Lausanne fait le grand strip-tease de sa politique culturelle

SubventionsLa Ville abat tous les chiffres sur la table en matière de financement de ses institutions, compagnies et artistes. Michael Kinzer s’explique.

Michael Kinzer, chef du Service de la culture, à Lausanne: «Notre objectif premier était la transparence.»

Michael Kinzer, chef du Service de la culture, à Lausanne: «Notre objectif premier était la transparence.» Image: ODILE MEYLAN

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Ce chapelet de chiffres détaillant les 47 millions de subventions octroyées en 2018 par Lausanne à sa scène culturelle, ne dites pas au chef du Service de la culture qu’il s’agit d’une étude. Michael Kinzer rectifie tout de suite: «C’est une retranscription de notre politique culturelle en chiffres dans un souci de transparence. C’était notre premier objectif, mais évidemment que c’est un exercice intéressant à faire pour nous et qui va nous servir.»


Lire l'éditorial: Lausanne dit tout de ses soutiens à la culture


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Ce document, c’est une réponse à des procès d’intention?

Plutôt à une méconnaissance. J’ai parfois entendu des questions étonnantes de la part d’acteurs culturels ou d’institutions. Je suis surpris lorsque j’entends des gens intéressés me dire ne rien connaître du budget culturel de la Ville alors que le budget ordinaire est public. Ces remarques nous confortent dans notre volonté d’être transparents et proactifs. Nous avons désormais les documents à faire valoir pour donner des réponses concrètes. Elles correspondent aussi à un moment où nous ressentons le besoin d’un échange plus régulier avec les différentes scènes. Aujourd’hui, notre politique de soutien casuel repose sur des fondements qui, dans certains domaines, ont 20 à 30 ans. Certains milieux plus alternatifs ont des revendications affirmées. Ce qui est normal, dans le cas par exemple des musiques actuelles ou des arts visuels, qui ont une histoire liée au soutien public plus récente et différente de la musique classique ou du théâtre. Vis-à-vis de ces scènes, il est intéressant de voir que les chiffres ne sont pas si anodins que ça. Environ 3 millions pour les musiques actuelles, c’est relativement important.

Cette démarche peut-elle fournir des outils aux acteurs culturels?

Absolument. Dans certains domaines, j’ai demandé que les doléances ou revendications soient mises par écrit. Les demandes deviennent alors plus claires. Ce qui nous permet de l’être aussi dans nos réponses. Cela dit, nous sommes un service réactif et très à l’écoute des acteurs culturels, mais nous devons parfois pondérer leur réalité individuelle avec d’autres aspects en tenant compte de l’ensemble de la scène culturelle lausannoise.

On constate que la liste des soutiens est longue. Va-t-elle le rester?

Notre politique culturelle est davantage dans le qualitatif que dans le quantitatif. Oui, il y a un nombre important de soutiens. Nous recevons chaque année entre 450 et 500 demandes. En 2018, 322 subventions individuelles ont été octroyées. Répondre par la négative à un tiers des demandes casuelles, dont la plupart sont des réguliers, reflète déjà un souci de ne pas procéder à l’arrosoir.

Quels sont les pourcentages de refus?

Pour les arts visuels, 63% de dossiers présentés sont soutenus. La Commission des arts de la scène a répondu favorablement à 40% des dossiers. S’y ajoutent aussi les contrats de confiance. Dans le domaine de la musique, 70%. De très petits montants peuvent être déclencheurs d’un projet de manifestation ou de tournée. Dans le domaine de la création, c’est plus délicat. On sait qu’il y a une précarité extrême dans ces milieux. La réflexion est en cours pour trouver un meilleur équilibre entre faire en sorte que ceux qui exercent leur art puissent le faire décemment et ne pas dire non à un nombre encore plus important d’acteurs culturels.

Quels sont les critères pour attribuer une subvention?

Notre premier objectif, c’est la stimulation de la création, qui passe autant par l’émergence que par le soutien aux acteurs déjà confirmés. J’estime que, sans encouragement à la création, la vie culturelle, à terme, se meurt. Les critères en sont l’originalité, la qualité du travail, la notoriété. Cela va de pair, souvent. Le rayonnement est aussi important, souvent porté par les institutions. Il montre la capacité à véhiculer l’image d’une Lausanne créative. En ce sens, le Béjart Ballet est un acteur particulier dans notre politique. C’est certainement l’entité qui véhicule cette image le plus loin à la ronde dans les cinq continents.

Quel type de suivi faites-vous?

L’enjeu est différent pour une institution subventionnée de 5 millions que pour une subvention ponctuelle de 1000 francs. Mais fondamentalement le travail est le même. La Ville de Lausanne est représentée dans nombre d’institutions. Cela permet de suivre leur état de santé financière, structurelle et artistique. Ce qui n’empêche pas toujours les crises! Et, quand nous n’y siégeons pas, nous analysons chaque année ou à l’issue du projet le rapport d’activité et les comptes.

Qu’en est-il de l’étude des publics, aussi attendue?

