Le local d’injection lausannois reçoit une vingtaine de visites par jour

DroguesLes toxicomanes apprécient le nouvel Espace de consommation sécurisé mais déplorent des horaires jugés trop restrictifs.

Certains usagers viennent plusieurs fois par jour dans la salle ouverte il y a un mois à Lausanne. Ici: un employé fait une simulation à un poste dédié à l'injection.

Certains usagers viennent plusieurs fois par jour dans la salle ouverte il y a un mois à Lausanne. Ici: un employé fait une simulation à un poste dédié à l'injection. Image: FLORIAN CELLA

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Voilà un mois que le local d’injection a ouvert ses portes dans le quartier du Vallon. Il enregistre, à ce stade, une moyenne de vingt-deux visites quotidiennes. Certains toxicomanes viennent plusieurs fois dans la même journée.

On est encore loin des cent passages prévus, mais ce démarrage satisfait Matthieu Rouèche, directeur de la Fondation Accueil à Bas Seuil qui gère l’Espace de consommation sécurisé (ECS). «Je ne m’attendais pas à arriver si vite à ce genre de moyenne. Il faut laisser le temps aux usagers. C’est une pratique très intime. Ils ont besoin d’avoir confiance, d’entendre des échos positifs.»

«Avec l’approche du froid, ça va être exponentiel, prévoit un travailleur sociosanitaire. Je suis convaincu que d’ici à la fin de l’année, les chiffres vont doubler. Il y a encore des gens réticents qui ont leurs habitudes: la forêt, les toilettes. Mais je crois que les usagers s’y sentent bien. Le bouche-à-oreille fait son œuvre.»

«Les consommateurs n’attendent pas midi. Au réveil, pour moi, c’est assez pressant. Alors je consomme dehors»

Il est midi, heure d’ouverture de l’ECS. Les premiers toxicomanes arrivent, se mêlant aux habitués des structures d’accueil La Terrasse et Le Passage, qui partagent le même toit. Ils s’inscrivent au Passage, déposent leurs aiguilles sales, annoncent ce qu’ils vont prendre et comment. Puis un membre de l’équipe les accompagne dans la salle de consommation pour s’injecter, sniffer ou inhaler la drogue qu’ils ont apportée. Des injections de cocaïne et d’héroïne, surtout, parfois mélangées à d’autres substances comme le Dormicum.

Un jeune homme se présente. «Salut, ça va? Tu prends quoi?» «Cocaïne, en injection. Je peux y aller tout de suite?» «Dans cinq minutes.» «Du point de vue sanitaire et hygiène, c’est bien mieux, commente l’intéressé en patientant. Après, je ne comprends pas bien ces horaires. Les consommateurs n’attendent pas midi. Au réveil, pour moi, c’est assez pressant. Alors je consomme dehors, aux endroits que je trouve.»

«Ça ouvre trop tard»

«La salle est bien, juge un autre usager. Le gros point faible, c’est les horaires. Ça devrait ouvrir à 9h30, comme Le Passage… Alors oui, il y a encore des gens qui vont dans des toilettes publiques ou dans la nature. Mais comment faire, surtout quand on n’a pas de lieu de vie?» Même son de cloche chez ce Vaudois. «Vingt sur vingt pour l’idée. Il était temps. Mais ça ouvre trop tard! Le matin, le premier truc dont j’ai besoin, c’est mon sniff, sinon je suis malade comme un chien. Alors je consomme partout où je peux.»

Matthieu Rouèche a eu vent de ces remarques. La question des horaires va être «analysée» au sein du comité de pilotage de l’ECS. «S’il faut ouvrir de 9h à 21h, on le fera, lâche un employé. Il faut juste qu’on nous donne les moyens.»

Certains habitants – mais aussi les habitués du Passage et de La Terrasse – craignaient une augmentation de la violence et du deal. «Ce n’est pas le cas», tranche Matthieu Rouèche. Les populations – toxicomanes ou non – semblent se mêler sans heurt dans les locaux partagés. Deux agents de sécurité veillent au grain. «Je suis agréablement surpris», témoigne l’un d’eux. Pas d’overdose ni de bagarre à signaler. «Les choses se passent bien et les usagers semblent contents. J’ai surtout un rôle de prévention pour assurer du respect des règles.» Trois exclusions d’un jour ont tout de même été prononcées pour des manquements au règlement.

