Un proprio mène Lausanne en bateau depuis 10 ans

ConstructionDes petits entrepreneurs réclament des centaines de milliers de francs de travaux impayés au propriétaire de deux immeubles en chantier à Bel-Air. Comment en est-on arrivé là?

Bujar Azizi a travaillé durant sept ans sur le chantier de Bel-Air, ce qui lui a valu deux faillites. Il se retourne contre le propriétaire.

Bujar Azizi a travaillé durant sept ans sur le chantier de Bel-Air, ce qui lui a valu deux faillites. Il se retourne contre le propriétaire. Image: Florian Cella

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Nous sommes sur l’une des artères principales de la capitale vaudoise, face à la tour Bel-Air inspirée de Wall Street avec ses luxueux appartements rénovés il y a trois ans. Au numéro 4 de la place du même nom, des militants ont réussi à se faufiler à l’intérieur du bâtiment fantôme pour placarder sur la vitrine des affichettes à l’effigie d’un candidat malheureux au Conseil d’État.

Les entrées sont pourtant barricadées, au point de «rendre invisibles» les commerces situés sur la rue Mauborget, soupire le patron d’une sandwicherie. L’immeuble attenant, qui donne sur Mauborget, est également en travaux. Des milliers de mètres carrés de bureaux et d’aires commerciales inoccupés depuis… 2009 au moins, année de la mise à l’enquête (lire: la chronologie). C’est tellement loin que tout le monde semble s'être habitué à cette épave qui défigure le centre-ville et se rit de la pénurie de surfaces.

Tout le monde, ou presque. Bujar Azizi, lui, n’oublie pas ce chantier qui l’a mené sur la corde raide. Par le biais d’une hypothèque légale, son entreprise de construction, Bati Technique, réclame au maître d’ouvrage quelque 300'000 francs de frais de main-d’œuvre et de matériaux impayés entre janvier et octobre 2018. Et elle n’est pas la seule.

Deux autres hypothèques légales ont été constituées sur ces parcelles par deux autres sociétés, pour un total de 170'000 francs environ. L’une de ces hypothèques est en voie de radiation: «étranglée» financièrement, selon son avocat, la petite entreprise qui réclamait son dû n’a pas les moyens de continuer la procédure. Avant lui, d’autres ont déclaré forfait, d’après nos informations.

Sur la dizaine d’acteurs de ce chantier contactés par «24 heures», aucun n’a été rémunéré pour l’entier de ses prestations. L’un d’eux, qui est intervenu au début des travaux, est en procès contre le propriétaire au Tribunal fédéral, pour une somme de 200'000 francs – la société propriétaire ayant fait appel. «Cette dernière a usé, durant la procédure, de tous les moyens dilatoires possibles pour traîner en longueur», assure Philippe Chaulmontet, avocat de l’entreprise lésée. Quant au chantier lui-même, qui doit donner le jour à un centre commercial et à des bureaux, il avance à vitesse d’escargot. Au sous-sol, des travaux non conformes au permis ont été réalisés, dénonce le conseiller communal Benoît Gaillard dans une interpellation (lire : un élu demande à la Ville d'agir «vite et fort»).

Comment en est-on arrivé là?


1

Une coquille vide

Le propriétaire des parcelles est une société inscrite au Registre du commerce de Zoug, Swiss Investment Concept. L’entreprise générale officielle, autour de laquelle règne un flou volontaire, est une société baptisée Danotee, dont le siège est à Genève. Une coquille vide, selon ceux qui ont travaillé sur ce projet. Même écho du côté de la Ville, laquelle n’a jamais eu de contact avec une entreprise de ce nom. Selon un document, le crédit obtenu pour la construction a pourtant servi à payer au moins 800'000 francs d’honoraires à Danotee entre 2010 et 2016. Or Swiss Investment Concept et Danotee sont administrées par… les deux mêmes personnes, qui gèrent par ailleurs plusieurs autres sociétés possédant différents immeubles en Suisse romande (lire:Le propriétaire de Bel-Air sévit partout). Nous avons tenté de joindre le président de leur conseil d’administration, sans succès. Selon un extrait récent, Danotee fait l’objet de poursuites pour plus de 500'000 francs. Dans un e-mail adressé à un responsable d’AXA-Winterthur, qui s’inquiétait des raisons d’une hypothèque légale sur le chantier, Bujar Azizi a tenté d’alerter le créditeur en décembre 2018, sans succès: «Je sais que M. X. utilise une de ses sociétés Danotee SA pour refacturer les travaux avec une marge très importante, ce que je ne trouve pas normal.» Réponse laconique du responsable d’AXA: «Je vous remercie pour vos précisions. Avec mes cordiales salutations.»


