Le syndic de Bassins carbure à l’anticonformisme
PortraitPris entre ses ennemis farouches et ses partisans fidèles, Didier Lohri mène sa barque sans concession.
Didier Lohri est comme une Ferrari sur une piste de bicross. Son esprit vif et ses capacités intellectuelles en dessus de la moyenne s’adaptent difficilement à son environnement. Le syndic de Bassins le reconnaît: «Je suis déphasé, mais je ne fais rien pour en changer. Être différent, c’est mon carburant.» Quitte à nourrir la rancœur de ses ennemis. Depuis son élection à la tête de sa commune, l’ingénieur de formation s’est imposé comme une figure incontournable dans le district. Il est même devenu à la surprise générale député en 2017 sur la liste des Verts.
Une popularité qu’il ne doit pas à son sens de la diplomatie. L’indécrottable anticonformiste assume ses convictions même si elles l’isolent sur le plan politique. Un trait de caractère qui a pris racine dans sa jeunesse, quand l’enfant lausannois rendait visite à ses grands-parents à Bassins. Protestants non pratiquants, ces derniers appliquaient avec rigueur l’injonction à faire comme les autres et à ne pas remettre en cause l’autorité. «Ils se laissaient marcher dessus, c’était insupportable, juge aujourd’hui leur petit-fils. Cette situation m’a donné la conviction qu’il existait toujours des solutions alternatives.»
Un autre épisode de cette période marquera profondément le jeune homme fan de hockey sur glace. En 1968, il est ébloui par le jeu de l’équipe de l’URSS aux Jeux olympiques de Grenoble. Il affronte les regards réprobateurs de la société. Car dans le même temps, Moscou était dans le viseur du monde occidental pour son intervention visant à mater ce qui deviendra le Printemps de Prague. «Je ne comprenais pas pourquoi les gens ne faisaient pas la différence entre sport et politique», se rappelle-t-il. Un tournant irréversible quand s’en vient Mai 68, qui forgera son positionnement «trotskiste nihiliste profondément anarchiste», selon ses propres mots.
On pourrait aussi le taxer de gauchiste pragmatique en définitive. «Le néolibéralisme n’est pas une solution parce qu’il mène à l’individualisme!» Comme ingénieur, il a tout de même participé à la création des réseaux de télécoms qui ont facilité la globalisation. Il travaillait alors pour une banque. «Je m’occupais du cryptage des données», tient-il à préciser. Cette période reste toutefois un souvenir difficile pour une autre raison qu’idéologique. Dans le département Recherche et développement, la question de son utilité est restée en suspens. «J’étais payé pour chercher mais ça n’aboutissait à rien de concret. Quelle misère!» Il s’est reconverti aujourd’hui dans l’enseignement et ne perd jamais de vue son envie d’apporter du concret dans ses engagements.
Pour cela, il compte sur sa capacité à donner vie à ses idées. Et il n’en manque pas. «J’en ai tout le temps, ma tête ne s’arrête pas. C’est épuisant. Et ça fatigue aussi ma femme, qui me le dit.» Joueur d’échecs, il met en place des stratégies complexes pour les mener ensuite à bien. «On a le droit d’avoir des idées et il ne faut pas avoir peur de les défendre.» Même par les chemins de traverse, comme quand, pour être sûr de faire passer la construction d’une école contestée, il y adjoint une piscine couverte. Il pensait que l’équipement sportif allait cristalliser les critiques et que les salles de classe passeraient la rampe. Lors d’un référendum, la population a finalement accepté l’ensemble du complexe et Didier Lohri a construit une piscine à Bassins.
Le culte de la complication
La difficulté n’a jamais été un problème pour le scientifique, qui préfère les solutions non conventionnelles à un consensus malheureux. «Je ne peux pas m’empêcher de voir les choses par l’autre bout de la lorgnette. Les idées simples sont fausses, car rien n’est simple dans la vie.» Il est ainsi l’un des premiers à instaurer la taxe déchets sur sa commune et à supprimer le ramassage porte à porte pour miser sur le tri. Il voue même un culte à la complication. «Il faut apprendre la difficulté et ne pas prémâcher les sujets quand on les explique à la population. Vulgariser, c’est abêtir.» Du coup, il arrive que ses discours peinent à être compris et provoquent des réactions épidermiques au sein de ses administrés.
Pour l’ancien syndic de Chéserex Jacques Ansermet, qui a été appelé à siéger pendant 18 jours en octobre 2018 au sein de la Municipalité de Bassins après la démission de trois élus opposés à l’homme fort du village, Didier Lohri est tout sauf un tyran, comme le surnomment ses adversaires. «Il est enthousiaste, totalement investi dans ce qu’il fait. Il a des solutions qui sortent du cadre. Il avance rapidement. Le problème, c’est qu’en agissant comme cela, il laisse sur place ceux qui n’arrivent pas à suivre.»
Dans le village et dans le district, il a ses partisans qui apprécient son esprit frondeur. Mais il a aussi des ennemis qui ont la dent dure. «C’est normal d’en avoir et cela ne me dérange pas. La haine, par contre, me gêne. À l’époque, on pouvait s’engueuler dans le cénacle politique, mais une fois la séance finie, on pouvait boire un verre ensemble. Il y avait une dissociation entre la politique et la sphère privée. Elle n’existe plus aujourd’hui.»
Face à cette situation, Didier Lohri a décidé de mettre de la distance entre son mandat pour la collectivité publique et sa famille. Il protège les siens en s’imposant de ne pas en parler. Sa femme ne participe ainsi à aucune manifestation au village. Un équilibre qui semble convenir à l’élu. «Je dois tout à ma femme, admet-il. Elle m’a donné de la stabilité, celle qui est nécessaire pour prendre les bonnes décisions.» Elle aurait même des pouvoirs puissants, à en croire un ancien municipal et ami du syndic. Il affirmait en rigolant que Didier Lohri dirigeait tout à Bassins, sauf entre les quatre murs de son domicile.
Créé: 30.01.2019, 09h21
Bio
1958 Naissance le 16 septembre à Lausanne, à l’heure du «Téléjournal».
1968 Prise de conscience de la politique dans une famille protestante non pratiquante. La lecture de la «Julie» et l’écoute de la radio chez ses grands-parents l’interpellent sur les événements du Printemps de Prague et l’arrivée de Dubcek au pouvoir.
1974 Assiste à son premier concert de Maxime Le Forestier, un artiste avec qui il découvre les vertus de l’ouverture d’esprit.
1980 Mariage avec une vraie Nyonnaise qui l’éveille à une autre manière d’aborder le domaine des arts. Naissance du premier enfant, suivi de deux autres en 1983 et en 1989.
1991 Présidence du Conseil communal de Bassins.
1993 Élection à la Municipalité.
1997 Élection à la syndicature.
2006 Élection au comité de l’Union des communes vaudoises.
2017 Élection surprise au Grand Conseil vaudois sur la liste des Verts.
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