«Dans l’ombre, la police judiciaire a de bons résultats»

LausannePierre-Alain Raemy va quitter la tête de la police municipale. Deal de drogue, procès de policiers, éthique: le bilan.

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Départ à la retraite. C’est le choix du colonel Pierre-Alain Raemy, 58 ans le 29 novembre. À la fin de l’année, il ne sera plus commandant du corps de police de Lausanne. Il a pris ce poste en 2011. Mais il a passé trente-quatre ans à la police lausannoise, où il a inauguré, comme lieutenant, les engagements d’universitaires. Ce commandant atypique a dû gérer une période agitée.

– En 2011-2012, le deal a explosé, comme les petits délits. À votre départ, le deal est toujours là. Comment l’expliquez-vous?
– Cette période était marquée par les conséquences du Printemps arabe. L’augmentation de la visibilité du deal, qui n’est pas liée, est intervenue de façon plus tardive. Cela dit, les débuts de ma fonction de commandant ont effectivement eu lieu au sein d’une conjonction d’éléments assez délicate: les conséquences migratoires du Printemps arabe, mais aussi les nuits lausannoises qui s’étaient développées au-delà des limites, la montée du Lausanne-Sport en Super League, qui exigeait davantage de forces de sécurité, la mendicité… Sous mon commandement, le corps de police s’est adapté à une forte accélération des effets de la mondialisation. Entre 1990 et 2010, les interventions ont augmenté de 400% alors que l’effectif n’a crû que de 20%. Les collaborateurs étaient surchargés et, heureusement, ma requête de renforts a été entendue par l’autorité politique.

– Avez-vous un sentiment d’impuissance?
– Non. Tout d’abord parce que dans l’ombre, et en marge de l’important travail du personnel en uniforme, notre police judiciaire n’a jamais cessé d’enregistrer de très bons résultats au niveau des réseaux d’approvisionnement locaux. Et parce que des inspecteurs en civil continuent de déstabiliser les dealers en procédant quotidiennement à des achats fictifs. Reste la visibilité du deal de rue, qui n’est pas une spécificité lausannoise mais qui gêne de façon compréhensible les habitants et ne nous convient pas non plus. De nouvelles mesures ont dès lors été prises, mesures dont il est difficile de faire le bilan une semaine après leur mise en œuvre.

– La police est tenue en échec?
– Pas plus que les autres organismes concernés par la thématique. Pointer un «échec» de la police en se fondant uniquement sur la visibilité du deal reviendrait en outre à faire oublier que, de manière générale, la criminalité a baissé de moitié à Lausanne depuis 2012 et que nous enregistrons des résultats très positifs en matière de diminution du nombre des accidents. Mais, pour en revenir au deal, soyons clairs: la police a évidemment son rôle à jouer pour en réduire les effets, mais il ne peut pas être totalement éradiqué. Nous devons trouver des solutions au bout de la chaîne, dans un contexte complexe, qui implique des politiques sécuritaire, sociale, sanitaire ou encore migratoire. La police seule ne peut pas colmater les failles de l’ensemble de la société.

– Vous voulez dire que la police n’est pas aidée? Par exemple, les prisons sont surchargées.
– La police n’a ni plus ni moins été aidée sous mon commandement que sous un précédent! La bonne volonté est là à tous les échelons de la chaîne, mais notre société doit s’adapter aux évolutions de son environnement. La police peut adapter son dispositif sur le terrain avec rapidité. L’évolution est plus lente et compliquée dans d’autres domaines, par exemple pénitentiaire. Par rapport à mon début de carrière à la police, tout va plus vite.

– Certains accusent la police de mollesse, d’autres dénoncent les violences policières. Comment est-ce gérable?
– Cela demande une certaine finesse de commandement et impose de savoir garder la tête froide. La limite que je n’ai jamais accepté de franchir est celle du cadre légal de l’action policière. Sur cette base, il faut trouver le bon dosage entre la proportionnalité et l’opportunité. L’opportunité, c’est une pesée d’intérêts qui a souvent lieu sous la pression et dans le stress. Par exemple, pendant les nuits lausannoises agitées, nous avons parfois préféré nous retirer après avoir mis dans la balance le peu de gravité des infractions commises et les risques d’une importante intervention, pour la population comme pour la police.