2

Celui qui tire les ficelles

Qui est monsieur X? Même s’il n’entre en scène que maintenant, il est l’un des principaux personnages de l’histoire et acteur du chantier de Bel-Air, où il mandatait les entreprises, du moins jusque très récemment. Père de l’un des deux administrateurs de Swiss Investment Concept et Danotee, cet homme d’affaires genevois né à Alexandrie serait le propriétaire ou ayant droit économique de ces deux sociétés, ainsi que d’une douzaine d’autres à travers la Suisse. Leur point commun: chacune possède un, voire deux biens immobiliers, dont plusieurs sont vides et décrépits. Certaines de ces entreprises sont domiciliées auprès d’une importante régie genevoise, Comptoir Immobilier. Cette gérance possède une succursale lausannoise, dont le directeur jusqu’en 2018 a administré par le passé certaines sociétés liées à M. X.

Dans les archives médiatiques, l’on retrouve le nom de ce dernier aux côtés d’autres «moutons noirs» accusés d’avoir creusé le déficit de la Banque Cantonale de Genève lors de sa faillite, en 2000. Bien qu’en faillite personnelle depuis cette époque, selon plusieurs proches, M. X entretiendrait toujours des contacts étroits dans le milieu bancaire, où il est réputé obtenir facilement des crédits. À Bel-Air, les travaux ont été devisés à 12 millions de francs, comme en atteste une estimation datée de 2016. Selon Bujar Azizi, c’est «trois fois plus que ce qu’ils devaient coûter».

Un document de 2013 évalue la valeur totale des sociétés de M. X à quelque 150 millions de francs. C’est en 2011 que Bujar Azizi rencontre l’homme d’affaires, par le biais d’un ami qui travaille sur le chantier de Bel-Air. Arrivé du Kosovo quelques années auparavant, le jeune entrepreneur est alors indépendant depuis deux ans. Bujar Azizi a la niaque, le projet semble intéressant, le travail est payé à l’heure et les délais sont souples. «Les gens m’assuraient que M. X pesait lourd financièrement. Lui me disait: «Bujar, vous voulez rester dans l’ombre? Non. Dans deux ans, vous roulerez en Ferrari.»

L’entrepreneur d’origine kosovare commence à œuvrer à Bel-Air, puis sur d’autres chantiers romands gérés par son nouveau mentor, dont il devient très proche. «Il venait manger à la maison et me présentait aux autres comme son fils adoptif.» Pour tous les chantiers, l’argent est versé au compte-gouttes. «Il m’en donnait suffisamment pour que je ne puisse pas partir.» Progressivement, Bujar Azizi devient dépendant de M. X, son seul et unique partenaire. «Il faisait de moi ce qu’il voulait, contrôlait même mes départs en vacances. Quand je n’arrivais plus à m’en sortir, il me disait: «Mets-toi en faillite.» Je l’ai écouté à deux reprises. Mais je ne veux plus jouer ce jeu-là.» Nous avons tenté de joindre M. X pour le confronter à ces déclarations et l’interroger sur sa relation avec Bujar Azizi, mais il nous a renvoyés vers la régie Comptoir Immobilier pour toutes questions (voir encadré).

En 2017, les deux hommes se rendent au Kosovo pour aller chercher du matériel. Sur place, M. X se présente comme un artiste contemporain, et ses œuvres sont exposées au Ministère de la culture. Dans une curieuse vidéo visible sur YouTube, on peut le voir clamer son amour pour ce «growing country» (pays en pleine croissance) et présenter à la télévision un projet d’immeuble de 140 mètres à l’effigie de la jeune nation.


3

Un chantier qui capote

Pendant ce temps, à Bel-Air, c’est la valse des entreprises et de la direction de chantier. Jusqu’en mai 2018, cette dernière était assurée notamment par un bureau d’architectes genevois dont l’administrateur n’est autre que le fils de M. X, qui gère la société propriétaire des parcelles ainsi que l’entreprise Danotee. S’il s’associe avec des professionnels, le fils n’a, à notre connaissance, pas de diplôme d’architecte. À Bel-Air, au moins une personne a en outre assuré la direction du chantier par intérim sans être formée en architecture.

