Une centaine d'Africains survivent en communauté à Lausanne

PrécaritéDans un immeuble squatté à la Blécherette, un collectif de migrants vit l’exil européen entre solidarité, précarité et espoir. Reportage.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Au beau milieu d’un quartier résidentiel de Lausanne, l’immeuble passe presque inaperçu. Les stores sont baissés et une vieille banderole pend au coin d’une fenêtre. Située à quelques encablures de la Blécherette, l’adresse paraît délaissée. C’est pourtant loin d’être le cas. Depuis plusieurs mois déjà, une petite communauté s’y est installée. Ils sont une centaine, tous venus d’Afrique de l’Ouest pour vivre leur rêve européen. À Lausanne, ils se sont trouvé à la fois un toit et un réseau de solidarité. «Dans le trois-pièces où je suis, nous pouvons être jusqu’à 13 à cohabiter. Cela dépend des moments.» Franck* pousse la porte d’un des appartements du deuxième étage. Dans le hall aux murs jaunis, un colocataire lui lance un salut, assis sur le coin de son lit. Son espace de vie, il le partage avec une petite épicerie bien ordonnée: des bouteilles de soda par dizaines et des conserves alignées sur les étagères. À tous les étages, des rythmes africains s’échappent de derrière les portes. C’est le début de l’après-midi. D’un appartement à l’autre, des groupes de jeunes hommes laissent couler le temps, rassemblés dans les chambres ou les salles de séjour. Ils sont originaires de Gambie, du Nigeria, ou encore du Mali. Tous sont membres du Collectif Jean Dutoit, qui rassemble les migrants locataires du squat ainsi qu’une poignée de personnes de la région, qui les soutiennent et militent en faveur de leur cause.

Lettre du Conseil fédéral

Le collectif a défrayé la chronique à diverses reprises depuis le printemps 2015, lorsque plusieurs dizaines de migrants ont formé un campement sauvage à Renens. Jean Dutoit a depuis pris racine en région lausannoise à la faveur de diverses occupations et adopte à présent un ton résolument militant. Jeudi soir, ses membres ont manifesté à Lausanne en réaction à la mort d’un des leurs lors d’une intervention de la police municipale (voir ci-contre). Mais ce n’est pas tout. En novembre dernier, le collectif a diffusé sur Facebook un rapport de plus de 200 pages revendiquant une amélioration de la situation des migrants africains en Suisse, à la fois menacés de renvoi, sans accès au travail, cibles de racisme et victimes de violences policières répétées. Le document a été envoyé à diverses autorités, dont la Municipalité de Lausanne, le Conseil d’État, et même le Conseil fédéral. Le collectif a reçu une réponse inattendue, celle de Simonetta Sommaruga, cheffe du Département fédéral de justice et police, en charge de la migration. Dans sa lettre, elle salue l’engagement du collectif en faveur des personnes migrantes et les efforts qu’il déploie pour améliorer leur sort. Une réaction d’autant plus notable que Simonetta Sommaruga avait tancé le Canton de Vaud au sujet d’un énième campement sauvage formé par le collectif à l’été 2016. Elle avait alors rappelé au Conseil d’État son devoir d’exécuter le renvoi des migrants en situation irrégulière. Au sein du collectif, on ne semble pas craindre une descente de police imminente. Sa situation n’en reste pas moins précaire: une plainte pénale a été déposée par le propriétaire de l’immeuble. Surtout, la plupart des résidents vivent avec la peur d’être contrôlés dans la rue et expulsés du pays. Cela n’empêche pas certains d’être en Suisse depuis des années. Trop longtemps pour envisager un retour en Afrique, et même en Italie ou en Espagne, où certains d’entre eux ont obtenu des papiers, mais pas l’eldorado qu’ils recherchent en Europe.

