«C’est la mort qui nous attend si nous sommes renvoyés au Mexique»

AsileUne famille aisée qui dit fuir le crime organisé n’a pas obtenu l’asile en Suisse. Une décision «inhumaine», selon ses soutiens.

Gaston, Erika et leur fille de presque 5 ans sont aujourd’hui logés chez une proche à Oron-la-Ville.

Gaston, Erika et leur fille de presque 5 ans sont aujourd’hui logés chez une proche à Oron-la-Ville. Image: Odile Meylan

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Chaque mot est douloureux et peine à sortir de la bouche de Gaston et de sa femme Erika. Depuis l’arrêt du Tribunal administratif fédéral (TAF) du 8 août dernier, qui confirme que le couple et leur fille Junnue doivent quitter le territoire suisse, le monde de la petite famille mexicaine s’est écroulé. «Je ne peux même pas imaginer retourner là-bas», murmure la femme de 45 ans, incapable de retenir ses sanglots. «Au Mexique, c’est la mort qui nous attend», assène, à ses côtés, son mari du même âge, qui explique être en procédure avec le Bureau vaudois d’aide au retour.

Logés chez la sœur de Gaston à Oron-la-Ville, les époux, dont la fille fêtera ses 5 ans la semaine prochaine, avaient déposé une demande d’asile le 24 mai dernier. Cette dernière a été refusée par le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) et leur recours au TAF n’y a rien changé. Une décision «inhumaine et incompréhensible» pour leurs soutiens, dont fait partie un employeur réputé qui s’était engagé à les embaucher dans un atelier mécanique. Ces derniers ne comprennent pas pourquoi l’histoire de la famille est jugée «invraisemblable» et pas «pertinente pour l’octroi de l’asile» par les autorités. Et pour cause. Gaston, à la tête d’une société active dans le domaine des transports à Mexico et propriétaire de plusieurs logements, raconte être victime d’une organisation criminelle depuis décembre 2017, sans pouvoir l’identifier avec certitude. «Les familles aisées, comme la nôtre, sont une cible de choix pour les groupes mafieux qui sont intouchables au Mexique, confie-t-il. Ils voient que votre affaire est florissante et vous demandent de l’argent chaque mois pour «assurer votre sécurité». Si vous refusez, c’est là que les ennuis commencent.»

Vols et menaces de mort

Dans son cas, c’est d’abord un de ses camions qui a été dérobé. «Des individus m’appelaient anonymement pour me menacer de mort et pour me dire que si je voulais récupérer mon véhicule, il fallait que je passe à la caisse. La somme représentait 30% de mes revenus. Je ne suis pas rentré dans leur jeu et j’ai refusé de leur donner quoi que ce soit. J’ai aussi déposé une plainte.»

Les ennuis du père de famille ne se sont malheureusement pas arrêtés là. «Les menaces devenaient de plus en plus fréquentes et de plus en plus précises, explique-t-il. Pendant plusieurs mois, j’ai gardé toute cette affaire pour moi. J’ai craqué quand ils m’ont dit qu’ils allaient s’en prendre à ma femme et à ma fille.»

«J’avais peur de sortir, peur pour mon mari et peur pour ma fille. Je n’en dormais plus la nuit»

En mars 2018, Gaston se confie à son épouse. «Cela m’a terrifiée, articule péniblement Erika, qui était alors employée par une importante entreprise d’événementiel. Je ne pouvais plus travailler. J’avais peur de sortir, peur pour mon mari et peur pour ma fille. Je n’en dormais plus la nuit.» Des angoisses qui continuent aujourd’hui de lui pourrir la vie: un rapport médical décrit ses symptômes et atteste qu’elle souffre de stress post-traumatique (lire encadré).