Après avoir ouvert une nouvelle société en 2015, Bujar Azizi continue à fournir de la main-d’œuvre et à avancer du matériel pour le chantier de Bel-Air. Suite à une interpellation au Conseil communal en mai 2018, la directrice du Logement et de l’Architecture, Natacha Litzistorf, sollicite une rencontre avec Swiss Investment Concept. Au lieu du propriétaire et de la direction de chantier, elle trouve face à elle un drôle d’équipage composé de Bujar Azizi et d’un avocat stagiaire qui représente les intérêts du propriétaire.


4

Clash autour du chantier

Pressé par son entourage de mettre un terme à cette mascarade, Bujar Azizi se crée un réseau afin de se libérer de sa dépendance à M. X. En septembre 2018, il fait parvenir un e-mail à ce dernier pour lui expliquer qu’il refuse dorénavant de commander du matériel à ses frais pour Bel-Air. Parallèlement, il réclame à l’entreprise Danotee d’être payé pour des travaux effectués à Fribourg, à Genève et à La Chaux-de-Fonds. C’est le clash. Le 8 octobre, M. X adresse un e-mail à Bujar Azizi dans lequel il rompt leur relation contractuelle. Trois semaines auparavant, la Municipalité assurait dans sa réponse à l’interpellation que «le chantier de fin de gros œuvre sera terminé à la fin de l’année 2018».

Une audience de mesures provisionnelles concernant l’hypothèque légale en faveur de Bati Technique aura lieu ce matin même au Palais de justice de Montbenon, comme le confirme Albert Habib, avocat.

La petite entreprise, qui tente de garder la tête hors de l’eau, estime son manque à gagner à plus de 700'000 francs au total sur l’ensemble des chantiers de M. X. Malgré les poursuites, Bujar Azizi se dit fier d’avoir réussi à payer ses employés, coûte que coûte. Parmi les nombreux messages et actes d’intimidation subis par l’entrepreneur suite à son retrait, un courrier interpelle: signé par UBS, l’un des créditeurs de M. X, il confirme le blocage de la carte bancaire de Bujar Azizi fin 2018 «pour des raisons d’ordre commercial», sans que la banque ait «à justifier sa position».


Une décennie de travaux et de locaux vides

Été 2009
Le projet de réfection et de transformation des lieux en un centre commercial avec bureaux est mis à l’enquête. Un permis est octroyé en octobre 2010. En août 2014, un permis complémentaire est délivré pour un take away.

Mars 2015
Suite à des problèmes structurels, un permis est octroyé pour le sous-sol. Les travaux reprennent après deux ans d’arrêt. Le permis de construire stipule que la direction des travaux doit être assurée par un professionnel.

2018
«Nous avons été indulgents au départ parce que le chantier était compliqué, explique Valérie Devallonné, du Service d’architecture de la Ville de Lausanne. Mais en 2018, nous avons commencé à nous inquiéter. Dans un chantier normal, on estime qu’une dalle peut être coulée par mois. Actuellement sur ce chantier, c’est une par année. Pour nous, c’est du jamais-vu. Mais cela avait beau être extrêmement lent, le chantier avançait quand même et il n’y avait pas de réels problèmes de sécurité.»

Juillet 2018
La municipale Natacha Litzistorf rencontre des représentants du propriétaire.

Février 2019
«Je suis retournée sur place avec ma collaboratrice, se souvient Valérie Devallonné. À l’exception de l’administrateur de la société propriétaire, tous nos interlocuteurs étaient nouveaux. Il y avait bien des maçons qui travaillaient sur la dalle du deuxième, toutefois il n’y avait toujours pas de demandes de permis complémentaire pour les équipements techniques. Nous avons l’impression qu’il manque un projet concret.»


Un élu demande à la Ville d’agir «vite et fort»

Au Conseil communal de Lausanne, le chantier de Bel-Air a déjà fait parler de lui, notamment par le biais d’une interpellation déposée par Florence Bettschart-Narbel en mai 2018. Dans sa réponse qui se voulait confiante, la Municipalité soulignait des «difficultés techniques» ayant engendré des retards et assurait que le gros œuvre serait terminé à la fin de l’année 2018, sur la base d’éléments fournis par le propriétaire et d’une rencontre de représentants de ce dernier avec la Direction du logement et de l’architecture.