Une vie marginalisée

À Lausanne, le réseau de solidarité que ces hommes ont développé est une première pour beaucoup d’entre eux: «Ce collectif m’a donné un pilier, un encouragement. Cela m’a permis de trouver plus d’opportunités ici que nulle part ailleurs», assure Nanding*. Il n’en reste pas moins partagé entre espoir et frustration: «Même pour avoir du travail au noir, il faut trouver des gens qui vous fassent confiance, et c’est très difficile pour nous.» Le sentiment d’être victime de racisme ordinaire et institutionnel pèse sur la plupart des esprits. «La marginalisation des Noirs va trop loin!» s’emporte un autre jeune homme devant ses compagnons de chambre. Tous acquiescent. Le fait est que si le squat n’a causé aucun problème selon plusieurs voisins, la méfiance est de mise dans le quartier. Les Africains qui sont à la rue traînent la réputation de s’adonner au deal. Dans son rapport, le collectif avait admis que c’était le cas de certains de ses membres, faute d’autres solutions pour survivre. «La police pense que tous les Noirs sont des dealers, mais les groupes qui vendent de la drogue en ville n’habitent pas ici», assure pourtant celui que tout le monde dans la maison appelle «The Chairman». Figure presque paternelle dans une communauté faire d’hommes jeunes, il préside chaque semaine l’assemblée qui réunit l’ensemble des membres du collectif. «Il faut une forme d’organisation pour que la maison soit bien tenue et qu’il n’y ait pas de problèmes», explique-t-il. Prudent, il assure que le nombre de résidents ne dépasse pas 80 personnes dans la maison. Tous les recoins sont pourtant occupés, y compris les boxes de la cave, dont les palissades de bois sont tapissées de couvertures afin de créer un semblant d’intimité et de chaleur. Comment imagine-t-il sa vie et celle de ses compagnons dans dix ou vingt ans? «Si on nous donne le droit de travailler et de nous loger, la Suisse sera aussi gagnante, glisse le Chairman. Avec le temps et une prise de conscience de la population, nous espérons que les choses changeront pour nous.» *Prénoms d’emprunt. (24 heures)

Créé: 03.03.2018, 08h21

La police accusée de violence

Jeudi, la police cantonale a annoncé la mort d’un Nigérian à Lausanne suite une opération de lutte contre le deal de rue qui a mal tourné. Elle indique que l’homme a fait un malaise après avoir résisté à son arrestation et que des boulettes de cocaïne ont été trouvées dans sa bouche. Jean Dutoit a rapidement annoncé qu’il s’agissait d’un des résidents de la maison. «Notre version est différente de celle de la police, indique toutefois l’un des membres du collectif. Nous avons un témoin qui a vu l’homme recevoir une blessure à la tête. C’est bien un cas de violence policière.»
En raison de l’enquête en cours, Pierre-Antoine Hildbrand, municipal en charge de la Sécurité à Lausanne, ne s’exprime pas sur cette affaire, qui implique des agents de la police municipale. «Je veux que toute la lumière soit faite sur ce drame, quelles qu’en soient les conséquences», indique-t-il néanmoins.
Ce n’est pas la première fois que le Collectif Jean Dutoit accuse la police de Lausanne de bavures. Son rapport diffusé en novembre décrivait plusieurs cas relatés par ses membres. «Des vérifications ont été faites et ces allégations sont trop imprécises pour justifier que l’on saisisse le Ministère public. Il y a trop d’incohérences», indique Pierre-Antoine Hildbrand à ce sujet.

Articles en relation

Interpellé par la police, il fait un malaise et décède

Lausanne Un homme soupçonné de deal a été interpellé par la force, mercredi soir près de la gare de Lausanne. Il est décédé le lendemain à l'hôpital. Plus...

La police de Lausanne accusée de passages à tabac

Lausanne Dans un rapport destiné aux autorités, le Collectif Jean Dutoit, qui compte une centaine de migrants SDF, livre des témoignages détaillés Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Publié le 20 septembre 2018.
(Image: Bénédicte) Plus...