«C’est criminel de continuer à émettre autant de gaz à effet de serre»

ClimatLa forêt du Flon, tout comme Extinction Rebellion et le plan climat, animent les débats lausannois. Martin Schlaepfer, biologiste, livre sa vision, scientifique et citoyenne.

La forêt du Flon.

La forêt du Flon. Image: Yvain Genevay / Le Matin Dimanche

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Martin Schlaepfer Biologiste de l’Université de Genève, à l’Institut des sciences de l’environnement. (Crédit: UNIGE)

Peut-on vraiment parler de «forêt du Flon»?
Oui. Il y a une définition légale de ce qu’est une forêt et, selon le cadastre cantonal, la forêt du Flon est une surface boisée.

Pourquoi faudrait-il la sauver?
Ce que je trouve tout d’abord intéressant, c’est que, il y a 20 ans, on ne se serait pas posé la question, on l’aurait rasée sans problème. Il y a 10 ans, on se la serait posée et on l’aurait quand même fait au final. C’est d’ailleurs ce qui avait été décidé. Aujourd’hui, tout ça a changé…

L’importance de ce type d’espace a-t-elle augmenté?
L’appréciation du public pour les espaces verts en ville, et la nature en général, est en forte augmentation soudainement. On voit aussi à Genève les drames que provoque la moindre coupe d’arbres, surtout ces dernières années.

Comment l’expliquer?
Aujourd’hui, on peut mieux quantifier certaines valeurs qui émanent des arbres. Une forêt urbaine a des valeurs intrinsèques, mais aussi des valeurs utilitaires qui contribuent à notre bien-être. Plus il y a de monde à proximité, plus ses services rendus sont importants. Si on se trouve dans un secteur très minéral, comme le Flon, quelques mètres carrés sont très importants. Mais il y a aussi tout un aspect symbolique qui va au-delà. J’ai le sentiment que de nombreuses personnes canalisent leur désir de faire quelque chose pour la planète sur l’arbre car c’est un être généreux, devant soi, et à échelle humaine.

Quelles sont les contributions les plus importantes d’une forêt comme le Flon?
La forêt génère un îlot de fraîcheur, incontestablement. Par l’ombre qu’elle offre mais aussi par évapotranspiration. Un peu de la même façon que le corps humain ressent de la fraîcheur en sortant de l’eau du lac en été. Ensuite, il y a la pleine terre et la canopée qui atténuent la force de l’eau lors de grosses averses, ce qui réduit le risque d’inondations comme celles que Lausanne a connues. Il y a aussi la détente que provoque la vue de tout ce vert, ainsi que le bruitage naturel des quelques oiseaux qui y nichent, et l’atténuation du bruit routier. Ces services ne sont pas toujours quantifiables, mais ça raisonne par les tripes!

Une forêt comme celle du Flon améliore-t-elle la qualité de l’air?
L’aspect nettoyage des micropolluants est avéré, mais il est très modeste. En termes d’économie financière pour la santé, on se situe dans des fractions de pour-cent. Une politique publique qui vise à réduire les émissions des polluants (voitures à combustion, chaudières à mazout, etc.) sera plus efficace. Mais cette petite contribution positive des forêts vient s’ajouter à des dizaines d’autres services qui améliorent notre bien-être. Devrait-on donc laisser raser des arbres pour le développement des transports? C’est une question plus complexe. Pour y répondre, il faudrait analyser les effets indirects de chaque variante du projet (y compris celle de ne rien faire) sur le climat et sur la biodiversité. Et ensuite faire l’arbitrage avec les enjeux de mobilité, de santé humaine et d’économie, entre autres.

Il est souvent prévu, en cas d’abattage, de compenser en plantant davantage ailleurs ou sur place. Est-ce un bon compromis?
La compensation a tout d’abord un grand défaut: un arbre de 100 ans et de 20 m de haut rend un service beaucoup plus grand qu’un arbre à peine planté. En plus, lorsqu’on tente de replanter, ça pousse moins bien, il y a toujours un taux d’échec plus ou moins important. Enfin, la compensation n’est pas équitable car les personnes qui passeraient par le Flon ne sont pas celles qui passeront sur le lieu où la compensation se fera (ndlr: notamment à la Vallée de la Jeunesse).

