Migrants, Roms, toxicos, ils sont 200 à dormir à la rue

LausanneLes bénévoles multiplient les maraudes auprès des SDF de la capitale vaudoise, quand bien même le «bunker» de la Vallée de la Jeunesse ouvre ses portes mardi 1er novembre.

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«Une paire de chaussures par personne. One per person .» Juchée dans le coffre ouvert de sa fourgonnette, Ingrid fait la grosse voix. Il pleut dru mardi soir sur la place Chauderon à Lausanne. Il est passé minuit. C’est là que se terminera la maraude du jour pour cette Avenchoise de 56 ans et ses compagnons broyards d’un soir, Caroline la jeune aide de cuisine, Adrienne et son fils, Logan, technicien lumière dans des salles de concert.

A ses pieds: une quinzaine de migrants essaient doudounes et baskets dont la camionnette regorge, comme une hotte de Noël pour enfants sages. Pourtant, certains sont sans papiers. Peu importe pour les maraudeurs. Leur priorité, c’est de venir en aide à tous ceux qui dorment dehors. «La théorie sur l’aide à son prochain, c’est bien. La pratique, c’est mieux. Et puis de ces gens-là, on n’en a pas dans la Broye», confie Adrienne. Ces «gens-là» seraient plus de 200 à Lausanne chaque soir.

La soirée a commencé tard. En plus du groupe d’Ingrid, Giny, la spécialiste en gestion du personnel et planificatrice des 25 maraudes mensuelles, et Laurent, un web developer lausannois pour qui cette maraude est une première, patientent devant la Soupe Populaire. Tous sont là pour récupérer ce qui n’a pas été distribué aux personnes déjà bien en difficulté. De la soupe, des trucs sucrés, des sandwiches, des légumes avec du riz… Le reste des restes. Le thé chaud par litres, c’est Giny et les amis d’Ingrid qui l’ont amené de chez eux.

Les portes ferment. Deux enfants roms réclament des jouets avec insistance. Laurent dégote deux peluches dans la camionnette. La fille et le garçon râlent. Ingrid leur rappelle les bonnes manières. Puis cap sur la Riponne.

Distribution à tour de bras

Il pleut toujours sur Lausanne. On apprendra demain que des records ont été battus. Ingrid déploie un auvent de camping, installe une table et des réchauds. Puis elle attend. «Il faut quelques minutes avant que les premiers groupes approchent. Ils sortent comme ça sans trop qu’on sache d’où. Et il y a ceux qui attendent au loin que d’autres soient passés. Tous ne s’apprécient pas», explique Chris. Il est le coordinateur de la Maraude.

L’attente ne durera pas. Bientôt, on distribue la nourriture à tour de bras à des toxicomanes, pour l’essentiel, qui disparaissent aussitôt. L’activité est presque aussi intense que dans les toilettes publiques de la place. Elles sont toutes occupées. On y dépose le sac de couchage qu’on vient de recevoir des maraudeurs, on passe de l’une à l’autre, on y mange par terre mais au sec, on s’y shoote à la lumière d’un néon blafard.

«Merci pour les sacs de couchage!» Juan le Roumain et Jean-Pierre le Burkinabé sont arrivés de Rome la veille. Ils sont paumés sous l’auvent d’Ingrid. Ils ne savent pas où dormir. Chris passe un coup de fil. Il a une solution pour cette nuit. Pas loin. Elle se trouve à ciel ouvert en bout de Riponne, sur la Grenette. «Vous pouvez dormir ici. J’ai des couvertures si vous avez froid, mais demain matin, il faudra partir avant que les enfants de la garderie arrivent», rassure Dom. Il a déjà passé onze ans de sa vie dans la rue. Les autorités le tolèrent sous le couvert de la Grenette, lui, une poignée d’infortunés de passage et son frère, Noël, qui se balade toujours en kilt. Dom s’occupe des bacs à fleurs et du ménage alentour. «C’est important, la propreté. Il ne faut pas se laisser aller.» Les maraudeurs leur offrent de la soupe. Il y a deux femmes autour d’une table improvisée à l’abri, l’une est aux services sociaux mais logée à l’hôtel, l’autre est là «en visite» tardive. Dom et Noël iront-ils s’abriter dans l’abri PCi de la Vallée de la Jeunesse cet hiver? «Sûrement pas! Il y a trop de vols et d’agressions. On préfère rester ici.»