La dernière étude a été faite en 1999. Un postulat politique en a demandé une mise à jour. Nous avons réagi positivement. Il nous semblait intéressant de rafraîchir ces chiffres. Les méthodes de production ont changé, les publics ont évolué. La question centrale est celle de l’accès à la culture, de sa démocratisation. Certaines institutions portent également cette attention. Mais la coordination en tant que service à la population est à notre sens primordial.

Est-ce que ces résultats vont être mis en lien?

Il y a toujours des réflexions transversales. Mais je suis contre une vision technocrate de la culture. Ce serait un énorme piège que d’imaginer une corrélation entre les taux de remplissage, les chiffres absolus de public et la hauteur des subventions. Ils doivent de toute façon être pondérés en fonction des disciplines. Certaines ont une réalité de production et de création qui est plus coûteuse. Pour certains lieux ou projets, un taux de remplissage de 30% est très bon, pour d’autres 85% n’est pas satisfaisant. On peut lire des rapports, les prendre pour argent comptant ou les mettre en doute, mais l’intérêt principal consiste à discuter avec ces acteurs culturels. Dans l’optique d’un accompagnement et pas d’un contrôle.

Sur la carte de la Suisse, plusieurs villes ont fait le choix de se profiler dans un domaine. Et Lausanne?

Une ville de taille intermédiaire a tout intérêt à développer une politique culturelle très ciblée. Lausanne n’est pas dans cette situation-là. Notre politique culturelle est encore fondée – et je la défends – sur les quatre institutions que sont le Théâtre de Vidy, l’Opéra, le BBL et l’OCL. Ce sont des moteurs représentatifs de la vie artistique globale d’un territoire et des stimulants pour les scènes émergentes. Elles couvrent un champ culturel vaste et font que Lausanne est reconnue au niveau international, tout en se distinguant notamment dans le domaine des arts de la scène. Les autres institutions et acteurs s’émancipent dans leur sillage. Ils jouent collectivement ce rôle d’émulation et de vitrine créative vers l’extérieur.

Les graphiques ne mentent pas, les arts visuels sont les parents pauvres…

Oui! À la Ville, dans ce domaine, l’accent est mis sur les quatre musées communaux. Mais globalement, le soutien aux arts visuels dans le canton de Vaud est fort, avec bien sûr la concrétisation prochaine de Plateforme 10. Pour les soutiens casuels, le budget est en hausse depuis 2018 et nous travaillons à différents niveaux, par exemple sur la prévoyance sociale des plasticiens, sur la mise à disposition de nouveaux ateliers ou sur la viabilité des espaces d’art indépendants.

Ce total de 47 millions est-il le reflet de votre politique culturelle?

Oui! Mais je suis d’avis que l’intention l’emporte sur les montants. Lorsqu’une politique culturelle est amenée à évoluer, c’est en anticipation ou en réaction à une nouvelle réalité culturelle. Et tous les éléments chiffrés de ce document, nous les connaissions. Ce n’est qu’au moment où nous dévoilerons les résultats des études en cours (musique, arts visuels, arts de la scène), et qu’ils auront été débattus avec les premiers concernés, que notre politique de soutien pourra alors être ajustée, sachant que celle-ci ne pourra jamais faire l’unanimité. Il pourrait y avoir certaines évolutions. Nous allons aussi pouvoir éclaircir certaines choses. Par exemple: comment soutient-on la musique? Quels sont les critères en matière d’aide à la diffusion théâtrale?

Comment éviter les privilèges et les soupçons de favoritisme?

D’abord en publiant les chiffres! Cette transparence ne permet plus d’imaginer que des subventions importantes partent chez un acteur culturel parce qu’il serait proche de quelqu’un à un échelon ou à un autre. Nous donnons même la composition des commissions. Après… on ne pourra jamais empêcher les frustrations, souvent légitimes, et les commentaires qui en découlent.


Au-delà des subventions

Le cinéma en plein air Les Rencontres 7e art ont débuté en 2018. Lausanne, privilégiant un soutien à l’existant, a néanmoins décidé d’octroyer une aide de 50 000 francs. Image: JEAN-CHRISTOPHE BOTT

«Quelque 50 000 francs pour les Rencontres 7e art, oui, ce n’est pas anodin, même si le montant reste bas en comparaison des aides versées à d’autres événements de même calibre! La manifestation en est à sa 2e édition, l’aventure reste fragile malgré des résultats exceptionnels en termes d’invités. Nous avons d’ailleurs augmenté notre soutien cette année. Rien que l’année dernière, nous avons reçu trois demandes d’aide pour de nouveaux festivals de cinéma. Nous ne les avons pas retenues, même si elles avaient un potentiel très intéressant, car de façon générale nous privilégions une consolidation du soutien à l’offre existante. En revanche, les Rencontres 7e art, nées de l’initiative de Vincent Perez et de ses partenaires, ne sont pas un festival de plus. Elles s’inscrivent pleinement dans le contexte du cinéma du patrimoine, au cœur duquel la Cinémathèque suisse, qui gère le Cinéma Capitole, représente un acteur fondamental et transversal de la vie culturelle lausannoise. Elle accueille bon nombre d’avant-premières et d’événements particuliers, tout en assurant sa mission fédérale de conservation. Notre motivation à soutenir ce nouvel événement était donc double. La complémentarité de l’offre avec celle existante et le rayonnement que cette manifestation de prestige apporte à Lausanne. La presse spécialisée internationale en a parlé, un public très international en a entendu parler. D’ailleurs, qui peut amener Christopher Walken comme ça à Lausanne? Il faut en tenir compte! Une grande partie de notre travail de soutien concerne la création, ce qui ne doit pas nous faire occulter le rayonnement que suscite le Théâtre de Vidy, l’OCL, le festival Programme commun ou le BBL.»