Il faut donc sortir de cette logique de compensation?
C’est un vrai tournant actuel, oui. La protection de la nature a, historiquement, tendu vers la logique du moindre mal. Cela a mené à l’effritement de notre nature et aujourd’hui, on arrive au point où les concessions sont plus difficilement envisageables car on s’approche de seuils qui sont perçus comme des minimums tolérables.

Lausanne a déclaré l’urgence climatique et va réaliser un plan climat en 2020. Les Villes peuvent-elles vraiment protéger le climat, puisque l’enjeu est planétaire?
Déclarer l’urgence pour que cela guide les politiques est important, tout autant que d’élaborer un plan d’actions. Tous les acteurs (individus, entreprises, État) ont un rôle à jouer. Aux États-Unis, alors que le pays est en train de se retirer de l’Accord de Paris, les Villes mènent la charge. L’État, à tous les niveaux, doit avoir un rôle d’exemplarité. Lausanne peut faciliter la transition écologique vers une société neutre en carbone avec une politique territoriale qui réduit les distances entre le lieu de travail et le logement, en incitant l’isolation thermique des bâtiments, ou en servant de la nourriture locale et sans viande rouge industrielle dans les cafétérias publiques.

D’autant qu’on entend souvent dire que le réchauffement climatique frappera les villes plus fortement.
Il est vrai que le réchauffement climatique viendra se rajouter à l’effet de l’îlot de chaleur urbain qui touche déjà les villes. En Suisse, elles devront s’adapter aux changements climatiques à venir, y compris à l’augmentation des nuits tropicales. De mon point de vue, il faut diminuer les émissions de gaz à effet de serre avant tout, car on ne sera jamais certains des effets futurs, et on risque d’altérer irrémédiablement un climat qui nous convient; et deuxièmement car les pires effets impacteront des personnes qui n’ont pas joui des conforts et avantages liés aux émissions, comme les générations futures ou bien les personnes vivant dans les zones côtières basses, par exemple au Bangladesh. En cela, chaque Suisse a une responsabilité particulièrement forte et c’est criminel de continuer à émettre autant de gaz à effet de serre avec les connaissances que nous avons aujourd’hui sur leurs conséquences. Je sais que l’argument éthique est plus difficile à vendre, mais il est plus honnête que de jouer sur la peur des gens et de dire que la société va s’effondrer dans un avenir proche.

Pensez-vous que le débat est devenu trop émotionnel, trop névrotique?
Je reste optimiste car les débats auxquels j’ai participé en Suisse sont globalement constructifs. Cela dit, certaines personnes sont clairement tétanisées par les enjeux. Dans mes classes, je crée un cadre aussi serein que possible, où une réflexion profonde peut avoir lieu. Les enjeux sont trop importants pour se laisser aller dans l’exagération et l’hystérie.


Lire aussi: Le Flon, une forêt de bonnes intentions


Que pensez-vous de l’attitude radicale d’Extinction Rebellion?
Certains individus vont trop loin. Mais le mouvement a le mérite de nous montrer que nous n’atteindrons pas la neutralité carbone en 2050 sans questionner certains acquis considérés aujourd’hui comme sacro-saints.

Vous avez un exemple?
Le moment est venu de questionner avec précaution les dimensions du contrat social qui, indirectement, empêchent une réduction de carbone: les accords de libre-échange; les choix de consommation individuels; l’âge et conditions des retraites; etc. Prenez les droits d’exploitation des centres de production d’énergie (centrales à charbon, barrages hydroélectriques, etc.). Chaque installation a une durée de vie et une concession établies en fonction de la nécessité d’amortir les investissements. Mais le fonctionnement de ce parc au niveau mondial excédera, à lui seul, le bilan carbone pour respecter l’Accord de Paris (+2 °C). On doit trouver des solutions pour parer ces émissions sans créer d’autres injustices. Le défi pour réussir la transition écologique sera de trouver le juste équilibre entre le bien-être des générations présentes, celui des personnes dans d’autres régions moins fortunées que la Suisse et celui des générations à venir.

Les rapports du GIEC sont de plus en plus alarmistes alors qu’il reste des gens qui les remettent encore en question.
Il faut bien garder à l’esprit que les documents du GIEC sont avalisés par les 195 pays membres. Leurs synthèses font donc l’objet d’un certain lissage consensuel. Mais les données climatologiques de la Suisse correspondent déjà aux conditions prédites pour 2050-2080. Il est donc possible que le GIEC ait été trop conservateur dans ses modèles.

Créé: 08.11.2019, 06h42

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