«Si ces bâtiments brûlent, c’est qu’on les a négligés»

InterviewSpécialiste du patrimoine et de l'architecture, le professeur lausannois Dave Lüthi dépasse la tristesse collective pour parler vrai. Entretien.

Dave Lüthi Professeur associé en Architecture & Patrimoine à l’UNIL

Dave Lüthi Professeur associé en Architecture & Patrimoine à l’UNIL

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«On ne peut qu’être triste après l’incendie qui a touché Notre-Dame. Une tristesse toutefois différente de celle ressentie lorsque Daech atomisait les trésors archéologiques de Palmyre, puisqu’un sentiment de révolte s’y ajoutait. La guerre, l’intention de détruire, c’est autre chose qu’un incendie. C’est ce qui fait aussi qu’au moment de la restauration, la charge émotive est différente.» Si Dave Lüthi, historien de l’art, spécialiste de l’architecture et du patrimoine, professeur doyen de la Faculté des lettres de l’UNIL, marque la différence, pragmatique, c’est un peu pour relativiser mais surtout pour rappeler et éclairer les vrais enjeux liés à l’entretien du patrimoine.

L’incendie de Notre-Dame n’était-il qu’une fatalité?
Ce sont des catastrophes qui font tristement partie de la vie des monuments historiques. Souvenons-nous de l’incendie du Parlement vaudois en 2002 lors d’un chantier de rénovation, comme à Paris, et la cathédrale de Lausanne en a elle aussi vécu. À ce stade, si on fait les comptes, la fameuse flèche de Viollet-le-Duc avait été érigée vers 1850 à la place d’une autre, médiévale, qui avait disparu. C’est donc une très belle œuvre néogothique qui est partie en fumée et la preuve que ces monuments ont vécu et survécu à d’autres coups du sort. Mais ce qui ne se voit pas, c’est le désintérêt des politiques pour l’entretien du patrimoine, qui rend ces bâtiments de plus en plus vulnérables.

À moins d’une catastrophe comme celle-ci, précipitant les gouvernants devant leurs responsabilités?
Au-delà des pertes, il est très intéressant de voir avec quelle promptitude Notre-Dame est devenue un enjeu rassembleur alors que l’entretien du patrimoine n’est pas un thème politique. Son incendie a été instrumentalisé dès les premières heures, même si on peut dire que c’était pour la bonne cause! Par contre, il ne faudrait pas oublier une évidence: si ces bâtiments brûlent, c’est qu’on les a négligés. Et nous ne sommes pas davantage à l’abri à Lausanne qu’ailleurs, pour preuve, la cathédrale attend des travaux – restauration du chœur et de la tour inachevée – depuis un certain temps; ils sont repoussés avec la régularité d’un métronome pour des raisons budgétaires. On vit une période d’indifférence totale pour ces causes, doublée d’une posture à l’encontre des Services des monuments historiques, ces casse-pieds que l’on caricature verbalement en les traitant de «monuments hystériques». Je vous assure qu’aujourd’hui, œuvrer pour le maintien et la postérité du patrimoine est un véritable sacerdoce. Même les fibres plus écologistes ne s’y intéressent guère alors qu’elles pourraient être sensibles à l’énergie grise de ces édifices.

Ce qui fait qu’en France, le patrimoine national s’est trouvé un très médiatique sauveur avec Stéphane Bern?
Et que ce dernier a dû recourir à une loterie nationale pour engranger des fonds! Ce qui en dit long sur le désintérêt politique. Dans notre canton, au niveau communication, tout est mis en œuvre pour faire connaître ces lieux lors des Journées du patrimoine, mais ça s’arrête un peu là, le thème de leur préservation n’étant pas porteur politiquement. On l’a vu avec les cures! Dans les années 1980, le Canton était fier de cet ensemble unique, il les restaurait; aujourd’hui, ce sont devenus des boulets. D’autres exemples? Le château de La Sarraz, en grande difficulté, qui n’a reçu un soutien cantonal qu’en ultime recours, le château d’Hauteville vendu, son mobilier disséminé aux enchères, le Service des monuments et des sites rattaché au Département des finances et relations extérieures et pas à celui de la Culture. On perd le contrôle et il faut savoir que repousser des travaux sur ce type d’édifices rend les futurs chantiers chaque fois plus coûteux.

Il est donc loin le temps où Lausanne s’offrait Eugène Viollet-le-Duc, architecte de la restauration de Notre-Dame de Paris…
C’est une star que l’on faisait venir, le spécialiste des restaurations fort d’une carrière fantastique. C’est aussi l’homme qui voulait restituer le Mont-Blanc dans son état d’origine. Reconstruire des montagnes? Si ce n’est pas se prendre pour Dieu! Mais sa postérité n’a pas toujours été aussi glorieuse, il y a trente ans, tout ce qui pouvait être démoli de lui l’était et personne n’aurait évoqué son nom.

Comment est-on arrivé à ce désintérêt pour la chose patrimoniale?
Pour le comprendre, il faut l’inscrire dans une durée. C’est une histoire de cycles! Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le monde était sous le choc des pertes immenses, la cause patrimoniale a donc bénéficié d’une sensibilité exacerbée. Puis sont arrivées les Trente Glorieuses, on a beaucoup rasé pour reconstruire différent et l’humanité est ainsi faite que dès qu’elle perd quelque chose, la nostalgie s’installe. C’est elle qui la force à s’intéresser à nouveau à son patrimoine et qui a fait que les années 80-90 lui ont été très bénéfiques. L’attention est une nouvelle fois retombée avec la succession de crises économiques mais j’espère vraiment que nous sommes au creux de la vague et que le patrimoine va à nouveau intéresser plus largement: il a tant à nous apprendre.

Créé: 16.04.2019, 18h20

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