Cabine d’essayage dans la nuit

Minuit va sonner. La maraude s’est établie sur la place Chauderon. Elle se fait plus discrète, la police tolérant moins l’action des bénévoles lorsqu’il s’agit de venir en aide aux migrants. Les mines sont soudain graves: il reste beaucoup trop de nourriture à distribuer ce soir, et les Africains qui prennent la camionnette d’Ingrid pour une cabine d’essayage sont gavés. Personne ne répond au téléphone dans l’usine squattée à Romanel par les migrants et le Collectif Jean Dutoit. Personne non plus au Sleep-In de Renens. «Ce n’est en tout cas pas moi qui jetterai tout ça à la poubelle. Cela me fait trop mal au cœur», assure Giny. Les sandwiches seront finalement mis de côté pour la maraude suivante qui ne tardera pas. Elle aura déjà lieu le lendemain soir.

Mardi 1er novembre, l’abri PCi de la Vallée de la Jeunesse, surnommé «le bunker», ouvrira ses portes aux sans-abri pour l’hiver. Il pourra en accueillir 65, quand La Marmotte propose 31 places et le Sleep-In 25. Chris est réaliste: «On sait déjà que ses abords seront une halte obligée pour nous autres maraudeurs.» (24 heures)

Créé: 29.10.2016, 08h41

Ce qu’en dit la Ville

Lausanne regarde d’un œil plutôt bienveillant le travail désormais quasi quotidien des maraudeurs. «Si leur action permet d’aider des sans-abri qui ne connaissent pas encore les lieux de soutien de Lausanne et du canton, ou qui ne s’y adressent pas, elle mérite le respect», explique Oscar Tosato. Les lieux dont parle le municipal lausannois de la Cohésion sociale sont la Soupe, l’Espace, le Point d’Eau, le Sleep-In, La Marmotte, l’Abri ou encore Le Passage. Il ajoute: «Il n’y a pas de concurrence dans le soutien aux plus démunis, il n’y a jamais d’ingérence dans le soutien d’urgence. Quelques maraudeurs, dont j’ai fait la connaissance, sont par ailleurs bénévoles dans des structures caritatives et savent orienter les personnes dans le besoin vers les services officiels appropriés.»

«La Maraude est un groupe sans hiérarchie»

Entretien avec Chris Roy, Coordinateur de la Maraude, enseignant et bénévole à la Soupe Populaire


Comment est née la Maraude?

J’ai eu la chance de participer à une maraude à Paris en début d’année et j’ai donc distribué de la nourriture et des couvertures aux SDF. Je me suis dit qu’on pourrait faire la même chose à Lausanne. On a commencé au sein de l’association United for Peace dans les jardins du Sleep-In à Renens. Il y avait une soixantaine de personnes au début, puis ils étaient le double quand le «bunker» (ndlr.: l’abri PCi de la Vallée de la Jeunesse) a fermé à la fin de l’hiver. Nous avons fini par monter notre propre groupement indépendant,
la Maraude.

Vous maraudez pour qui?

Nous ne sommes pas une association de défense des migrants. Notre préoccupation, ce sont tous ceux qui dorment dans la rue: les migrants mais aussi les toxicomanes, les marginaux, les SDF, les Roms, les personnes qui, pour toutes sortes de raisons, ont vu leur vie basculer… Nous nous rendons sur les différents «spots» occupés par les SDF à Lausanne. J’estime qu’ils sont 200 à dormir dehors chaque soir.

Qui sont les maraudeurs?

Nous sommes une cinquantaine de bénévoles et autant de sympathisants sur lesquels nous comptons pour récolter de la nourriture ou des habits, ou pour bénéficier d’un médecin, d’un éducateur ou d’un psy. Nous sommes un groupe informel sans aucune hiérarchie. Nous comptons même les attachés d’une ambassade du Moyen-Orient dans nos rangs! Je me souviens qu’ils nous avaient amené 25 poulets au Sleep-In. Parfois, il est arrivé qu’ils maraudent à nos côtés dans une voiture du corps diplomatique. Nous venons de tous horizons. Moi, je suis enseignant.

D’où vient ce que vous distribuez?

La nourriture, soit on la cuisine nous-mêmes, soit elle vient de soutiens comme des boulangeries ou la Soupe Populaire. Pour les habits, nos membres font des collectes auprès de leurs connaissances. Je peux aussi vous donner l’exemple d’un fitness qui nous donne les objets oubliés par ses clients une fois par mois. S’il arrive qu’il nous reste des choses à distribuer à la fin d’une maraude, nous poussons jusqu’à l’usine qu’occupent les migrants et le Collectif Jean Dutoit à Romanel.

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