Un appel à briser le silence sur les abus dans l’Eglise

PédophilieAuteur d’un livre qui raconte son enfance gâchée, Daniel Pittet témoigne aujourd’hui à Lausanne.

Daniel Pittet raconte dans un livre le martyre que lui a fait subir un prêtre vaudois lorsqu’il était enfant. Le pape François, ému par son témoignage, lui apporte son soutien.

Daniel Pittet raconte dans un livre le martyre que lui a fait subir un prêtre vaudois lorsqu’il était enfant. Le pape François, ému par son témoignage, lui apporte son soutien. Image: Keystone

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Violé à 9 ans par un prêtre pervers qui en fera son jouet sexuel, Daniel Pittet a longtemps cru qu’il était seul à subir un tel calvaire. «J’ai découvert plus tard que nous sommes des millions. Si toutes les victimes de prêtres pédophiles sortaient dans la rue et manifestaient, elles rempliraient les rues de Rome», estime ce Fribourgeois de 58 ans, qui vient de raconter son expérience dans un livre poignant préfacé par le pape François (Mon Père, je vous pardonne). Il témoignera ce soir lors d’une table ronde à Lausanne. «Si cela peut aider quelqu’un, tant mieux, dit-il. Il n’y a pas 10% des victimes qui osent s’annoncer, beaucoup ont encore honte d’en parler aujourd’hui.»

Daniel Pittet avoue qu’il n’aurait pas pu raconter sa propre histoire en détail il y a deux ans encore. «Le pape François m’a incité à le faire», dit-il. C’est que Daniel Pittet n’est pas un inconnu dans l’Eglise catholique. Son précédent livre, Aimer c’est tout donner, un hommage aux religieux, traduit en douze langues et tiré à 2,5 millions d’exemplaires, avait déjà reçu un coup de pouce du pape argentin. Dans la préface de ce nouvel ouvrage, le chef spirituel de l’Eglise remercie l’auteur «car des témoignages comme le sien font sauter la chape de plomb qui étouffait les scandales et les souffrances, ils font la lumière sur une terrible obscurité dans la vie de l’Eglise.»

Daniel Pittet y explique en détail comment un Père capucin vaudois a abusé de lui alors qu’il était en poste à Fribourg, entre 1968 et 1972. Il raconte comment le religieux utilisait sa victime pour satisfaire ses appétits sexuels. «Il y avait deux personnalités en lui: d’un côté un prêtre respecté qui faisait des beaux sermons et un vrai salaud en même temps.» Daniel Pittet raconte comment il s’en est tiré, comment cette expérience l’a à moitié détruit, comment elle a rendu difficile la suite de sa vie, marquée par des maladies à répétition et une dépression. «Sans ma femme, je me serais suicidé», avoue celui qui a s’est reconstruit grâce à sa famille, aujourd’hui père de six enfants.

Il pardonne à son bourreau

Daniel Pittet savait que son bourreau, Joël Allaz, vit toujours dans un couvent de capucins en Suisse alémanique. En 2016, il lui a demandé de témoigner dans son livre. En novembre, il a décidé d’aller le rencontrer en personne. «Je ne l’ai pas reconnu, dit-il, c’était un pauvre homme qui avait peur d’aller en enfer. Il s’apitoyait sur lui-même. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à se confesser, écrire tous les noms des enfants qu’il avait violés, que ce serait bien, comme ça, ils seraient reconnus.» Daniel Pittet affirme qu’il pardonne aujourd’hui à son agresseur, comme il l’avait déjà fait à 11 ans.

On ignore combien d’enfants exactement ont été victimes de Joël Allaz. Une enquête ouverte par la juge d’instruction fribourgeoise Yvonne Gendre, en 2008, a permis de faire témoigner 24 personnes. Tous les cas étaient prescrits – les victimes ont aujourd’hui entre 40 et 60 ans. «D’après mes calculs, nous sommes plus de 100, peut-être 150», estime Daniel Pittet.

Joël Allaz, qui a déclaré «avoir conscience» de ses actes sur la RTS le mois dernier, a eu une longue carrière jalonnée d’actes révoltants avec des enfants. Le Vaudois a occupé des postes à Fribourg puis à Saint-Maurice, avant de travailler dans une institution pour handicapés à Lausanne à la fin des années 1970. Il a été nommé à Lully (FR) dans les années 1980, aumônier d’une école spécialisée et directeur de colonie de vacances. En 1989, suite à des plaintes, l’Eglise l’a déplacé à Grenoble, puis à Lyon, avant que l’ordre des capucins ne lui redonne asile en Suisse dès 2005. En France, il a été condamné à 2 ans avec sursis. «J’avais très peur d’une condamnation parce que je sais que les pédophiles vivent l’enfer en prison», confesse-t-il dans le livre de Daniel Pittet.

