«On peut être contrôlés dix fois en une soirée»

PrécaritéDes dizaines de SDF jouent au chat et à la souris pour dormir autour du Sleep-In de Renens, trop saturé pour les loger. Reportage.

Après une longue soirée dans le froid. Des sans-abri quittent les abords du Sleep-In vers minuit pour trouver un endroit où dormir dans les environs.

Après une longue soirée dans le froid. Des sans-abri quittent les abords du Sleep-In vers minuit pour trouver un endroit où dormir dans les environs. Image: Jean-Paul Guinnard

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«Et vous? Vous n’avez pas un endroit où on pourrait dormir?» Il est minuit passé aux alentours du Sleep-In de Renens. Emmitouflé dans une grosse veste, celui qui lance cette question attend à peine une réponse. La soirée a été longue et il sait qu’il a la nuit devant lui. Il charge un gros sac-poubelle sur son épaule et s’éloigne. Avec quelques autres, il part en quête d’un endroit où étendre son sac de couchage, quelque part à Lausanne. Dehors.

Quelques heures plus tôt, vers 20 h 30, la petite maison jaune qui se dresse dans le quartier de Malley accueillait ses derniers pensionnaires pour la nuit. La structure propose une vingtaine de lits aux sans-abri. Pas de quoi recevoir tous ceux qui se présentent à sa porte. «On sait bien qu’on est le dernier recours pour beaucoup de gens, soupire un veilleur de nuit du Sleep-In. Chaque soir, 50 à 80 personnes attendent à l’extérieur. En plus des lits qui sont déjà réservés, on a de la place pour accueillir seulement 11 personnes.»

Pour ceux qui sont refoulés, la soirée se prolonge à quelques mètres de là, entre la déchetterie de Malley et un parking grillagé. Vers 21 h 30, un attroupement de quelques dizaines de personnes se forme: des hommes, jeunes, seuls, originaires d’Afrique, mais aussi quelques Roms venus en famille. Une distribution de nourriture et d’habits est organisée à cet endroit par une association locale, La Maraude. «Il y a de la viande? De la soupe?» demande un jeune Rom. «Le Sleep-In est un des points vitaux de notre action. Ici, les gens ont froid, ils ont faim et ils ont soif, explique Chris Roy, l’un des bénévoles. Quand les températures tombent, c’est très difficile de les voir debout avec une couverture sur les épaules, comme des réfugiés de guerre! Certains d’entre nous renoncent même à venir ici.»

La plupart des sans-abri qui sont venus se ravitailler ne savent pas encore où ils vont dormir. «La nuit dernière, j’étais derrière la station de métro, pas loin d’ici», dit l’un d’entre eux. Un autre désigne des buissons qui séparent la route d’une rangée de voitures parquées. Comme d’autres, il décrit les chassés-croisés nocturnes avec la police et l’impossibilité de s’installer deux fois au même endroit: «J’ai déjà dormi dans le jardin du Sleep-In, mais les policiers nous réveillent. Ils viennent deux ou trois fois, puis nous disent de partir.»

La police accusée

Justement, une patrouille passe par là. Les esprits s’échauffent. «On peut dormir entre minuit et 5 heures du matin, pas plus car il faut éviter d’être repéré!» s’insurge quelqu’un. La police de l’Ouest lausannois et celle de Lausanne en prennent pour leur grade. «On peut se faire contrôler jusqu’à dix fois en une soirée, renchérit un jeune Nigérian. À Renens, on nous dit qu’on n’a rien à faire là, et qu’il faut partir vers Lausanne.»

Dans un récent communiqué, l’association qui gère le Sleep-In avait elle-même pris position sur le harcèlement dont parlent plusieurs sans-abri, en relevant qu’il était «accompagné de violences physiques dans de trop nombreux cas.» Auprès des migrants, les histoires d’abus policiers se recueillent facilement, sous couvert d’anonymat. Un jeune Africain déclare s’être retrouvé en cellule pour une nuit, malgré ses papiers en règle: «Je n’avais rien à faire là! Alors au bout d’un moment, je me suis mis à crier. Les policiers m’ont frappé.» Les récits similaires s’accumulent: arrestations, confiscations d’argent, bastonnades dans des voitures de police. Des allégations que les autorités réfutent ou prennent avec prudence, faute de plaintes (voir-ci contre).