– Le bon dosage est-il respecté quand un Nigérian soupçonné de deal meurt après une interpellation?
– Pour un cas de ce type, une enquête doit systématiquement être ouverte. Cela ne préjuge pas de la conclusion de l’enquête et il faut rappeler qu’à ce stade la présomption d’innocence prévaut pour les agents comme pour n’importe quel justiciable. Cela étant posé, tout décès est dramatique. Pour les proches, c’est tragique et difficile à pardonner. Pour les policiers, c’est difficile à vivre aussi. Ce sont des citoyens normaux qui se mettent au service de la sécurité des autres. J’ai entendu et lu des choses qui m’ont beaucoup choqué, comme le fait qu’on les traite d’assassins. Or un assassinat suppose de la préméditation. S’ils sont des assassins, cela veut dire que je suis le chef des assassins. Cela fait partie de mon job d’encaisser des propos virulents, mais sur le plan humain il m’est insupportable de voir mon personnel supporter ce poids supplémentaire alors qu’il s’engage sur le terrain avec un dévouement sans limites.

– Vous pensez donc que vos hommes ont agi avec justesse?
– Je ne peux pas me prononcer sur une affaire qui fait l’objet d’une enquête en cours. Je n’ai pas d’information sur la procédure pénale et n’ai pas à en chercher. Par ailleurs, je m’inscris en faux contre toute théorie du complot affirmant que la police se couvre avec la justice ou encore avec la médecine légale, par exemple.

– Au début, on vous accusait de faire primer la déontologie sur le soutien à vos hommes. Avez-vous changé?
– En trente-quatre ans dans le métier, j’ai avant tout été policier, même si on m’a effectivement présenté comme un commandant philosophe. Pour ma part, je n’ai jamais vu de contradiction entre le fait d’avoir été commandant de police, capitaine à l’armée et intellectuel éthicien. Je pense au contraire que ma fonction s’enrichit de cette sensibilité multidisciplinaire. Sur le fond, je ne suis pas plus déontologue qu’un autre, mais j’ai des valeurs. J’ai été complètement derrière mes hommes et je n’ai jamais accepté qu’on s’en prenne à eux, mais j’ai aussi des exigences de comportement et d’exemplarité. Quand les limites ont été dépassées dans le domaine pénal, j’ai pris mes responsabilités et annoncé les cas qui devaient l’être. Sur ce plan, je me réjouis que la situation soit désormais bien plus apaisée qu’il y a une dizaine d’années. Je rappelle en outre qu’un code de déontologie policière a désormais été étendu à tout le canton. (24 heures)

Créé: 24.06.2018, 20h13

Adaptation aux changements politiques

– Comment avez-vous géré trois municipaux: un popiste, un socialiste et un PLR?
– Un changement politique en cours de législature n’est jamais simple et peut provoquer des effets collatéraux. Mais j’ai toujours fait le maximum pour donner satisfaction. Quand Grégoire Junod a succédé à Marc Vuilleumier à la tête de la Sécurité, la situation était difficile, car nous étions dans la tempête, dans le contexte complexe des nuits lausannoises et de tensions internes. C’est un challenge du poste que de s’adapter à des personnalités et à des politiques différentes. Je me suis concentré sur mes missions policières quel que soit le bord politique du municipal.

– On vous avait reproché votre domiciliation en Valais en 2012…
– À la suite d’impératifs d’ordre privé, mon épouse et moi avons décidé de quitter le canton de Vaud et d’établir notre domicile principal en Valais. Cette décision m’a conduit à vivre éloigné de ma famille, depuis toutes ces années, puisque je réside en semaine dans le Nord vaudois et paie des impôts dans les deux cantons. En réalité, je crois que la controverse n’aurait peut-être pas été aussi forte sans le contexte tendu de l’époque.

– À la retraite, vous allez vous ennuyer, non?
– J’ai différents projets et je vais me laisser surprendre. Malgré l’investissement que j’ai consacré à mon métier, je reste rempli d’énergie. Dans la tête, j’ai l’impression d’avoir 38 ans, pas 58 ans. Je vais bientôt pouvoir vivre avec ma famille, en Valais,
et consacrer plus de temps aux miens.

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