Passer au contenu principal

A l’avenue du théâtre, où un peuplier et une statue sont amoureux

Tout l’été, 24 heures part à la rencontre des œuvres de Lausanne Jardins et des lieux qu’elles ont investis.

Aurore, couchée à l’avenue du théâtre depuis 1957, n’a pas toujours eu les ongles des pieds peints en rouge. Elle tourne le dos au peuplier d'Italie voisin.
Aurore, couchée à l’avenue du théâtre depuis 1957, n’a pas toujours eu les ongles des pieds peints en rouge. Elle tourne le dos au peuplier d'Italie voisin.
Florian Cella

Les racines ont vraiment fait craquer le goudron?» La question d’une curieuse, lors d’une promenade guidée de Lausanne Jardins, est légitime. Au pied du peuplier italien du haut de l’avenue du Théâtre, le sol est largement fêlé. On se dit naïvement que ses racines ont explosé le bitume, cherchant de l’air, de l’eau, de la lumière, de la place. Le Populus nigra italica n’est pas à l’aise, entouré d’enrobé. «Son espace vital n’est clairement pas adapté.

Il est en train de mal vieillir, sa croissance ne peut pas être optimale.» Jeremy Pamingle, du Service des parcs et domaines de la Ville de Lausanne, est l’un des quatre concepteurs du projet. Il a voulu «montrer ce qui pourrait se passer si le sol venait à se fissurer». Donc la réponse est non: les fêlures observées sont artificielles. Et les végétaux qui s’y épanouissent «étonnamment bien» depuis près de deux mois ont été plantés. Le choix s’est porté sur des «pionnières». Comprendre: le vert qui pousse en premier sur des friches, de l’érosion ou encore après un incendie.

Le geste des concepteurs n’est pas uniquement en faveur du peuplier d’Italie, mais s’adresse aussi aux passants. Une dizaine de chaises colorées ont été installées pour eux, auprès de l’arbre. «Nous voulions que les gens puissent se réapproprier ce terrain.» Depuis la mi-juin, souvent durant la pause de midi, des badauds tiennent ainsi compagnie à l’arbre trentenaire.

De quoi égayer l’histoire que raconte Jeremy Pamingle sur ce peuplier solitaire. Dernier survivant d’un jardin qui s’étendait devant la BCV, l’arbre manifesterait par l’explosion de son enrobage de bitume son désir de s’en aller. Et il aurait très bien pu mener son projet à bien, tant celle qui le retient a failli ne pas exister. Oui, parce que le peuplier esseulé s’est entiché, dit le poème de Lausanne Jardins, de sa voisine. La belle «Aurore», une géante qui lui tourne le dos.

Couchée là depuis le 9 juillet 1957, la statue de Milo Martin est le résultat d’un grand concours organisé par la Ville de Lausanne dès 1950. En lice, des sculpteurs «de nationalité suisse, domiciliés à Lausanne depuis trois ans au moins» ou des artistes «d’origine vaudoise quel que soit leur domicile», lit-on dans le règlement. Le socle, payé par la BCV, permet une œuvre de 4 mètres de long au maximum. La consigne: «Du fait de son emplacement, l’œuvre devra être caractérisée par le calme, la sérénité et la tranquillité.» La pierre devra, elle, être «semblable au bâtiment de la BCV».

En novembre 1950, la «Gazette de Lausanne» organise son propre concours d’idées. On y lit que le professeur Bailleul rêve d’une statue de Saint-François d’Assise. Alors que le professeur Rebetez verrait quelque chose inspiré du «Cantique des créatures». Théo Nicolet, lui, voudrait faire honneur à Ramuz.

Les artistes, eux, sont quinze à proposer un projet au premier tour. Quatre finalistes sont sélectionnés par le jury: Jean-Daniel Guerry, Pierre Blanc, Jacques Barman et Milo Martin. Puis un deuxième tour est organisé, où «toute latitude est laissée dans le choix du sujet».

On y voit être privilégiée une œuvre représentant une femme… dénudée. De quoi inquiéter Jeanne Dubois, habitante du boulevard de Grancy. Elle écrit au syndic, le 9 janvier 1952: «Les mères de famille vous demandent de mettre cette statue dans les bois de Sauvabelin, loin des yeux des jeunes gens, car c’est indécent.» Elle ajoute: «Nous aimerions mieux des fleurs.»

Elles seraient aujour­d’hui heureuses, les mères, d’en voir juste au-dessus, au pied du peuplier! En juillet 1952, le jury, bien qu’il reconnaisse le «charme intime» des propositions de Milo Martin et de Pierre Blanc, estime qu’aucun n’a su fournir un travail «à la force de rayonnement nécessaire». C’est donc la Municipalité de Lausanne qui finit par trancher en faveur d’«Aurore». De quoi faire crier Pierre Blanc à l’injustice. «Je me demande comment fait mon confrère pour décrocher toutes les timbales», écrit-il au syndic Jean Peitrequin.

C’est que Milo Martin fait une belle affaire en remportant le concours de Saint-François: il touche 30'000 francs. L’opération totale, elle, revient à 75'000 francs. Il faut par exemple payer la pierre, venue de la carrière de Sous-Vent, à Bex, 27'000 francs. La Ville mais aussi la BCV et même la Commission fédérale des Beaux-Arts mettront la main au porte-monnaie. Cette dernière veut ainsi saluer «les efforts méritoires de Lausanne en vue de doter la ville de monuments artistiques». En plus d’offrir une compagnie à ses arbres solitaires.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.