Pour Lena, 18 ans, le regard de Marcel Proust est toujours d’actualité

BaccalauréatLena Moeschler a reçu le Prix Latourette de la meilleure dissertation du canton pour son texte sur «Un amour de Swann».

Un peu gênée, Lena Moeschler admet qu’elle brille dans toutes les matières.

Un peu gênée, Lena Moeschler admet qu’elle brille dans toutes les matières. Image: Vanessa Cardoso

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Sa professeure de français au Gymnase Auguste-Piccard, à Lausanne, en parle comme d’une élève «sympathique, talentueuse et rayonnante». On ne peut que donner raison à Brigitte Ziegler. Il faut dire que Lena Moeschler, qui vient de remporter le Prix Latourette 2016, couronnant la meilleure dissertation du canton à l’épreuve du bac, a grandi dans un environnement idoine. Une maman professeure de français, un papa sociologue de la culture, pas de télévision à la maison, aucun penchant pour les jeux vidéo et une forme de détachement à l’égard de son portable: tout est dit, ou presque. Parce qu’il ne faut pas en déduire que la jeune fille, qui a déjà décroché, l’an dernier, une maturité bilingue près de Stuttgart, est une souris grise dont le potentiel intellectuel ne s’épanouit que dans un coin de bibliothèque.

«Ses portraits, consacrés à des snobs, à des gens avides d’ascension sociale, qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, sont plus que jamais d’actualité»

A côté de ses études, qui la passionnent, Lena, à peine plus de 18 ans, joue du piano, prend des cours de claquettes et adore passer du temps avec ses camarades. «Du coup, je n’ai pratiquement pas le temps de lire au cours de l’année scolaire, rigole-t-elle, et je me rattrape pendant les vacances.» Celles de cette année, en Sicile et en famille, seront donc consacrées à Marcel Proust, dont elle n’a aucune peine à avouer n’avoir lu qu’Un amour de Swann pour préparer l’examen. Le propos auquel les élèves devaient réfléchir a de quoi vous laisser pantois: «Si Swann est condamnable (et condamné), c’est parce qu’il est un perpétuel esclave de l’autre et de soi-même, qui ne se révolte que pour mieux être soumis, qui ne prend jamais conscience de son esclavage. En ce sens, il perd réellement son temps, car il se perd lui-même.»

Future étudiante en géosciences

Une thèse que Lena contredit dans la conclusion de sa dissertation, en expliquant que Swann, par amour pour Odette de Crécy, n’a accepté d’aliéner sa personnalité que de façon passagère, pour finalement retrouver sa personnalité réelle: «Je me suis découverte en empathie avec cet homme désarçonné, qui m’a fait un peu pitié, souligne Lena. Mais je suis optimiste et je crois que la vraie, la bonne nature des gens finit toujours par prendre le dessus. Inutile donc de les condamner à l’avance.» Aux yeux de la jeune fille, Marcel Proust donne la pleine mesure de son talent quand il parle des bourgeois de son époque: «Ses portraits, consacrés à des snobs, à des gens avides d’ascension sociale, qui se prennent pour ce qu’ils ne sont pas, sont plus que jamais d’actualité», dit-elle. Celle de Lena, passée la surprise de recevoir un prix auquel elle ne s’attendait pas, ce sont des études en géosciences et sciences de l’environnement à l’Université de Lausanne. «Rassurez-vous, je ne prétends pas sauver la planète, dit-elle dans un éclat de rire. Simplement faire quelque chose pour qu’elle aille mieux.»


La dissertation de Lena Moeschler

Swann est-il la figure de l’esclave chez Marcel Proust?

Marcel Proust dresse, dans son œuvre titanesque A la recherche du temps perdu, les portraits des bourgeois de son époque; il offre à ses contemporains un reflet d’eux-mêmes. Ce faisant, ce fin psychologue nous permet d’analyser les motivations personnelles ainsi que les contradictions de chaque figure, et finalement de les juger.

Lorsqu’on se plonge dans Un amour de Swann, un fragment du récit complet, l’on est confronté à l’amour inconditionnel que porte Swann à Odette de Crécy, une demi-mondaine qu’il entretient pendant plusieurs années.

Eric Jacobée affirme que «si Swann est condamnable (et condamné), c’est parce qu’il est un perpétuel esclave de l’autre et de soi-même, qui ne se révolte que pour mieux être soumis, qui ne prend jamais réellement conscience de son esclavage. En ce sens, il perd réellement son temps, car il se perd lui-même.» Il pense que l’on peut blâmer Swann parce qu’il ne parvient jamais à être vraiment lui-même, qu’il ne vit qu’en dépendant des autres et en étant soumis d’une part aux goûts et aux désirs d’autrui et d’autre part à ses sentiments. Il ajoute la nuance selon laquelle le destin de Swann serait déterminé d’avance à cause de cette servitude. Assujetti, les tentatives de rompre ce lien ne l’amènent qu’à le renforcer davantage; et il ne se rend jamais vraiment compte de sa situation d’asservissement. C’est pour ces deux raisons qu’Eric Jacobée affirme – s’autorisant par là un clin d’œil au titre de l’œuvre complète – que Swann «perd réellement son temps»; en effet, il lui est impossible de comprendre sa propre personnalité et de ne faire qu’un avec ses envies et ses convictions. Il s’aliène au profit des autres et de lui-même.