Des travaux dans les musées Fermée pour l’installation d’un ascenseur, la Collection de l’art brut espère encore pouvoir améliorer ses espaces d’accueil. Image: ODILE MEYLAN

«L’élan actuel autour des musées de la place lausannoise, bien sûr qu’il nous motive et que nous en tenons compte. Certaines choses ont déjà été réalisées, d’autres sont en cours. Le Musée historique a rouvert l’année dernière, la rénovation du Musée romain, c’était il n’y a pas si longtemps. Et la Collection de l’art brut est clairement notre prochain objectif dès 2025, doublé d’un intérêt affirmé pour une institution qui reste un fleuron de la vie culturelle de la ville. Mais ce sont des projets de travaux qui nécessitent du temps avant d’être finalisés. L’activité de soutien aux musées est une chose, mais n’oublions pas que parallèlement, même si les pas sont plus modestes, l’augmentation des budgets pour les subventions casuelles aux arts visuels est régulière. Une étude a aussi été menée au niveau des espaces d’art indépendants afin de voir comment consolider nos efforts. L’idée était de comprendre comment ces lieux fonctionnent et de saisir leurs besoins afin d’élaborer une politique de soutien en accord avec ces derniers et selon nos possibilités. On livrera nos conclusions bientôt.»

la musique en manque de scènes Les Docks, navire amiral de la scène musicale. L’offre est complétée par d’autres lieux qui partent à la conquête des différents publics. Image: FLORIAN CELLA

«La musique est un domaine où la répartition des subventions ne passe pas par le crible d’une commission. Peut-être allons-nous y venir! Si l’anticipation est possible pour certains genres musicaux, elle l’est moins pour les musiques actuelles, qui nécessitent une forte réactivité. Par exemple lorsqu’un groupe décroche une tournée et qu’une subvention de 2000 ou 3000 fr. lui permet de l’accepter. Or cette réactivité n’est possible que quand le pouvoir de décision reste à l’interne. Nous nous imposons, à ce titre, un délai de réponse de trois semaines, ce qui est relativement serré. Nous sommes aussi actifs sur les différents clubs. Il nous importe de pouvoir compter sur une institution forte, les Docks, et d’autres, complémentaires, que ce soit au niveau artistique ou des publics, comme le Romandie (dont l’avenir n’a pas été beaucoup abordé) ou le Bourg. Mais, dans l’absolu, j’estime que Lausanne manque de lieux ouverts aux jeunes groupes. Nous en discutons avec différents partenaires. Ces groupes doivent pouvoir jouer pour s’aguerrir à la scène et se construire un public. Mais notre intérêt est aussi d’accroître ce public, de renforcer son envie de vivre l’expérience du live, ce qui fait partie du développement d’une scène.»

Des disciplines oubliées? Plusieurs disciplines, dont le design, se situent à la frontière entre la création et la valorisation commerciale. Image: WALTER BIERI

«Il n’y a pas vraiment eu de demande concernant le design mais, le cas échéant, elle serait adressée au Fonds des arts plastiques. Sur le fond, la question est intéressante et nous amène à l’industrie créative, un pan important, représentant 5% des emplois du tissu économique suisse. Sur un centre urbain comme Lausanne, on doit même être à 6 ou 7%. On peut aussi dire que les 47 millions de subventions concernent quelque 4000 personnes bénéficiaires directes travaillant dans ce domaine. Quant à l’offre culturelle lausannoise subventionnée, elle doit peser entre 150 à 200 millions de francs. Doit-on y ajouter le design, l’architecture, les médias, la création de jeux vidéo?… Ce sont autant de disciplines se situant à la frontière entre les aspects créatifs et le potentiel commercial dont la porosité explique sans doute les disparités historiques entre le soutien au théâtre et celui aux musiques actuelles ou aux arts visuels! Nous réfléchissons aussi dans une optique de complémentarité et de renforcement aux initiatives déjà existantes. Aussi, lorsqu’on nous a demandé s’il ne fallait pas développer un festival du numérique à Lausanne, j’ai trouvé que cela ne faisait pas de sens, les Numerik Games, à Yverdon, jouant déjà un rôle important dans ce domaine. Le livre est un autre domaine qui n’apparaît pas dans ce document. La raison est historique, puisque sa politique dépend du Service des Bibliothèques et Archives de la Ville. Reste que les discussions sont ouvertes; elles le sont aussi avec Enfance, Jeunesse et Quartiers, qui soutient des acteurs culturels jeunes et émergents, les maisons de quartier et qui gère les locaux de répétition pour les musiciens.» (24 Heures)

Créé: 10.05.2019, 08h09

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