a aussi des privés, comme ma voisine, qui a voulu relier les Mémoires de son enfance à la vallée de Joux, qu’elle a écrits à la plume pour ses petits-enfants», se réjouit Laetitia Walsh, pour qui chaque livre est une aventure.

Créé: 13.02.2020, 12h02

Cent créateurs au Château de Nyon

Du 14 février au 5 avril, le Château de Nyon offre une belle occasion de découvrir cet art très ancien de la reliure dans sa version contemporaine. Près d’une centaine de créateurs suisses, européens, américains et japonais y exposent chacun un ouvrage, sélectionné par la section suisse des Amis de la reliure d’art (ARA), qui organise en même temps un Forum international de cette spécialité.

Si l’utilisation d’un fil de lin et de chanvre pour nouer les cahiers n’a pas changé depuis le Moyen Âge, les techniques de la reliure, comme les matériaux, ont évolué. Dans les vitrines, on verra des reliures classiques à la française, à dos flottant, à plats rapportés ou à l’orientale. Et des cuirs dans tous les états, que ce soit du maroquin (peau de chèvre à gros grain), du chagrin (à petits grains), du veau glacé, du buffle, de l’autruche ou du galuchat (cuir de raie ou de requin). On trouvera même une couverture en métal, en porcelaine et un livre accordéon en lamelles de bois.

«La reliure, c’est exprimer au dehors ce qu’il y a dedans», résume Laurent Jaquet, président de l’ARA, pour qui une exposition permet de présenter une œuvre choisie et réalisée sans les contraintes d’un client ou d’une restauration. Ce relieur bien connu établi à Aigle a choisi d’habiller d’un décor de mosaïque évoquant une grand-mère un livre illustré de Maurice Zermatten.

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