Malgré l’aspect véridique de cette thèse, qui semble décrire la personnalité de Swann à merveille, il convient de s’interroger plus loin. En effet, au début du roman, le jeune homme est peu intéressé par Odette et complètement détaché d’elle. De plus, alors que le terme «condamné» d’Eric Jacobée ne semble indiquer ni prise de conscience ni changement, Swann parvient, de manière sporadique certes, à rester suffisamment lucide pour analyser son comportement. Enfin, à la fin de l’opuscule, Swann arrive à se détacher d’Odette. N’est-il pas, en ce sens, que partiellement un «esclave»?

Je m’efforcerai tout d’abord d’illustrer la nature de la soumission de Swann ainsi que les éléments qui l’ont amené à se comporter de telle façon. Puis je me tournerai vers l’aliénation de Swann ainsi que ses raisons. Enfin j’aborderai ses différentes prises de conscience qui apparaissent dans le récit.

Swann se soumet d’abord aux codes sociaux de son époque, ainsi qu’au cercle des Verdurin. En effet, il complimente Mme Verdurin sur son «Beauvais» afin de paraître «aimable» (p. 33) et de gagner ses faveurs. Néanmoins, cette forme de servitude n’est, de loin, pas la plus importante. Face à Odette de Crécy, Swann fait preuve d’une dépendance aveugle qui frise l’adoration. En effet, il lui donne non seulement de l’argent lorsqu’elle prétend en avoir besoin (cf. p. 108) et n’arrive pas à «quitter Paris un seul jour pendant qu’Odette y [est]» (p. 112), mais lui accorde aussi une place immense dans ses pensées, à tel point qu’il s’habille «tout en songeant à Odette et ainsi ne se trouve pas seul» (p. 111) et qu’il veut «ne sentir, n’aimer qu’avec elle» (p. 84).

Pourtant, Swann n’est pas seulement esclave des autres, il est aussi assujetti à lui-même. Soumis à son autre «moi», que Marcel Proust affectionne de montrer dans son œuvre, il peut être «simple et négligent» devant une duchesse tandis qu’il tremble d’être «méprisé» par une femme de chambre (p. 14). Contradictoire et soumis à ce trait de sa personnalité, il parvient aussi à s’intéresser à des qualités physiques féminines totalement à l’opposé des œuvres d’art représentant celles qui lui plaisent (cf. p. 14).

L’on peut donc observer que la nature de la servitude de Swann est multiple; obéissant face aux codes sociaux, soumis à autrui et dépendant des lieux que fréquente Odette, il est aussi assujetti à ses propres sentiments et contradictions.

Tournons-nous maintenant vers les raisons de cet «esclavage» ainsi que vers formes qu’il prend. Je me concentrerai sur la relation entre Swann et Odette, car c’est elle qui est la plus riche à cet égard.

A l’origine de l’obéissance servile de Swann à Odette se trouve l’amour (voir par exemple p. 143 où les deux termes sont très clairement mis en relation: «une des formes de cet esclavage, de cet amour»). Mais d’où lui vient ce sentiment?

Déclenché en grande partie par l’expérience du manque (lorsque le jeune esthète cherche Odette dans tout Paris, cf. p. 62-64) et par la satisfaction qu’a Swann à «sentir qu’il possède le cœur d’une femme» et qui suffit à le «rendre amoureux» (p. 20), l’amour transfigure les personnages. Swann plaque sur Odette l’image d’une œuvre d’art et parvient à aimer la jeune femme en la prenant pour la figure de Zéphora de Botticelli, un «chef-d’œuvre florentin» (p. 54) selon lui. Son amour passe en effet par la vision, comme lorsqu’il regarde des «photographies» de la jeune femme pour se souvenir combien «elle avait été délicieuse» (p. 139). La musique, et plus particulièrement la petite phrase de Vinteuil, permet à Swann de sentir «de nouveau le désir de consacrer sa vie» à quelqu’un (p. 38). Les éléments qui amènent Swann à aimer Odette sont donc liés aux sens. De même, la jalousie, «l’ombre de son amour» (p. 120), entraîne chez Swann une soumission exclusive non seulement à Odette, mais aussi à ses propres tourments (comme lorsqu’il s’abaisse à retourner chez elle de nuit, étant sûr qu’elle y reçoit quelqu’un, cf. p. 117-119). Swann n’est donc pas maître de lui-même.

