«Une appli permet de visibiliser le harcèlement»

PolitiqueDocteure en sociologie, Marylène Lieber est spécialiste des questions de genre, notamment en lien avec l’espace public.

Marylène Lieber, docteur en sociologie

Marylène Lieber, docteur en sociologie Image: DR

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Qu'est-ce qu'on entend par harcèlement de rue?
C'est une nouvelle catégorie d'action publique. Elle désigne les multiples interactions désagréables qu'on peut avoir, en tant que femme, dans l'espace public. Des formes d'intrusion, des remarques sur son corps, des tentatives de drague qui finissent en insultes ou en attouchements. C'est une manière de parler de ce qui a longtemps été considéré comme invisible ou comme allant de soi. L'idée que l'espace public est un lieu dangereux pour les femmes. Mais je n'aime pas parler de harcèlement de rue.

Pourquoi?
Parce que la rue renvoie souvent à un type d'agresseurs spécifiques: les hommes des catégories moins favorisées qui ont tendance à davantage rester dans cet espace. On fait l'impasse sur d'autres lieux comme l'université ou les assemblées politiques, où il y a d’autres types d’hommes mais les mêmes formes de sexisme et de harcèlement.

Lausanne lance une application pour dénoncer le harcèlement de rue. Ça vous inspire quoi?
C’est une initiative importante parce qu’elle permet de visibiliser le problème. De plus, au-delà de la dénonciation d'un type de personnes, ou d’une personne spécifique, on met l’accent sur la responsabilité des Villes pour favoriser des espaces véritablement ouverts à toutes et tous. Autre élément positif: cela permet de faire une cartographie.

Quel est l’intérêt de la cartographie?
Ça permet de se rendre compte que le harcèlement existe près de chez nous. On verra, sur une carte de Lausanne, des petits points partout et on aura une impression, un effet de réalité. C'est très important dans la formulation et la reconnaissance d'un problème tel que celui-ci. Un danger, par contre, c’est celui de la stigmatisation, à nouveau. Il y aura des gens que ça arrange de pouvoir dire: «Il y a de l'insécurité dans tel quartier et donc il est nécessaire de faire un grand nettoyage.» Il y a toujours une tension entre politiques sécuritaires et droits des femmes.

Le sentiment d'insécurité est parfois disqualifié, considéré comme exagéré.
Alors qu’il a une incidence sur les comportements! J’ai mené des entretiens récemment avec de très jeunes filles à Genève et on voyait comment elles ont déjà intégré qu'elles doivent faire attention à leur apparence. Elles ont déjà intégré cette question de la moralité féminine. Comme si elles étaient responsables de ce qui pourrait leur arriver. Nous venons de faire des entretiens à Genève avec des femmes de 14 à 70 ans. Elles ont presque toutes le sentiment de devoir développer des savoir-faire pour pouvoir être autonomes dans l'espace public et gérer les violences auxquelles elles sont confrontées. Les rares données sur l'espace public montrent que les hommes sont les premières victimes d'autres hommes en termes de violences physiques. Et que les femmes sont avant tout victimes d'insultes à caractère sexuel ou de drague que nous appelons «importune». Surtout celles qui ont moins de 25 ans. Ce dont on se rend compte aussi, c'est que les femmes se déplacent dans la ville mais ne s’y arrêtent que peu.

Que faut-il faire pour que la ville soit accessible à tout le monde?
Il y a plein de tentatives mais pas de recette toute prête. À Lausanne ou à Genève, les Municipalités se sont emparées de ces questions et mettent en œuvre des plans d’actions, qui tentent de traiter des différentes facettes du problème: produire des statistiques, former la police municipale, offrir des outils pour l’autodéfense. Il y a une vraie volonté politique.