Pas d'augmentation de deal

Une autre crainte des habitants visait un éventuel déplacement du deal au Vallon. «On n’observe aucune péjoration de la situation, rapporte Matthieu Rouèche. Nous avons plutôt des retours positifs du voisinage, notamment du concierge de l’immeuble voisin qui ne voit plus personne consommer sous ses fenêtres.» Un usager confirme: «Le deal? J’en ai jamais vu ici. Je n’ai pas vu la police traîner, non plus.»

Vingt-cinq pour cent des «clients» de l’ECS ne fréquentaient pas les lieux d’accueil avant. Un point très positif, souligne Matthieu Rouèche. «En venant ici, ils ont la possibilité d’avoir accès à nos prestations d’aides à la survie comme les soins de premier recours, les douches, les vestiaires et le soutien social.»

«Local ou pas local, il y a des consommateurs qui ne viendront jamais dans un lieu comme celui-ci», conclut un habitué.


Mineurs interdits de consommation

Le local d’injection a ses règles. L’une d’elles peut surprendre, au premier abord. Les mineurs sont autorisés à venir se fournir en matériel propre à l’espace de consommation (ECS), mais ils ne peuvent pas consommer de drogue sur place.

«Nous avons depuis longtemps un protocole en lien avec le Service de protection de la jeunesse (SPJ) et le CHUV, avance Matthieu Rouèche, le directeur de la Fondation Accueil à Bas Seuil. À la cinquième fois qu’un jeune se présente, on peut très vite se réunir au sein d’une task force pour parler du cas.» L’idée est d’axer sur l’accueil, sur la mise en réseau de spécialistes, de «trouver une stratégie adaptée».

Pas encore une fatalité

En toile de fond: la conviction que lorsqu’il s’agit de mineurs, l’addiction n’est pas encore une réalité voire une fatalité. «Avant 18 ans, on ne peut pas vraiment être dans une situation chronique, explique Jean-Félix Savary, secrétaire général du groupement romand d’étude des addictions. Alors avec les mineurs c’est avant tout la prévention qui est privilégiée et non la réduction des risques. Même si, bien évidemment, il ne faut pas oublier cette dernière.»

L’espace de consommation sécurisé s’adresse, lui, à des personnes installées dans l’addiction. Dans le jargon, on parle de consommation problématique. Soit une pratique qui «empêche les activités de la vie quotidienne ou pose des problèmes en termes d’insertion et de santé», détaille Matthieu Rouèche.

Or les mineurs ou les usagers irréguliers et récents n’entrent souvent pas dans ces critères. Ou alors ils ne s’y reconnaissent pas. «On constate depuis plusieurs années, en Suisse, la difficulté de toucher les mineurs via ce type de structure, poursuit Matthieu Rouèche. On parvient davantage à entrer en contact avec eux, et plus généralement les 20-25 ans, dans un lieu comme le Distribus. D’où son importance.»

Cas rarissimes

Autre élément du dispositif lausannois, celui-ci offre du matériel et un accueil beaucoup plus léger qu’à l’ECS. «Parmi ceux qui viennent au Distribus, beaucoup estiment qu’ils n’ont pas besoin de plus.» La fréquentation des locaux d’injection par des jeunes tend ainsi à diminuer. Bonne nouvelle? «Pas forcément. Nous avons plutôt tendance à penser qu’ils ne fréquentent plus les structures pour toxicodépendants et marginalisés.»

Dans la réalité lausannoise, il s’agit toutefois de préciser que les cas de mineurs qui se présentent dans l’une des structures de la ville avec une consommation problématique sont rarissimes. Matthieu Rouèche dénombre trois cas ces 6 à 7 dernières années.

Il a toutefois été jugé nécessaire de réglementer l’interdiction pour cette tranche de la population. «Politiquement et presque philosophiquement», explique une élue, il n’était pas concevable qu’on laisse des moins de 18 ans se droguer. (24 heures)

Créé: 01.11.2018, 18h29

En chiffres

110

usagers inscrits (au 28 octobre), dont 86% d’hommes.

612

consommations. La cocaïne est le produit le plus fréquent. Suivent, dans l’ordre: l’héroïne, la morphine et le Dormicum. Les produits sont parfois mélangés, par exemple héroïne et Dormicum.

68,8%

d’injections, 3,6% de sniffs et 27,6% d’inhalations.

23

minutes: le temps de passage en moyenne dans la salle. Les toxicomanes disposent de 45 minutes.

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