Concentrons-nous maintenant sur l’aliénation qui touche Swann et qui le conduit à obéir sans fin à Odette. Le jeune esthète, se prélassant dans son amour, soumis à Odette et à ses sentiments propres, en oublie ses goûts et ses habitudes pour adopter ceux d’Odette. Alors qu’il affectionnait d’honorer des invitations différentes, il ne fréquente plus que les Verdurin (cf. p.97) et s’abstient «d’aller dans les endroits où on […] rencontre» d’autres femmes (p.68). Lui, qui a une éducation soignée et une connaissance fine du milieu dans lequel il évolue, dénigre ses connaissances face à sa maîtresse; alors qu’Odette, contrairement à lui, n’a aucune notion du «chic», il pense que la sienne n’est pas «plus vraie» et est «aussi sotte, dénuée d’importance» (p.79); de ce fait, il ne veut pas l’instruire. Même lorsqu’elle n’est pas présente, ses pensées sont tournées vers elle, et il apprécie de pouvoir tenir des propos dans lesquels il fait allusion à sa maîtresse (cf. p.176).

Pour résumer ce premier développement, Swann est devenu l’esclave d’Odette par son amour. De plus, du fait qu’il s’aliène, il est non seulement soumis à la jeune demi-mondaine mais aussi à une autre partie de lui, qui aime les mêmes choses qu’Odette et, se confondant avec la jalousie et l’amour qu’il éprouve, prend de plus en plus de place (cf. p.160-161). Il convient désormais de se tourner vers les éléments qui vont à l’encontre de l’avis d’Eric Jacobée.

En effet, l’auteur affirme que Swann est un esclave «perpétuel», «condamné», qui «se perd». Pourtant, malgré l’aveuglement et la dépendance dont il fait preuve à l’égard d’Odette et de ses sentiments (et qui ont été illustrés plus haut), Swann peut être, par moments, extrêmement lucide sur sa situation. Il connaît la nature de ses sentiments à elle: il sait bien qu’elle n’est «pas assez amoureuse de lui pour avoir un regret si vif d’avoir manqué sa visite» (p.125). De même, il est parfois très clairvoyant sur la dépendance qui le touche: «Chaque fois qu’elle était partie depuis un peu de temps, Swann sentait qu’il commençait à se détacher d’elle, mais […] dès qu’il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la voir» (p.242). Enfin, il arrive même à se projeter dans le futur et à envisager la fin de son amour pour Odette (p.149-150).

Mais ces prises de conscience sont sporadiques et bien vite étouffées par Swann qui retombe dans sa servitude initiale (cf. par exemple p.110 où il est pris d’une «paresse d’esprit», élément qui se retrouve à la p.224). Seule la scène finale permet au jeune homme de se libérer. En effet, il parvient alors à se détacher d’Odette et à quitter ce statut d’homme assujetti. La sonate de Vinteuil, qui avait jadis contribué en partie à la cristallisation de son amour (suivant le concept décrit par Stendhal), lui permet aussi de prendre conscience de la relation quasi toxique qu’il entretient avec Odette; en l’entendant en entier (et non seulement la «petite phrase […] qui était comme l’air national de leur amour», cf. p.47), il parvient à voir lucidement la jeune femme et à comprendre, de manière clairvoyante certes mais aussi durable, qu’elle ne l’aime plus. Car c’est en quittant son corps lors de l’écoute de l’œuvre instrumentale et en se voyant lui-même, en voyant son autre «moi», qu’il saisit cela: il «aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu, un malheureux qui lui fit pitié parce qu’il ne le reconnut pas tout de suite […] C’était lui-même.» (p.209). Enfin, un signe évident des retrouvailles de Swann avec lui-même, et donc par là de la fin de son amour, de son aliénation et de sa soumission, est sa dernière réplique qu’il clame avec la «muflerie intermittente qui reparaît chez lui dès qu’il n’est plus malheureu» (p.253, cf. p.15 où le terme de «muflerie» apparaît aussi alors que Swann n’aime pas encore Odette): «Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre!» (p.253). Par là, Swann montre l’étendue de sa soumission et de son aliénation, mais aussi sa clairvoyance et sa certitude quant à la fin de cet amour.

En conclusion, Swann est assujetti aux codes sociaux de l’époque, mais surtout à Odette et aux sentiments qu’il éprouve pour elle. Etant tout d’abord soumis à l’amour qu’il lui porte puis à la jalousie qu’il ressent, il souhaite ne faire qu’un avec Odette et s’aliène afin d’avoir les mêmes goûts et les mêmes habitudes qu’elle. Proust voulant dépeindre de manière critique la société de son temps, il nous est permis, comme Eric Jacobée, de condamner Swann pour ces éléments. Pourtant, et c’est là la réserve que j’émettrais face à la thèse d’Eric Jacobée, l’état de Swann est passager.

En effet, même s’il ne prend que sporadiquement conscience de son état d’extrême dépendance et d’aliénation, il parvient, en partie par les mêmes moyens qui lui avaient fait aimer Odette, à finalement se détacher d’elle. De ce fait, il retrouve la personnalité qu’il avait avant de se consacrer à la jeune femme. En fait Eric Jacobée a fait d’un moment de la vie du jeune esthète une généralité. Or, par son œuvre gigantesque, Marcel Proust vise à montrer les différents «moi» qu’un être humain possède ainsi que les évolutions qui surviennent, au fil du temps, durant la vie de chacun. (24 heures)

Créé: 01.07.2016, 14h45

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