«Du ménage à faire»

De l’histoire ancienne? «Pas du tout!» s’exclame Marie-Jo Aeby, vice-présidente du groupe SAPEC (Soutien aux personnes abusées dans une relation d’autorité religieuse), basé à Fey et qui organise la table ronde d’aujourd’hui: «On peut se féliciter que les choses bougent grâce au pape François et à l’évêque Charles Morerod, qui a compris que l’Eglise doit entrer dans un véritable travail de réparation. Mais les langues ne se délient pas en Valais. Et la pédophilie n’existe même pas officiellement en Italie, en Pologne ou en Amérique latine. C’est l’omerta totale. Il reste du ménage à faire.» En Suisse, les choses avancent: les évêques ont décidé l’an dernier de créer une Commission d’écoute et de réparation (CECAR), indépendante de l’Eglise, qui versera des dédommagements aux victimes d’affaires prescrites.

Daniel Pittet a accepté de participer à la table ronde aujourd’hui. «Mais je ne suis pas psychologue», prévient-il. Depuis la parution de son livre, il reçoit des téléphones de toute l’Europe. «J’entends beaucoup de choses, des victimes qui osent enfin parler, et même des pédophiles en souffrance. C’est bien que les gens puissent témoigner, mais c’est trop… Des fois je pleure d’entendre tout cela.» Il reversera les droits de son livre à des victimes de pédophilie en Ukraine. (24 heures)

Créé: 17.03.2017, 06h48

Infos

Lausanne, chemin des Abeilles 14
Haute Ecole de travail social et de la santé, auditoire A 321-322
Table ronde «Survivre à une enfance brisée», vendredi 17 mars (17 h 30).
www.groupe-sapec.net

Charles Morerod,Evêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg

«Je suis convaincu qu’une culture du silence participe aux abus»

Des témoignages comme ceux de Daniel Pittet «font la lumière sur une terrible obscurité dans la vie de l’Eglise», écrit le pape François. Vous-même avez appelé toutes les victimes à parler. Mais est-ce le cas dans toute l’Eglise catholique?

La volonté de faire la lumière doit encore progresser partout. Elle exige un changement de mentalité qui n’est pas évident. Quand je dis «partout», je pense à l’Eglise, mais aussi plus largement: on ne communique pas sur les mesures prises dans d’autres institutions. J’ajoute que nous recevons des appels de victimes d’abus qui n’ont pas été commis dans le cadre de l’Eglise.

Je suis convaincu qu’une culture du silence contribue aux abus. Il est capital de prendre conscience de l’impact sur les victimes, et que ceux qui connaissent des abus actuels le disent afin qu’on puisse les interrompre.

Peut-on considérer que la création d’une commission d’écoute et de réparation (CECAR) par la Conférence des évêques suisses, l’an dernier, marque un tournant? Quand les victimes recevront-elles des indemnités?

En fait, il y a des années que des victimes reçoivent des indemnités. Ce qui est nouveau, c’est cette institutionnalisation au niveau national, entre autres pour aider des communautés religieuses plus pauvres à assumer ces frais. Ce qui est également nouveau, c’est d’en parler. La gestion de ce fonds a été confiée à une institution neutre indépendante de l’Eglise, à Zoug, et pour l’instant ses rythmes de mise en œuvre sont lents. Les montants versés ne compensent jamais les souffrances subies, voire les frais encourus, par exemple pour une thérapie. Comme il s’agit là de cas prescrits, ces montants ont été calculés sur la base de ce que versent les tribunaux pour les cas qui peuvent être jugés.

Les organisateurs de la table ronde regrettaient il y a quelques jours que vous n’ayez pas mentionné la CECAR en appelant les gens à témoigner. Pourquoi?


Je tiens beaucoup à cette commission, mais je me tiens consciemment un peu à distance parce que le groupe SAPEC (ndlr: organisateur de la table ronde) a souhaité que je n’y sois pas en première ligne, afin que les victimes n’aient pas de doutes quant à sa neutralité.

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