Pour le socialiste Benoît Gaillard, «la Ville a trop longtemps accordé foi aux engagements d’un propriétaire voyou. Cela fait deux ou trois ans que la durée de ce chantier excède largement ce qui est admissible dans ce domaine. La seule façon de faire amende honorable est d’agir à présent vite et fort.»

Le conseiller communal, qui dépose ce mardi 21 mai une interpellation urgente, s’étonne du fait que la Municipalité n’ait pas été au courant des hypothèques légales sur ces parcelles, comme le confirme Natacha Litzistorf, municipale en charge du Logement et de l’Architecture. «Voyant que les travaux n’avançaient pas, la Ville aurait pu faire des recherches, estime Benoît Gaillard.

Cette situation a un impact sur l’image de Lausanne, mais elle est également dramatique pour ces petits entrepreneurs et leurs employés. Il faudrait systématiser les échanges avec les partenaires sociaux et la commission paritaire dans ces situations, car le cas était aussi connu chez eux.» Le conseiller communal dénonce en outre le fait que «des travaux non conformes au permis de construire ont été réalisés dans les sous-sols, avec notamment la construction d’une piscine.» Selon la régie Comptoir immobilier, il s’agit d’un «bassin de rétention d’eau de pluie».

Un des entrepreneurs concernés n’en revient pas: «On n’a jamais vu un chantier traîner aussi longtemps.» Selon nos informations, les autorités auraient pourtant pu être au courant depuis des années des problèmes, puisqu’en 2014 déjà un responsable de la sécurité de la Ville avait été appelé lors d’une procédure contre le propriétaire.

Comme le rappelle Benoît Gaillard, la loi sur l’aménagement du territoire cantonal (LATC) offre à la Municipalité des possibilités pour retirer le permis de construire, exiger certains travaux ou les faire réaliser aux frais du propriétaire et requérir la réfection des façades – qui sont «dans un état catastrophique».

D’après Valérie Devallonné, du Service d’architecture de Lausanne, un projet de rénovation des façades a été discuté, mais il n’a pas abouti à ce jour sur une demande de permis de construire.

Natacha Litzistorf précise que la Ville a peiné à entrer en contact avec le propriétaire: «Le chantier était complexe et nos interlocuteurs changeaient sans arrêt. Mais cette fois ça suffit. On nous mène en bateau depuis trop longtemps. Nous sommes prêts à activer la LATC. On va lâcher les chiens.»

«Le propriétaire veut réaliser ce chantier au plus vite»
Contacté la semaine dernière, l’homme d’affaires X n’a pas confirmé être derrière la société propriétaire de Bel-Air et les autres sociétés que nous évoquons dans notre article. Il assure ne plus être responsable du chantier «depuis plusieurs années». En octobre 2018, c’est pourtant lui qui a mis fin à la relation avec Bati Technique par e-mail. Pour toutes les questions, M. X renvoie à la régie genevoise Comptoir Immobilier, qui nous a répondu par écrit. Selon elle, «il est fréquent que des litiges surviennent sur des chantiers importants. À plus forte raison si les entreprises intervenant sur ces chantiers sont responsables ou soupçonnées de graves malfaçons. […]» Pour la gérance, «la société propriétaire a toujours voulu réaliser ce chantier au plus vite. Elle n’a aucun intérêt à ne pas l’achever». Comptoir Immobilier estime que le nombre d’entreprises intervenues à Bel-Air- Mauborget est «plutôt peu important» compte tenu de «la longueur du chantier» et de «la complexité des travaux». Pour la régie, la façade de Bel-Air est en outre «dans un bon état général».

Créé: 21.05.2019, 06h44

Articles en relation

La «verrue» de Bel-Air agace

Lausanne La Municipalité, qui suit de près ce chantier interminable, fait un point de situation Plus...

Lausanne: la «verrue» de Bel-Air se retape au ralenti

Urbanisme Voilà six ans que les travaux ont débuté dans le bâtiment jadis occupé par la BCV. Le centre commercial se fait désirer. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.