Que pensez-vous des marches exploratoires nocturnes?
Pas mal de chercheuses sont assez critiques sur la façon dont ça peut être utilisé. Elles valorisent l'expertise des femmes pour pouvoir penser le réaménagement. Mais on risque de basculer vite dans une perspective sécuritaire. Avec le risque de renforcer un discours sur des personnes déjà considérées comme posant des problèmes. Bref, il ne faut pas que cela serve à du nettoyage et à justifier de la gentrification. Quand on parle de sécurité dans une perspective féministe, l’idée est de favoriser l'autonomie et de parler de sécurité en termes de liberté et non pas en termes de restriction des droits d'autrui.

À vous entendre, on se focalise encore trop sur les conséquences et les cibles du harcèlement et pas sur ses causes…
On progresse et on vit tout de même dans un moment assez épatant. Le fait que les Villes s'emparent de cette question-là est très réjouissant. C'est à mon avis lié à une forme de renouvellement du personnel politique. Par exemple avec Léonore Porchet. Je crois que nous commençons à prendre le problème par le bon bout.


3 croyances sur le harcèlement

1. Les femmes les plus belles sont celles qui sont le plus harcelées

«C’est une bêtise. Parce que, justement, on sait très bien que ça arrive à toutes les femmes et que ce n’est pas une question de vénérer sa beauté. C’est au contraire une réaffirmation des rapports de pouvoir entre le masculin et féminin.»

2. Les harceleurs sont forcément des étrangers, des hommes d’une autre culture

«Les grandes enquêtes montrent très bien que ces pratiques existent dans tous les espaces et toutes les catégories sociales. Le sexisme et le harcèlement existent au travail, à la maison, même parmi les meilleurs amis.»

3. Les femmes sont responsables de leur harcèlement

«Un policier m’avait dit, il y a longtemps, qu’une femme qui sort à 3 heures du matin, s’il lui arrive quelque chose, c’est un peu de sa faute quand même. Ce n’est pas aux femmes de faire attention. C’est ce que clament depuis longtemps tous les mouvements comme SlutWalk: ne nous dites pas de faire attention, dites-leur de ne pas nous agresser.»


Une plateforme pour mesurer le phénomène

Sifflements, regards insistants, frottements, gestes obscènes… Se déplacer en ville de Lausanne met bon nombre de personnes face à des comportements à tout le moins désagréables. En 2016, une étude avait révélé que 72% des Lausannoises de 16 à 25 ans disaient avoir subi du harcèlement de rue dans l’année. Une «prévalence massive de harcèlement dans nos rues qu’il faut combattre mais qu’on connaît mal», a dit le municipal de la Sécurité, Pierre-Antoine Hildbrand lors d’une conférence de presse, lundi. C’est que tous ne donnent de loin pas lieu à des plaintes. La Ville veut mieux cerner le phénomène mais aussi permettre aux victimes et témoins de pouvoir en rendre compte facilement.

Pour ce faire, il suffit d’avoir au préalable téléchargé l’application gratuite de la Ville de Lausanne. Ou de se rendre sur son site. L’outil de signalement du harcèlement de rue est conçu pour «ne pas être utilisé à chaud». Ainsi, il ne remplace pas un appel au 117, ni le dépôt d’une plainte. Il n’est pas non plus fait pour dénoncer quelqu’un nommément. Le signalement, anonyme, permet en revanche à toute personne de dire ce qu’elle a vu ou subi, d’indiquer où cela s’est passé via une carte et dans quel type de lieu public. Piscines, bars ou encore transports publics ne sont ainsi pas épargnés. Il est ensuite possible de préciser si l’on souhaite être recontacté par la Ville. L’ensemble est chapeauté par une «chargée de mission harcèlement de rue et incivilités», engagée pour deux ans.

En coordination avec l’Observatoire de la sécurité mais aussi avec la police, le signalement du harcèlement fera l’objet d’un traitement personnalisé. «C’est une première», souligne l’élu. La phase test durera deux ans. La carte du harcèlement ne sera pas rendue publique. «Mais si nous constatons des phénomènes liés à un lieu, nous mettrons bien entendu des mesures en place.» Les gérants et autres acteurs de l’espace public seront inclus. «Nous ne mettons pas la charge sur les victimes. Ce sont les autres que nous voulons sensibiliser.»

Créé: 25.11.2019, 21h04

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