L’amputation d’une prématurée au CHUV aboutit devant la justice

LausanneUne expertise extrajudiciaire de la FMH a relevé une erreur et deux fautes du corps médical. L’Hôpital cantonal les conteste fermement.

Les critiques à l’égard du corps médical du CHUV formulées par l’expert saint-gallois mandaté par la FMH sont sans ambiguïté.

Les critiques à l’égard du corps médical du CHUV formulées par l’expert saint-gallois mandaté par la FMH sont sans ambiguïté. Image: PHILIPPE MAEDER-A

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Nous ne lui avons pas posé la question, mais si Nemo , le petit poisson-clown à la nageoire atrophiée, est sa peluche préférée, c’est sans nul doute parce que Maya*, née prématurément en 2009, a été amputée de la jambe gauche et qu’elle doit, depuis, vivre avec une prothèse et dans de grandes souffrances quotidiennes.

L’histoire de cette enfant, née dans une famille d’origine maghré­bine installée à Renens et de nationalité suisse, débute le 13 mai 2009. Maya voit le jour au CHUV, à 24 semaines seulement. Hospitalisée en néonatalogie jusqu’au mois de septembre, elle est transférée à l’Unité des soins intensifs de pédiatrie après une laryngoplastie chirurgicale pour sténose post-intubation et une dysplasie broncho-pulmonaire, à savoir de graves problèmes respiratoires liés à sa prématurité. A la suite de l’intervention, l’enfant a présenté un choc septique très sévère, qui a nécessité un traitement lourd aux antibiotiques, pour lequel un cathéter a été placé sur sa jambe gauche.

«On ne m’écoutait pas»

Maya a très mal réagi au traitement, sa jambe a changé de couleur, «devenant d’abord rouge, enflée, puis carrément noire», dit sa maman qui n’a eu de cesse, affirme-t-elle, de s’en inquiéter auprès du personnel soignant: «On ne m’écoutait pas parce qu’on se concentrait seulement sur ses problèmes respiratoires. Et quand les médecins ont enfin réalisé l’étendue des dégâts, il était trop tard.»

Le 27 novembre 2009, Maya est amputée de la jambe gauche, légèrement au-dessus du genou, et doit subir une greffe. Elle quitte l’Unité des soins intensifs de pédiatrie en décembre, puis le CHUV un an plus tard. Aujourd’hui, elle connaît toujours des difficultés respiratoires, porte une prothèse qui doit être régulièrement adaptée en fonction de sa croissance et souffre, jour après jour, des lésions cutanées que celle -ci provoque à son moignon.

«Conforme aux règles de l'art»

En mars 2011, au nom de la famille de Maya, Me Gilles-Antoine Hofstetter adresse un certain nombre de griefs à l’Unité des affaires juridiques du CHUV et au Service juridique et législatif du Canton, et demande réparation. «Nous n’avions jamais songé à faire appel à un avocat, soulignent les parents de l’enfant. Mais nous avons écouté l’assistante sociale qui nous a conseillé de le faire.» La réponse tombe en fin d’année 2011: l’Hôpital cantonal juge que la prise en charge de Maya a été conforme aux règles de l’art et que sa responsabilité ne saurait être engagée.

L’avocat demande alors l’ou­ver­ture d’une procédure d’expertise extrajudiciaire à la FMH, une démarche que le CHUV accepte, contre toute attente. S’il est impossible d’entrer dans les détails techniques et scientifiques d’un rapport particulièrement fouillé, son auteur, un professeur de médecine saint-gallois, pointe du doigt une erreur et deux fautes du corps médical. Dans l’ordre: un traitement tardif de la septicémie, le renoncement au traitement par flucanazole, particulièrement adéquat dans la prophylaxie des infections invasives, qui avait été, de surcroît, préconisé par l’infectiologue et, enfin, le fait d’avoir laissé inutilement le cathéter artériel fémoral en place pendant douze à dix-sept jours.

Extrait du rapport de l'expert mandaté par la FMH:

Quelques mois plus tard, sans toutefois demander de complément d’enquête au Bureau d’expertise de la FMH et en soulignant que l’expertise ne lui semble pas lacunaire, l’Unité des affaires juridiques du CHUV en conteste néanmoins catégoriquement les conclusions et considère, une fois encore, «que la prise en charge de l’enfant s’est déroulée de manière conforme aux règles de l’art» et qu’il n’est dès lors pas question d’entrer en matière sur une discussion en vue de la réparation du dommage.

Action civile

«Désormais, nous n’avons donc pas d’autre choix que d’ouvrir une action civile, qui vise une reconnaissance de responsabilité du CHUV, respectivement de l’Etat de Vaud, précise Gilles-Antoine Hofstetter. Celle-ci nous permettra de demander ultérieurement réparation du tort moral, parce qu’il est encore impossible, à l’heure actuelle, d’estimer l’entier du dommage. Cela dit, la position de l’Hôpital cantonal est difficile à comprendre: s’il est tellement sûr de lui, pourquoi a-t-il donné son accord à une expertise? D’autant que le médecin-conseil de la Caisse cantonale vaudoise de compensation, à l’instar de l’expert de la FMH, a également retenu dans son rapport une responsabilité certaine du CHUV dans le cadre du traitement administré à l’enfant.»

* Prénom d’emprunt

Créé: 17.12.2015, 17h48

«Nous avons infiniment de compassion»

Pierre-François Leyvraz, directeur général du CHUV, a tenu à s’exprimer personnellement sur le cas de Maya, amputée de la jambe gauche six mois après sa naissance. «La première chose que je tiens à dire, c’est que nous avons tous infiniment de compassion pour cette petite fille et pour sa famille. Je suis tenu au respect du secret médical, mais je peux toutefois vous assurer que le personnel soignant de notre hôpital s’est battu jour et nuit, pendant des mois, pour sauver la vie de cette enfant, en prenant des milliers de décisions et en accomplissant autant d’actes. Des complications sont apparues lors de ces gestes, qui n’ont pas permis d’atteindre tous les objectifs de récupération fonctionnelle espérés, souligne encore le professeur Leyvraz. L’expertise taxe deux de ces gestes de «fautes», ce que nous contestons formellement. Dès lors qu’un arrangement est impossible parce qu’on nous demande une réparation totale, nous assumerons le fait d’aller en justice.»

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