La «coquille vide» de Bel-Air est mise en faillite

ChantierAux mains des mêmes personnes que les immeubles lausannois, la SA genevoise Danotee aurait englouti une partie du crédit de construction.

Les permis de construire avaient été octroyés en 2010 et en 2015. Ils ont été retirés par la Ville le 23 août 2019.

Les permis de construire avaient été octroyés en 2010 et en 2015. Ils ont été retirés par la Ville le 23 août 2019. Image: FLORIAN CELLA - A

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Après des années de stagnation, les lignes bougent enfin autour du chantier sans fin de Bel-Air/Mauborget. Le 23 août, la Municipalité de Lausanne a annoncé qu’elle retirait les permis de construire à la société propriétaire basée dans le canton de Zoug, Swiss Investment Concept.

La veille, le 22 août, le Tribunal de première instance de Genève prononçait, lui, la mise en faillite sans poursuite préalable de Danotee SA, dont les administrateurs sont les mêmes que pour les immeubles lausannois. Un recours contre cette décision est pendant et la faillite a été suspendue pour la durée de la procédure.

La justice genevoise répondait à une requête de Bati Technique, la principale société de construction à avoir œuvré à Bel-Air/Mauborget, où elle a fonctionné comme entreprise générale entre 2015 et 2018. C’était elle, notamment, qui se rendait aux rendez-vous avec les représentants de la Ville de Lausanne.

Selon des documents auxquels nous avons eu accès ainsi que des témoignages, une partie du crédit de construction obtenu pour le projet de Bel-Air/Mauborget aurait été engloutie par Danotee, qui serait une «coquille vide» sans employés. Les entreprises, ingénieurs et architectes ayant effectivement travaillé sur le chantier n’ont, eux, pas été rémunérés ou très partiellement («24 heures» du 21 mai). Plusieurs sont aujourd’hui en litige avec le propriétaire. Les acteurs de ce chantier se demandent où est passé l’argent prêté par AXA-Winterthur pour la transformation des lieux. Un document fait état de quelque 800'000 fr. d’honoraires versés à Danotee en tant qu’entreprise générale entre 2010 et 2016, mais le total des sommes ayant transité par la société en liquidation est probablement beaucoup plus important. D’après un autre document, le devis général approximatif pour les travaux entre 2012 et 2016 était de 12 millions.

Selon la régie Comptoir Immobilier, qui a répondu par e-mail à nos questions en mai dernier en tant que représentante du projet, «il est logique que le maître d’ouvrage rétribue l’entreprise générale, cette dernière attribuant ensuite les travaux aux différentes entreprises et devant les rétribuer». Une entreprise générale, Danotee, vraiment? Elle-même peine à se définir. Dans son recours du 30 août 2019 contre la décision de mise en faillite, la société genevoise déclare ainsi agir en qualité de «mandataire pour le compte de propriétaires d’immeubles pour la gestion de leurs travaux, à l’instar d’une régie».

La petite entreprise de construction Bati Technique, qui avait requis la mise en faillite de Danotee, réclame quelque 700'000 fr. de travaux et de matériel impayés sur différents chantiers romands gérés par les mêmes personnes ces dernières années. Elle a également demandé la mise en faillite sans poursuite préalable de Swiss Investment Concept, la société zougoise propriétaire des immeubles de Bel-Air. La décision n’a pas encore été rendue.

Danotee SA est administrée par les mêmes personnes que Swiss Investment Concept. Selon plusieurs sources orales et écrites concordantes, le propriétaire ou ayant droit économique de ces sociétés ainsi que de nombreuses autres à travers le pays serait Monsieur X., un discret homme d’affaires genevois actif dans l’immobilier en Suisse romande. Contacté à plusieurs reprises par «24 heures», Monsieur X. n’a jamais confirmé ces liens.

Doutes sur la solvabilité

Dans sa décision de faillite, le tribunal souligne que les extraits de comptes bancaires produits par Danotee «ne rendent pas vraisemblable que celle-ci a des rentrées d’argent régulières». En effet, les écritures fournies au tribunal par la société genevoise ne concernent étonnamment que le mois de juillet 2019. La Cour relève que, hormis des versements internes à la société, le seul montant crédité provient d’une entreprise inscrite au Registre du commerce de Zoug, dont les administrateurs sont les mêmes que pour Danotee SA et Swiss Investment Concept. Il s’agit vraisemblablement d’une des holdings contrôlées par Monsieur X., à laquelle sont rattachées différentes sociétés.

«Le jugement déclarant la faillite est raisonnable et se base sur la réalité économique de la société Danotee, commente Albert Habib, avocat de Bati Technique. Au vu de ce qui précède et du récent retrait du permis de construire du chantier sis à Bel-Air, ma cliente est en droit de douter de la solvabilité du groupe entier.»

Bati Technique, qui est elle-même menacée de faillite, a reçu dernièrement deux commandements de payer d’un montant total de 150'000 fr. de la part de deux autres sociétés administrées par les mêmes personnes. Toutes deux sont domiciliées auprès de la régie genevoise Comptoir Immobilier, comme de nombreuses autres entreprises liées à Monsieur X. Plusieurs de ces sociétés sont ou ont été administrées par des dirigeants de la gérance du bout du lac. Et des relevés du compte courant de Danotee montrent que Comptoir Immobilier a versé régulièrement de l’argent à la société entre mai 2018 et mai 2019.

Quels sont les liens entre les deux entités? Contactée, Comptoir Immobilier déclare désormais ne plus être «habilitée à répondre à (nos) questions». Quant à l’avocat de Danotee, Alain Dubuis, il nous a signifié mardi que nos informations étaient «catégoriquement contestées» et que les questions que nous posions relevaient «du secret des affaires». Il a ajouté avoir «pour pratique de traiter les procédures devant les Cours de justice et non sur la place publique».

Créé: 04.09.2019, 06h52

Un tribunal a censuré cette information

La décision nous est parvenue par e-mail le vendredi 30 août à 15h44, alors que l’article était déjà dans les pages de «24 heures»: saisi par Danotee, Vincent Corpataux, juge au Tribunal civil de l’arrondissement de Lausanne, a ordonné des mesures superprovisionnelles à l’encontre de l’éditeur Tamedia et de la soussignée.

Interdiction nous était faite de publier «une quelconque information relative à la faillite de Danotee SA jusqu’à droit connu sur le recours formé par cette dernière […] à l’encontre du prononcé de faillite […]», sous peine d’une amende.

Une ordonnance surprenante, sachant que le jour même, la faillite avait été publiée, selon les règles, dans la «Feuille officielle suisse du commerce» et était dès lors inscrite au Registre du commerce. Lundi 2 septembre déjà, une simple recherche sur le moteur Google permettait à tout un chacun de constater que Danotee était en liquidation.

Ce même 2 septembre, nous avons donc fait parvenir au tribunal une requête de mesures superprovisionnelles urgentes demandant de révoquer la décision prise le 30 août. La réponse ne s’est pas fait attendre: quelques heures plus tard, sur décision cette fois de la juge Malika Turki, les mesures superprovisionnelles ordonnées le 30 août étaient révoquées.

Mais le 3 septembre, rebelote: après avoir obtenu du tribunal genevois la suspension de la faillite pour la durée de la procédure, l’avocat de Danotee, Alain Dubuis, a à nouveau demandé au Tribunal de Lausanne de faire interdire la publication, cette fois sans succès: requête rejetée.

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