Soudain, une nouvelle se répand comme une traînée de poudre. «Ils ont confisqué six sacs de couchage!» La police, encore. Des affaires cachées dans les environs ont disparu pendant la journée. C’est pourtant l’heure de trouver un endroit où s’installer pour la nuit. L’assistance commence d’ailleurs à se clairsemer. Restent quelques personnes à qui il manque l’indispensable pour camper. En quête d’un nouveau sac de couchage, ils se pressent autour de la voiture de L’Equipe mobile d’urgences sociales (EMUS), parquée devant le Sleep-In. «Ils coûtent 5 francs, mais si on en a déjà perdu un, ils demandent 30 francs. Seulement, je n’ai pas d’argent», s’inquiète l’un d’entre eux. Des négociations s’engagent. Ce soir-là, l’EMUS fera plusieurs fois un geste. Équipés pour la nuit, les derniers sans-abri s’en vont sous la lumière des lampadaires. Destination: inconnue…


Les autorités de Lausanne et de Renens démentent toute violence policière

La tension monte en région lausannoise sur le thème des abus supposés de la police. Il y a quelques jours, la manifestation en hommage à Lamine Fatty, à Lausanne, avait résonné de protestations. Selon plusieurs associations de soutien aux migrants, violences et contrôles au faciès sont devenus monnaie courante et auraient coûté la vie au jeune requérant d’asile gambien, mort en détention le 24 octobre dernier au Mont-sur-Lausanne.

Les témoignages recueillis autour du Sleep-In ne laissent pas de marbre Olivier Golaz, municipal en charge de la Sécurité publique à Renens: «C’est faux, faux et faux. Je ne peux pas tolérer que l’on mette en cause le travail de la police de manière gratuite.» Il explique que la présence policière accrue émane bien d’une volonté conjointe des municipalités de Lausanne et de Renens. «Mais il ne s’agit pas spécifiquement d’effectuer des contrôles d’identité.» Pour le municipal, ils sont destinés notamment à éviter qu’un campement sauvage se forme à nouveau aux abords du Sleep-In, comme cela a été le cas par le passé. «La police n’assume pas la tâche de retirer des sacs de couchage ou des matelas», précise-t-il.

Du côté de Lausanne, les allégations de violences policières sont prudemment questionnées par le municipal en charge de la Sécurité: «Nous sommes très attentifs à ce qui remonte du corps de police, mais je n’ai rien sur la table de nouveau et qui soit un tant soit peu documenté. Je n’ai pas le début d’un indice», explique Pierre-Antoine Hildbrand.

Face à la campagne menée actuellement par les milieux de défense des migrants et des sans-abri, l’élu assure que les autorités sont déjà à l’écoute: «Nous sommes en contact régulier avec les associations qui relaient ces allégations. Lors de ces contacts, je n’ai jamais été saisi, que ce soit directement ou indirectement. Si c’était le cas, nous mènerions évidemment des investigations et condamnerions les faits qui seraient avérés.» (24 heures)

Créé: 11.11.2017, 09h07

Un squat comme abri

Des migrants ont trouvé un refuge dans un squat du Mont-sur-Lausanne. Vendredi vers 15 h, un important déploiement de policiers s’est formé autour d’une boulangerie Polli désaffectée, chemin de Maillefer 38. À l’intérieur se trouvaient «quelques dizaines de personnes», selon le porte-parole de la police cantonale, Olivier Rochat, qui ne souhaite pas être plus précis. «Nous avons été informés de leur présence aujourd’hui (ndlr: vendredi) mais cela fait quelques jours qu’ils ont investi les lieux.»
Selon un membre du Collectif Jean Dutoit rencontré sur place, les occupants sont essentiellement des ressortissants de Gambie et du Nigeria, qui ont trouvé un abri pour ne plus devoir dormir dans la rue. Ils sont épaulés par des sympathisants sensibles à leur situation. L’une d’elles décrit: «La police est arrivée en nombre: ils étaient plus d’une vingtaine, avec des chiens. Ils ont contrôlé nos identités et ont menotté des migrants pour cela, qu’ils ont assis près des fourrés, avant de les libérer.» Les forces de l’ordre sont ensuite reparties, laissant sur place quelques agents. «La situation est calme et maîtrisée, il n’y aura pas d’évacuation», indique Olivier Rochat.
Selon nos sources, ce bâtiment appartenant à la Coopérative des producteurs de lait de Lausanne et environs est un squat depuis plusieurs mois. Une banderole «Maison habitée» est d’ailleurs suspendue à une fenêtre. Vincent Maendly

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