Ballet de dealers dans les bus lausannois

DrogueCombattu dans les rues, le trafic de drogue s’est vite déplacé dans les transports publics. Les schémas y sont les mêmes et la police lutte conjointement avec le transporteur.

Après un bref contact visuel, cet homme nous rejoindra dans le bus pour une transaction que nous refuserons.

Après un bref contact visuel, cet homme nous rejoindra dans le bus pour une transaction que nous refuserons. Image: Patrick Martin

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Un jeudi de décembre, sur la ligne 8 des Transports publics de la région lausannoise (TL). L’axe est cité par plusieurs usagers comme l’un de ceux où le trafic de drogue s’est déplacé, dès le mois de juin, quand la présence policière a été renforcée à Lausanne, afin de diminuer la visibilité du deal de rue. Pour juger, nous parcourons plusieurs fois, et dans les deux sens, le tronçon central entre Montchoisi et Bellevaux.

Après quatre allers-retours, un premier constat: d’un bus à l’autre, une poignée d’usagers demeure. Ils montent dans un véhicule, descendent quelques arrêts plus loin et recommencent dans l’autre sens. Notre présence récurrente ne passe pas inaperçue. Elle suscite des regards tantôt interrogateurs, tantôt méfiants. Car le report du deal de la rue aux transports publics est un phénomène connu et surveillé par les autorités. La police l’avait constaté par le passé et s’y attendait donc cet été lorsque le dispositif d’îlotage a été déployé sur six points chauds du centre-ville.

Tarifs

La Riponne fait partie des secteurs ciblés. Nous demeurons un moment à l’arrêt de bus situé en surplomb de la place, sur les lignes 7 et 8. Il faut peu de temps pour comprendre le ballet qui s’y déroule. Un homme s’approche, nous demande si «ça va» et si on «veut quelque chose». Nous feignons l’intérêt pour connaître les tarifs: 100 francs le gramme de cocaïne et 15 francs la pilule d’ecstasy. Nous déclinons mais continuons à l’observer. À l’approche d’un bus, il adresse un bref signe de tête à une femme et s’engouffre dans le véhicule. Nous suivons. Il est debout, près de la porte arrière, la femme vient se coller à lui. Elle lui donne des coups de coude insistants mais il ne réagit pas, il estime que ce n’est pas le bon moment. Après un temps d’observation, il finit par sortir un sachet de sa poche et le glisse furtivement à sa voisine en l’échange d’un billet. Tous deux descendent à l’arrêt Grande-Borde et se séparent, le dealer poursuit la montée à pied tandis que sa cliente s’éloigne derrière le bâtiment de l’Armée du salut. Le trajet aura duré trois arrêts et la transaction quelques secondes.

En uniforme et en civil

En octobre, les TL rapportaient «une légère augmentation» des signalements venant des conducteurs et quelques plaintes de clients. Depuis, le transporteur assure n’avoir «pas observé de recrudescence». «Aucune forme de deal n’est tolérée, raison pour laquelle des actions sont menées dans les bus par des agents en uniforme et en civil, en collaboration avec les TL. Il s’agit d’insécuriser et d’interpeller des dealers sur le fait», explique le municipal de Police Pierre-Antoine Hildbrand. Et d’ajouter que les contrôles avec le chien passif ont été renforcés ces derniers mois.

«Aucune forme de deal n’est tolérée, raison pour laquelle des actions sont menées dans les bus par des agents en uniforme et en civil»

Y a-t-il des lignes particulièrement sensibles? Le tronçon observé apparaît très animé mais les TL ne confirment pas. «L’ensemble du réseau peut être touché. En fonction des situations nous adaptons notre dispositif», indique simplement Alexandra Gindroz, porte-parole des TL. Quant au nombre d’interventions menées par l’entreprise de sécurité privée du transporteur, chargée de patrouiller dans les bus, il est tenu secret. «C’est un dispositif à visée dissuasive et la police reste seule habilitée à interpeller dans un cas de flagrant délit», rappelle Alexandra Gindroz.

