André Kudelski veut protéger ses arbres au prix de sa liberté

Conflit de voisinageL’entrepreneur est en conflit avec ses voisins, qui l’accusent depuis une dizaine d’années de les empêcher de voir le lac à Lutry.

Les propriétaires des villas mitoyennes, construites à la fin des années 1990 à Lutry, se battent depuis des années contre la hauteur et le volume des arbres de la propriété située en contrebas - acquise en 1993 par André Kudelski - qui les empêchent de bénéficier d’une vue sur le lac.

Les propriétaires des villas mitoyennes, construites à la fin des années 1990 à Lutry, se battent depuis des années contre la hauteur et le volume des arbres de la propriété située en contrebas - acquise en 1993 par André Kudelski - qui les empêchent de bénéficier d’une vue sur le lac. Image: Florian Cella

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«Doit-on considérer les arbres comme de simples ornements ou peut-on imaginer qu’ils font bel et bien partie de notre patrimoine? Quant à moi, j’ai tranché: le respect des vieilles pierres et des arbres anciens n’est pas exclusif, mais complémentaire. Les deux ont un point commun, c’est le fait d’être les témoins des générations d’habitants qui se succèdent, créant ainsi un lien entre le passé et le futur.» A Cheseaux-sur-Lausanne, au siège de la multinationale spécialisée dans les solutions informatiques dont il est le patron, André Kudelski décrit avec une certaine fierté la serre qui occupe le patio central, au cœur de laquelle trône un palmier du voyageur qui ne dépareillerait pas sous d’autres latitudes. Une fierté qui va de pair avec son attachement pour les arbres qui agrémentent sa résidence en Bellingard, au sud-ouest de la commune de Lutry, et dont la majesté exaspère, a contrario, une cohorte de ses plus proches voisins.

Le conflit, pour des questions de vue sur le lac, d’élagage des grands arbres et de taille de haies, dure depuis plus de dix ans. En 1993, André Kudelski s’est installé dans une maison d’un certain âge, connue depuis longtemps pour son grand parc arborisé et pour son panorama sur le Léman, la Haute-Savoie et les Préalpes. Toutefois, les feuillus et les conifères bouchent la vue sur le lac aux propriétaires des villas mitoyennes construites à la fin des années 1990 derrière la propriété de l’industriel. Dès lors, estimant qu’André Kudelski abuse de sa «position dominante», ses voisins réclament l’écimage, voire l’abattage de plusieurs de ces arbres.

Presse alertée
Ils protestent en multipliant les procédures, les envois recommandés et en alertant la presse («Le Régional» a révélé le litige il y a un an), mais sans accepter de jouer cartes sur table, à visage découvert. «Nous avons le droit de nous exprimer anonymement, et André Kudelski est prompt à porter plainte contre toute personne qui affirmerait quelque chose touchant sa personne, nous a écrit l’un d’eux. Donc tout le monde est très prudent avec ce monsieur…»

C’est peu dire que le propos affecte l’entrepreneur et conseiller communal PLR: «Je reste surpris par ces propos. En matière de plaintes, je me suis contenté de me défendre vis-à-vis des procédures lancées par mes voisins. Mais il est vrai que, si l’on insiste, je n’ai pas pour habitude de tendre l’autre joue. Cela fait partie de mon caractère et c’est ce qui m’a permis de faire face aux crises les plus dures.»

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André Kudelski n’a donc jamais envisagé un seul instant de jeter l’éponge. «A l’époque, j’avais voulu comprendre ce qui dérangeait vraiment mes voisins, qui se sont installés derrière notre propriété en connaissance de cause. J’étais disposé à trouver des compromis allant au-delà de ce qui était défini par le cadre légal. Lorsque j’ai compris que ces personnes avaient des exigences extrêmes et n’étaient pas prêtes à entamer un dialogue constructif, ni même à essayer de comprendre les spécificités du code rural et foncier, j’ai alors décidé de laisser la justice trancher.»

