Le «gourou» de Grandvaux fait fuir ses cohabitants

Habitat groupéEnthousiastes de vivre enfin dans un lieu «idéal», les habitants de Gare 17 sont partis, fâchés contre son fondateur Théo Bondolfi

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En lisant le descriptif de la Maison Berber, le premier «écolieu» imaginé en 2015 et construit par la coopérative Bâtir Groupé, à la rue de la Gare 17, à Grandvaux, tous se sont dit que c’était le lieu de leurs rêves. Deux maisons qui valorisent la cohabitation, l’entraide, l’écologie et une certaine idée de la décroissance. Aujourd’hui, ils sont une quinzaine à dénoncer une «tromperie sur la marchandise». En moins d’une année, ces anciens cohabitants ou collaborateurs ont tous quitté ou presque le lieu où ils avaient mis du temps, de l’espoir et, pour certains, de l’argent.

«Nous avons investi à Grandvaux dans l’idée de nous installer là lorsque nos enfants s’en iraient, sensibles à la «sobriété heureuse» vantée par Pierre Rabhi», explique un ancien cohabitant, investisseur de la première heure, qui souhaite garder l’anonymat. Le quinquagénaire vient de quitter les lieux avec son épouse. Pour récupérer ses billes, il a dû signer une convention de confidentialité, lui imposant de ne pas nous livrer de détails sur le conflit qui les a fait partir. Il peut toutefois nous dire ses espoirs déçus: «En fait, nous avons vite découvert que tout sonnait faux. Que tout ne tournait pas autour d’un projet commun, mais autour d’une personne qui ramenait tout à elle.»

Lettre dénonciatrice

Cette personne, Théo Bondolfi, est le président de Bâtir Groupé, qui multiplie depuis vingt-cinq ans les projets coopératifs, dans la région lausannoise principalement. C’est également pour se plaindre de lui que cinq anciens cohabitants ont écrit à la coopérative, avec copie à la Municipalité de Bourg-en-Lavaux. Ils lui reprochent d’outrepasser «le principe de décision collective» et d’imposer «une structure antidémocratique», des «tentatives d’intimidation» pour limiter les contacts hors de sa présence, des «mises en scène» où il se pose en victime, des «comportements inappropriés» envers certains cohabitants ainsi que des «demandes insistantes» pour solliciter une plus grande contribution financière de leur part.

Ce qui a mis le feu aux poudres, relatent tous ces témoins, c’est le comportement que Théo Bondolfi aurait eu envers un jeune migrant hébergé là aux frais de l’EVAM. «C’était sa vitrine, dénoncent Sabrina et François, deux des signataires de la lettre. Il logeait dans un bout de couloir, devait nettoyer les escaliers pour compléter son loyer et avait l’interdiction de ramener des amis. Nous avons surpris une scène où il se faisait humilier verbalement par Théo, nous ne l’avons pas supporté.»

S’ils dénoncent la situation, c’est que celui qui vante, dans son livre «Ecopol», les «despotes éclairés» et les «dictateurs bienveillants» a bonne presse. Et cela depuis ses premiers projets – on se souvient de Tir Groupé dans le galetas du Théâtre Boulimie ou à l’ancienne École de chimie. Samedi passé, pour la journée d’inauguration de l’écolieu, plusieurs politiques d’envergure étaient présents, dont la présidente du Conseil d’État, Nuria Gorrite, la conseillère nationale Isabelle Moret et le Vert Luc Recordon, par ailleurs parrain du label Ecopol créé par Théo Bondolfi. La Municipalité de Bourg-en-Lavaux avait, elle, décidé de ne pas s’y rendre, au vu des nombreuses plaintes enregistrées. «Tous les voisins ont des problèmes, indique le syndic Jean-Pierre Haenni. Ils appellent monsieur Bondolfi «le gourou…» Jeudi, sur les ondes de la RTS, Théo Bondolfi vantait au contraire une certaine «qualité de vie avec le voisinage» et un «accent sur le vivre-ensemble».

Dernier investisseur sur le départ, Pierre-André Pouly s’est étranglé en l’écoutant: «Chaque chose qu’il a dite est un mensonge, que l’on peut démonter aisément. J’hésitais à témoigner, mais là c’en est trop.» Ce pasteur et thérapeute de couples de 67 ans, qui a évoqué lors de son culte de dimanche les causes de son départ, s’est vu refuser avec son épouse l’accès à la journée de samedi, qui se déroulait pourtant sous leurs fenêtres. Une banderole figurait sur leur balcon, pour alerter les participants séduits par le projet. Comme eux, d’autres anciens locataires se sont vu répondre qu’il n’y avait plus de places à cette journée, avant qu’ils n’apprennent par une newsletter qu’il en restait.

«Attaques personnelles»

Outre les gens qui habitent sur place, de nombreux jeunes stagiaires gravitent à Grandvaux, où siègent les nombreuses associations créées par Théo Bondolfi (Ecopol, Aptes, TEDx Geneva, La Smala…). Sous couvert d’anonymat, une jeune femme nous raconte qu’elle est restée «moins de deux mois» à son contact.

«Je me suis vite rendu compte de l’abus. On nous disait qu’on serait payés, défrayés, mais rien n’est venu. Et l’attitude de chef suprême, les attaques personnelles, les blagues à caractère sexuel de Théo Bondolfi sont insupportables.» Si elle témoigne, c’est parce que, dans le milieu de l’économie sociale et environnementale, les places de stage sont rares, et qu’elle ne veut pas «que d’autres voient leur rêve brisé».

Aujourd’hui, il ne reste à Grandvaux presque aucun locataire initial et certaines chambres laissées vacantes sont louées sur Airbnb. Même certains fidèles auraient quitté les lieux, y revenant en visiteurs, pour participer à des ateliers. La plupart ont gardé des liens d’amitié. «Théo met énormément d’énergie pour créer une belle image de lui et de ses projets, puis pour faire taire les gens, déplore Valentine, autre signataire de la lettre. À Grandvaux, j’ai rencontré des personnes formidables. Mais rester là-bas, c’était être complice de ces agissements.» (24 heures)

Créé: 07.09.2018, 19h08

«Ils ont refusé le dialogue»

Théodore Bondolfi répond à ces attaques personnelles. «Je suis le porte-parole et ai agi en tant que délégué. On stigmatise une personne, mais lorsqu’on vit ensemble, il y a des règles et il faut les respecter.» S’il admet qu’il peut y avoir eu des «tensions», il estime ces attaques «démesurées». «Plusieurs propositions de dialogue et de séances de médiation ont été faites, notamment par voie de recommandé, lorsque le bail de ces personnes n’a pas été reconduit, mais il y a eu un refus de discussion. C’était fort.» Par voie de communiqué, le comité de La Smala et de Bâtir Groupé indique que «les allégations sont infondées». «Vu la force des attaques, nous avons confié ce jour à Gian Pozzy, journaliste indépendant, la mission de faire une analyse en profondeur et produire un rapport dans les prochaines semaines. Évidemment nous avons des améliorations à faire, néanmoins toutes proportions gardées. Nous nous réunissons régulièrement pour tirer des enseignements des difficultés rencontrées, et améliorer la démarche de cohabitation.»

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