Cependant, malgré le danger, la famille décide dans un premier temps de rester au pays en se faisant discrète. Une période de courte durée puisque le vol d’un deuxième camion et la descente de plusieurs hommes déguisés en policiers à leur domicile, alors qu’ils étaient absents, les ont convaincus de s’enfuir. «Nos voisins ont filmé la scène, confie le couple. On y voit trois criminels et leur voiture sans plaque d’immatriculation. Ils se présentent comme des agents des forces de l’ordre mais refusent de décliner leur identité. Ils demandent à ceux qui sont présents de me dire qu’ils vont passer à l’action.» Pris de panique, ils décident de tout quitter sans en informer leur entourage au Mexique et s’envolent alors pour la Suisse. Ils y sont accueillis par Claudia, la sœur de Gaston, qui habite une maison cossue à Oron-la-Ville.

Corruption des autorités

Cette cheffe d’entreprise vit dans le Canton de Vaud depuis plus de vingt-six ans et possède la nationalité helvétique. «Le SEM, en pointant du doigt des détails qu’il juge contradictoires, nous dit que mon frère et son épouse ne sont pas crédibles, vitupère-t-elle. Et comme ils n’arrivent pas à prouver que l’État mexicain refuse ou n’est pas en mesure de les protéger, ils ne peuvent pas être considérés comme des réfugiés. Mais quelle autorité peut prétendre ignorer à quel point la corruption gangrène mon pays d’origine? Nous y avons autant peur des criminels que de la police et de la justice.» Folle d’inquiétude pour son frère et sa famille, la Suissesse d’adoption ne sait plus à quel saint se vouer. «Si ma famille, qui n’a pas coûté 1 centime aux contribuables et qui a tout fait dans les règles de A à Z, est expulsée et que des criminels lui font du mal, qui sera responsable? Le Canton? La Confédération? Je veux une réponse claire.»

Créé: 12.09.2019, 06h34

Un rapport médical précis mais «qui ne sert à rien»

«Il est écrit noir sur blanc dans un rapport médical qu’un renvoi de ma belle-sœur est contre-indiqué, s’insurge Claudia, qui loge son frère accompagné de son épouse et de leur fille de presque 5 ans, dans sa maison à Oron-la-Ville. Son état psychologique est reconnu mais le Service d’État aux migrations (SEM) n’en a pas tenu compte. Ce document ne sert à rien.» Depuis qu’Erika a appris qu’un groupe criminel menaçait de mort sa famille, des angoisses n’ont cessé de hanter ses nuits. Plusieurs mois après son arrivée en Suisse, la mère de famille a commencé à consulter.

Le diagnostic établi par le Secteur de psychiatrie et de psychothérapie pour adultes du Réseau fribourgeois de santé mentale est sans appel. Erika souffre de stress post-traumatique. Voici ce qu’on peut lire dans ledit rapport: «Du point de vue médical, au vu de l’état psychique de Madame, un renvoi au Mexique compromettrait son état psychique, avec aggravation de l’état post-traumatique. En retournant sur le lieu, une retraumatisation serait à craindre, ainsi qu’une mise en danger concrète de son intégrité physique et psychique.» Alors, pourquoi l’avis médical a-t-il été ignoré par les autorités? Une question dont s’étaient notamment préoccupés cinq députés vaudois il y a quelques mois.

Contacté, le SEM explique ne pas pouvoir s’exprimer sur les cas individuels en raison de la protection des données. «Sachez toutefois que la situation de la famille a été analysée tant par le SEM que par le Tribunal administratif fédéral (TAF), qui ont estimé que le renvoi de la famille était licite, raisonnablement exigible et possible», répond dans un courriel la porte-parole Emmanuelle Jaquet Von Sury. Le TAF, justement, est plus loquace dans son arrêt du 8 août: «Le SEM a, à bon droit, retenu que les troubles psychiques pouvaient être traités au Mexique, qui possède la structure médicale adaptée.» Un argument qui fait bondir Claudia: «On dit à ma belle-sœur qu’elle peut très bien se faire soigner là-bas alors qu’elle y risque sa vie. C’est le serpent qui se mord la queue.»

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