Rapide et discret

Retour dans un bus, au Tunnel cette fois. Un homme que nous croisons depuis le début de l’après-midi est assis dans un bloc de quatre sièges. Il balaie distraitement l’espace du regard puis établit un contact avec l’un des passagers qui vient s’asseoir à ses côtés. Ils échangent quelques mots et sortent à l’arrêt Mémise. À nouveau, nous suivons. Ils traversent la rue de la Borde et disparaissent sous les arcades du centre Migros. C’est là qu’a lieu la transaction, nous l’observons, elle dure une vingtaine de secondes. Une fois celle-ci terminée, le dealer reste sur place tandis que le client saute dans le bus 16 pour redescendre en direction du Tunnel. À nouveau, l’échange aura été rapide et presque discret. Paradoxalement, c’est l’obsession de ne pas être vu et les œillades nerveuses qui en découlent qui attirent l’attention.

Nouveau coup de sonde, un lundi soir. À l’arrêt Tunnel, un homme cherche le contact visuel, nous salue. Nous le fixons et entrons dans un bus de la ligne 22, circulant entre le Flon et Clochatte. Il nous suit. Dans le véhicule, quelques usagers nous séparent. Un signe du menton dans notre direction, aussitôt décliné d’un hochement de tête. Il a compris et descend à l’arrêt suivant.

De l’inertie à la mobilité

Dans le secteur, l’activité augmente dès la nuit tombée. Les dealers vont et viennent en fonction des bus qui passent, des signes de tête, des transactions. Ils se déplacent seuls, se rejoignent, se préviennent quand un véhicule de police débarque. Les mécanismes qui prévalaient il y a quelques mois dans les rues semblent se retrouver quasi à l’identique dans les transports publics. À l’inertie d’alors succède juste une incessante mobilité. Une difficulté de plus pour la police? «Le dispositif d’îlotage n’a de toute façon pas pour but d’augmenter le nombre global d’arrestations mais d’empêcher l’accaparement du terrain», répond Pierre-Antoine Hildbrand. (24 heures)

Créé: 09.01.2019, 06h41

«Les reports sont moindres qu’attendu»

Le 2 novembre, la Municipalité dressait un premier bilan officiel du dispositif d’îlotage policier lancé en juin. «100 jours de reprise du terrain», se félicitait alors la Ville. «Le bilan est très positif et aux constats sur le terrain s’ajoutent les nombreuses marques de reconnaissances adressées à la police et aux autorités, observe Pierre-Antoine Hildbrand. Lorsque les policiers sont présents, il n’y a plus d’accaparement des espaces publics par des dealers. Le principal report du deal est temporel. Certains acheteurs et vendeurs se rencontrent après 22 h et avant 8 h du matin sur les emplacements où les policiers assurent la majorité du temps une présence visible». À compter du 14 janvier, le dispositif sera donc étendu de deux heures quotidiennes, soit 7 h-23 h au lieu de 8 h-22 h.

Récemment, le municipal relevait aussi que les dealers ne s’étaient pas «simplement décalés de 50 mètres ou 100 mètres» comme le craignaient les sceptiques. Aujourd’hui, cette observation est questionnée par l’apparent retour de certains d’entre eux, dès la fin d’après-midi, à proximité de la place Chauderon, en l’occurrence autour de l’église des Terreaux et au début de l’avenue de France. «Nous faisons face à certaines tentatives mais ce n’est pas notre analyse, répond Pierre-Antoine Hildbrand. Les spécialistes estiment que les consommateurs de cocaïne dans le canton de Vaud sont plus de 6300. Même s’il exerce une forme de prévention, le dispositif n’a pas la prétention d’empêcher l’ensemble des transactions. Le deal se reporte ou a lieu dans des appartements, dans des squats ou suite à des contacts téléphoniques ou par internet. S’agissant d’une activité économique quoique illégale, les vendeurs recherchent des lieux accessibles, avec une forte fréquentation et connus. Cela limite les reports géographiques et ces derniers sont nettement moindres qu’attendu.»

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