La ballerine est devenue révérende à la cinquantaine

PortraitDepuis un an, Christine Bloomfield est à la fois prêtre anglicane et curé de paroisse à Lausanne.

Image: Vanessa Cardoso

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C’était prévu comme ça. Après l’interview, la séance photo n’attendra pas. Il faut abréger et changer de décor. Au moment de quitter son lumineux appartement d’Ouchy pour filer à l’église anglaise, la révérende laisse échapper – on en jurerait – un soupir de soulagement. Les longs entretiens sur sa vie, pourtant étonnante, Christine Bloomfield n’en a pas l’habitude. «C’est pour quel journal déjà? «24 heures»? J’espère que je n’en ai pas trop dit!» avait-elle protesté à mi-parcours, les mains jointes sur sa bouche, au son de son accent britannique.

Dans son salon, elle enfile vite fait une paire de chaussettes vertes à pois et des chaussures vernies. Sous un coquet trench-coat violet, la chemise bleu clair à col romain rappelle qu’elle n’est pas une retraitée ordinaire. «C’est pour vous que je l’ai mise!» Certains l’ignorent – ou l’oublient –, mais la petite bande de tissu portée au cou des curés n’est plus réservée aux seuls hommes. Depuis 1999, l’Église anglicane ordonne aussi des femmes. Mais c’est aussi le cas, depuis 2004 en Suisse, de l’église catholique-chrétienne, un courant religieux issu du catholicisme qui ne reconnaît ni le pape ni le célibat des prêtres. Depuis un an, Christine Bloomfield est à la fois prêtre anglicane et curé catholique-chrétienne à Lausanne.

«À temps partiel! Enfin, en principe. Ce n’est pas toujours comme ça que ça se passe», précise celle qui a pris ce poste à l’âge où d’autres se consacrent au jardinage. À 66 ans aujourd’hui, elle s’occupe à 40% de la paroisse anglicane et à 20% d’une petite douzaine de catholiques-chrétiens. Un accord d’intercommunion entre les deux Églises permet en effet aux prêtres d’une communauté d’officier pour l’autre, et vice versa. «Je ne suis pas catholique-chrétienne! insiste la révérende. C’est pourquoi j’aborde cette paroisse avec beaucoup d’humilité. Il me faudra du temps pour la découvrir.» Si on lui pose la question, c’est précisément ce double ministère qui l’a attirée à Lausanne. «Dans le royaume de Dieu, il n’y a pas d’étiquette et la communion entre ces deux Églises va au-delà de l’œcuménisme. Cette idée me passionne.»

Danse, crise et vocation

Si ce mélange d’humilité et d’enthousiasme lui va comme un gant, il est aussi la marque des novices. Car Lausanne est son premier poste permanent. «J’avais une autre vie, avant», souffle-t-elle. D’un petit meuble du salon, elle tire une pile de photos qui la montrent tour à tour jeune fille en tutu et ballerine prête à entrer en scène. «Ça, c’était au Ballet de Lyon!» Dans les années septante, elle ne vivait encore que pour la danse. Et si l’eau a coulé sous les ponts, elle en parle encore au présent: «Ce n’est pas quelque chose que je fais, c’est ce que je suis.» Elle fait remonter ses premiers entrechats à sa toute prime enfance, passée dans une petite ville du sud de l’Angleterre. Elle a quitté l’école à 16 ans pour se former à la prestigieuse Académie royale de danse de Londres. Et, à 18 ans, son premier engagement la mène en Allemagne.

«Quand on a souffert, on peut rencontrer les gens dans leur souffrance. On peut les trouver là où ils sont»

À l’époque, rien ne l’aurait empêchée de foncer. Mais, avec le recul, tout est allé un peu vite. «S’ils avaient su que la vie de danseuse était aussi difficile, mes parents m’auraient peut-être dit non.» Elle aura passé sept ans dans le monde ultracompétitif de la danse classique, avant de se consacrer à l’enseignement, à son mari et à ses deux enfants en s’installant à Strasbourg. «Où va-t-on quand on veut une famille? D’autres danseuses réussissaient à concilier cela avec leur carrière, mais ce n’était pas comme aujour­d’hui.» Elle marque une brève pause. «Les femmes se donnaient moins le choix.»

Quand elle était petite fille dans son Kent natal, la foi comptait autant que la danse, avant d’être éclipsée. Il aura fallu une crise personnelle, bien des années plus tard, pour qu’elle la redécouvre. «Un moment est venu où je me suis arrêtée en me demandant: «Qu’est-ce qui se passe? Où en suis-je?» Les voies du Seigneur étant impénétrables, l’étincelle se produit dans une église catholique. «J’ai ressenti comme un souffle qui me disait que j’étais bien aimée et que j’avais une valeur.» À ce moment, elle ignore qu’il existe une Église anglicane à Strasbourg. Celui qui deviendra son second mari, un catholique, lui en montre le chemin. «C’était comme rentrer chez moi», dit-elle.

Des années pour comprendre

Il faudra encore longtemps pour que Christine Bloomfield soit ordonnée diacre, puis prêtre. Des années même, pour qu’elle comprenne qu’elle est «appelée». C’est un prêtre qui le lui fait comprendre. «Je ne l’aurais jamais imaginé sans qu’il me le dise, pas avec mon parcours.» Révérend à la Holy Trinity Church de Genève, Alexander Gordon l’a connue à Strasbourg à l’époque où elle cheminait vers la prêtrise tout en continuant à enseigner la danse. «Avoir été danseuse et enseignante est peut-être ce qui lui a apporté l’énorme sensibilité qu’elle a vis-à-vis des autres.»

La révérende explique que, pour elle, réaliser une chorégraphie la remplit d’un souffle, tout comme la spiritualité. «Dans la danse, la technique est indispensable, mais le spectacle, il faut le donner avec tout ce qu’on a. Parler des Évangiles, c’est pareil. Il faut que ça sorte du cœur, et pas seulement de la tête. Il faut que ce soit vrai.» Les prêtres étant en définitive des humains comme les autres, danser, chuter et se relever lui ont permis de devenir l’un d’eux. «Quand on a souffert, on peut rencontrer les gens dans leur souffrance. On peut les trouver là où ils sont.»

Créé: 04.11.2019, 08h58

Bio

1952 Naît le 25 décembre en Angleterre, puis passe son enfance à Bromley, dans le Kent, non loin de Londres.

1970 Après une formation à l’Académie royale de danse de Londres, elle commence sa carrière à Gelsenkirchen, en Allemagne, puis au Ballet de Lyon.

1976 S’installe à Strasbourg pour y fonder une famille et enseigner la danse.

1989 Elle renoue avec la foi, rencontre son second mari et s’investit en tant que laïque au sein de l’Église anglicane de Strasbourg.

2002 Elle découvre sa vocation de prêtre.

2008 Elle est ordonnée diacre, puis prêtre un an plus tard.

2012 Elle met un terme à sa carrière d’enseignante de danse.

2016 Elle prend un poste de prêtre assistante à Neuchâtel.

2018 Est nommée prêtre de la paroisse anglicane et curé de la paroisse chrétienne-catholique à Lausanne.

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