«Le décanat a fait un mauvais choix pour ma succession»

UNILDominique Bourg, qui part à la retraite, ne cautionne pas la personne choisie pour le remplacer. La faculté défend sa décision.

Image: Patrick Martin

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L’Université de Lausanne s’apprête à perdre son professeur le plus médiatique. À 65 ans, Dominique Bourg, qui ne cache pas ses positions radicales pour enrayer le réchauffement climatique et grand habitué des plateaux télés, part à la retraite. L’occasion, pour le philosophe et chercheur en sciences de l’environnement proche de Nicolas Hulot, d’évoquer son poste à la Faculté des géosciences et de l’environnement, mais aussi la récente canicule.

Vous êtes très médiatique, on vous voit partout. Vous prévoyez pourtant un adieu des plus discrets, sur invitation. N’est-ce pas paradoxal?
Le décanat de l’époque a fait un mauvais choix pour ma succession. L’écologie est devenue un sujet majeur. À ce titre, je conçois mon poste comme l’interface entre écologie et politique pour répondre à un vaste problème. Il faut quelqu’un qui puisse parler à la cité, aux médias et éclairer ces sujets pour le public. Or la personne qui a été choisie, probablement très compétente, ne parle pas français et ne s’intéresse qu’à des microsujets de l’écologie, comme les rivières. Ça m’a énervé de voir que ce que j’avais bâti ces dernières années est un peu mis en danger. Voilà pourquoi je ne pars pas en fanfare.

On vous sent amer
Je n’ai rien contre cette personne, mais je suis mécontent de l’orientation que va prendre ma suite. La professeure qui va me succéder ne correspond pas à l’enseignement d’un master qui marche très bien. Les profils spécialisés dans les microsujets, il en faut, mais il ne faut pas que ça pour traiter d’une problématique aussi vaste. Je ne comprends pas le devenir de l’université d’aujourd’hui.

Êtes-vous tout de même satisfait de vos treize années passées à l’UNIL?
Mais oui, absolument. Je tourne une page, mais j’ai été très heureux ici et fier de ce qui a pu être réalisé. J’ai eu des collègues immédiats qui sont devenus des amis. Le bilan est positif, j’ai été très heureux à l’UNIL, je n’ai jamais regretté mon choix et je me réjouis de la création prochaine de trois nouvelles chaires dédiées à l’environnement. D’ailleurs, je reste dans ce pays, qui est devenu le mien.

On imagine mal un hyperactif tel que vous se reposer. Qu’allez-vous faire?
Je continuerai à écrire des livres, mon dernier ouvrage paraît à la rentrée. Je poursuis également mon activité éditoriale pour les Presses universitaires de France, où je m’occupe de collections. Je vais enfin travailler avec la Fondation Zoein de ma collègue Sophie Swaton. Sans oublier diverses activités dans le monde associatif.

On vous a vu candidat aux dernières élections européennes, avez-vous des ambitions politiques?
Non, cette expérience était un one shot. J’ai beaucoup étudié les phénomènes politiques en tant que philosophe, je voulais descendre dans l’arène, voir les choses d’une autre manière.

Vous n’avez pas été élu mais le climat est devenu un thème central en politique. Tout de même une petite victoire pour vous?
Oui et non. Si on avait réagi plus tôt, ce ne serait pas le cas et nous serions moins en danger. Mais c’est le cas, car il y a vraiment danger. C’est très inquiétant, mais il y a pire. Tout le monde parle d’urgence, mais on ne fait pas grand-chose. Face à ça, pour quelqu’un qui connaît bien le sujet, ce n’est plus l’inquiétude, c’est la peur qui domine. Vous avez vu ce qui vient de se passer avec la météo?

C’est-à-dire?
Jusqu’en 2018, les fortes canicules étaient très localisées. En 2003 l’Europe de l’Ouest, en 2010 la Russie, en 2016 l’Australie… Mais depuis 2018, ce n’est plus le cas. L’an dernier, tout l’hémisphère Nord a connu des vagues de chaleur et de sécheresse. Cette année, rebelote: le mois de juin a été le plus chaud jamais enregistré. Le sud de la France a connu des températures allant jusqu’à 45 °C. Au même moment, il y a eu des retards de la mousson en Inde, qui ont pratiquement débouché sur une guerre civile. Et il faisait plus de 30 °C au sud de l’Arctique. Et ça ne va pas s’améliorer.

À vous entendre, la situation est irréversible.
On a dix ans pour inverser la tendance. Le problème, c’est qu’on entre dans cette décennie avec un Trump et un Bolsonaro au pouvoir. Tous les populistes qui gouvernent, en Turquie, en Italie, en Hongrie, sans oublier les responsables de l’UDC, ne se soucient pas du climat et amènent sciemment la société à la ruine avec un discours économique d’un autre temps. Comment, dans ces conditions, rester optimiste? Les jeunes qui manifestent dans la rue ne le sont pas.

Beaucoup de ces jeunes font partie d’Extinction Rebellion, qui prône la désobéissance civile pour forcer les gouvernements à agir. Durcir le ton, il n’y a plus que ça à faire?
Oui, sans aucun doute, pour autant que ça reste non violent. Mais oui, face à de l’autisme ou de la mauvaise foi, il n’y a que ça… Que voulez-vous faire d’autre?

Créé: 10.07.2019, 06h50

«Un successeur n’est pas un clone»

Doyen de la Faculté des géosciences et de l’environnement qui compte 850 étudiants (contre 100 il y a quinze ans) et 350 chercheurs, Frédéric Herman le reconnaît d’emblée: «Le départ de Dominique Bourg est une grande perte. Il a créé un master en durabilité qui attire beaucoup d’étudiants. Dans notre Faculté, c’est un de ceux qui marchent le mieux. Ce succès est en partie dû à sa visibilité médiatique et à son charisme.»

L’hommage passé, Frédéric Herman, qui n’était pas membre du décanat lorsque a été choisie la successeure de Dominique Bourg, n’en défend pas moins ce choix. «Nous ne remplaçons pas forcément les personnes qui partent à la retraite par leur clone», glisse le doyen, pour qui la remplaçante en question, une professeure italienne qui arrivera sur le campus l’hiver prochain, n’est en aucun cas une erreur de casting. «Nous avons recruté une personne qui nous a beaucoup impressionnés durant les entretiens. Elle va en plus apporter une perspective sur les genres, dans le cadre des humanités environnementales, soit l’étude de l’influence du genre sur la perception qu’on a de l’environnement. C’est en effet très différent que ce que faisait Dominique Bourg, mais il est vrai que nous préconisons l’opportunité d’explorer de nouvelles directions lorsque nous engageons de nouvelles personnes. C’est difficile pour ceux qui partent, c’est normal. Mais ce n’est en aucun cas un désaveu par rapport à leur contribution.»

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