En 2009, l’industriel demande ainsi à un architecte paysagiste de dresser un inventaire des arbres de sa propriété qui seraient dignes de classement. Le spécialiste en recense vingt-trois. Dans le cadre de la procédure en cours avec les voisins, onze arbres sont proposés au plan de classement communal par André Kudelski. La Commune, elle, envisage de n’en retenir que sept et soumet la proposition à l’enquête publique, ce qui déclenche une salve nourrie d’oppositions, pas loin d’une quarantaine, et pousse la Municipalité à recourir à son tour à l’analyse d’un expert.

Au printemps dernier, elle refuse finalement tout classement, en s’appuyant notamment sur un article d’un règlement communal qui précise que, dans l’aire résidentielle de Lutry, «l’important est (…) de maintenir les vues en évitant le développement des grands sujets. En conséquence, le classement des arbres a peu de raisons d’être dans ce secteur.» Aux yeux de l’industriel, les oppositions ont au moins deux origines différentes: «Il y a ceux que mes arbres dérangent et qui veulent que je les coupe, et il y a ceux qui craignent la création d’un précédent qui conduise au classement ultérieur d’arbres tiers, dont ceux de voisins, dans ce secteur» précise-t-il.

Quoi qu’il en soit, André Kudelski ne s’avoue pas encore battu, dépose un recours contre la dernière décision de la Municipalité et attend désormais la réponse du Tribunal cantonal, qui prend son temps. Dans l’intervalle, ses adversaires ne désarment pas davantage. «Les habitants de Lutry doivent savoir qu’un de leurs conseillers communaux attaque sa Commune en justice, ce qui doit être un cas unique, en occasionnant des frais qui seront payés par leurs impôts, vitupère l’un d’eux. Il veut faire passer ses exigences coûte que coûte car il se croit au-dessus des lois.»

«Etre conseiller communal ne me prive pas des droits de citoyen. J’ai toujours fait la part des choses et je me suis toujours battu en qualité de conseiller communal pour l’intérêt général en faisant abstraction de mon intérêt personnel. En tant que citoyen, je n’ai pas de raison de ne pas me défendre, le cas échéant, rétorque l’industriel. En regard de ma contribution fiscale à la collectivité, le citoyen et contribuable que je suis reste surpris de l’accusation d’occasionner des frais à la commune. Personnellement, je suis très attaché à l’Etat de droit, mais je constate que l’on voudrait me dénier la possibilité d’y recourir au prétexte que je suis engagé au niveau communal et qu’ils sont plus nombreux que moi. Par ailleurs, la protection de la nature, en particulier celle des arbres, découle de lois fédérales et cantonales qui s’imposent à nous tous. Il n’y a pas de raison que certains se refusent à en supporter les contingences.»

«Une partie de l’héritage»
«Sérieusement, si je ne baisse pas les bras, si je veux protéger ces arbres en limitant ainsi volontairement ma liberté de propriétaire, c’est parce qu’ils structurent le paysage, au même titre qu’un habitat, et constituent une partie de l’héritage qu’il nous incombe de transmettre, poursuit-il. Avec le statu quo actuel, si je venais à disparaître, tout pourrait être rasé du jour au lendemain, sans avoir à demander la moindre autorisation communale. Les pins sylvestres, les pins parasols, les cèdres et les charmes sont des arbres magnifiques qui profitent à tous en limitant l’emprise du béton lorsque l’on regarde le coteau du Bellingard depuis les rives du lac.»

Pour sa part, Jacques-André Conne, syndic de Lutry, ne tient pas à épiloguer: «André Kudelski a toute mon estime. Il est en conflit avec certains de ses voisins, il a demandé à ce que ses arbres soient classés, et la Commune n’est pas entrée dans ses vues, précise-t-il. Il a dès lors parfaitement le droit de recourir contre notre décision.»

Créé: 10.09.2015, 07h02

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