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Les chiites sortent de leur réserve grâce aux jeunes

Avec des racines en Irak, au Liban, en Afghanistan ou en Macédoine, les chiites vaudois pratiquent un islam très minoritaire. La nouvelle génération joue l’ouverture.

Lors de la prière, après avoir levé les mains au ciel, les chiites posent leur front sur un petit bloc de terre de Kerbala, lieu de pèlerinage majeur en Irak.
Lors de la prière, après avoir levé les mains au ciel, les chiites posent leur front sur un petit bloc de terre de Kerbala, lieu de pèlerinage majeur en Irak.
Patrick Martin

Dans le bois d’Écublens, à l’ombre de bretelles d’autoroute, le refuge des Trois-Ponts a plutôt l’habitude d’accueillir les sociétés locales. Mais ce dimanche de novembre il a été loué pour un tout autre événement. Une trentaine de personnes sont là pour célébrer la naissance du prophète Mohammed à l’occasion de la fête du Mawlid.

Au refuge comme à la mosquée, hommes et femmes sont chacun de leur côté. Une grande tenture fait l’affaire pour les séparer. Des ballons sont accrochés aux poutres, les chaises sont alignées contre les murs et le sol s’est couvert de tapis pour l’occasion. Hassan Tairov prend le micro et se met à scander en arabe: «Allah prie sur Mohammed!» L’assemblée lui répond d’une seule voix: «Et sur la famille de Mohammed!» Puis il poursuit en français: «Faites du bruit! C’est le moment de célébrer le Prophète.» Les festivités peuvent commencer.

À 29ans, le jeune Lausannois joue les maîtres de cérémonie, mais il ne se pose pas en imam. Ça ne l’a pas empêché de fonder, il y a cinq ans, avec deux amis, la seule association regroupant les musulmans chiites dans le canton de Vaud. Son nom, Ahl el-Bayt, ou «les gens de la maison», n’est pas choisi au hasard. Il rappelle ce qui distingue l’islam chiite du courant majoritaire sunnite: une spiritualité où les descendants du Prophète, leurs hauts faits et leurs martyrs, occupent une place essentielle.

Jusqu’à 600 fidèles

Minoritaires dans le monde musulman, les chiites le sont aussi en terres vaudoises, où l’on compte plus d’une vingtaine d’associations et lieux de culte sunnites. Mais, à en croire Hassan Tairov, leur nombre n’est pas négligeable. En septembre dernier, environ 600personnes étaient réunies à Lausanne pour célébrer l’un des temps forts du calendrier chiite, Achoura, qui commémore le massacre de l’imam Hussein, petit-fils du Prophète. «Normalement, nous louons des salles de paroisse ou des refuges pour nos événements. Là, il a fallu aménager le garage souterrain d’une entreprise.»

Avec ses racines macédoniennes, Hassan Tairov n’est qu’un des nombreux visages de la communauté chiite vaudoise, qui continue d’évoluer au rythme des vagues d’immigration. Il y a trente ans, celles-ci venaient du Liban et d’Irak. «Ces dernières années, on a vu arriver beaucoup d’Afghans. Un vrai boom. Cela demande parfois d’organiser des célébrations distinctes, en persan et en français, même si nous essayons de réunir les deux groupes chaque fois que c’est possible.» Mais bien d’autres cultures se côtoient au sein de l’association. Son président, Sylvain Oulevey, est un Suisse converti à l’islam, et son trésorier, Hassaneen Eshekary, qui complète le trio de fondateurs, est né d’une famille irakienne.

Depuis 2014, les trois hommes espèrent donner un nouveau souffle à leur communauté, jusque-là plutôt discrète. Il y a quelques années, on les a vus tenir un stand au centre-ville de Lausanne pour marquer leur rejet du terrorisme, puis ils ont participé à une conférence sur le dialogue interreligieux. «La manière dont les chiites sont perçus par les autres musulmans peut être assez hostile, relève Sylvain Oulevey. Quant au reste de la population, elle ne sait en général pas grand-chose de nous.»

Visiblement, les tensions entre chiites et sunnites qui imprègnent le Moyen-Orient déteignent sur la communauté vaudoise. «Nos parents ont longtemps eu une pratique assez renfermée, explique Hassaneen Eshekary. C’est pour cela que nous n’avons ni site internet ni page Facebook pour faire parler de nos événements. Nous restons déchirés entre une volonté d’ouverture et la crainte qui reste présente dans l’inconscient des chiites.»

«Plus de place pour le religieux»

L’association n’a toutefois pas qu’une vocation sociale. «La génération de nos parents a créé un espace à Lausanne dans les années 1990 déjà, mais c’était surtout un centre culturel. Nous avons ressenti le besoin de donner plus de place au religieux», explique Hassan Tairov. Situé au centre-ville de Lausanne, le local en question rassemble désormais une vingtaine de personnes chaque semaine. Et ils ont pris l’habitude de se débrouiller sans imam.

«Pour guider la prière, nous choisissons la personne présente la plus compétente et respectée, explique Hassan Tairov. Chacun apporte sa contribution selon ses connaissances.» Car désigner une personne formée pour tenir ce rôle n’est pas à l’ordre du jour, faute d’argent, mais aussi de candidats. «Le prêche du vendredi comprend une partie en principe consacrée à l’actualité et à la vie de tous les jours. On ne peut pas imaginer confier cela à un étranger qui ignore le contexte suisse.»

«Sans imam, je me demande comment ce sera quand nos petits-enfants seront grands»

Au refuge des Trois-Ponts, c’est donc à Sylvain Oulevey qu’il revient d’ouvrir les célébrations avec un prêche. «Nous avons l’air d’étrangers, même moi qui suis converti. C’est pour cela qu’il est très important de représenter le Prophète correctement, lance-t-il à l’assistance. Il ne suffit pas de croire. Il faut accomplir de bonnes actions!» Depuis sa conversion, il y a quelques années, le trentenaire explique qu’il consacre une partie de son temps à étudier les ouvrages en français sur l’islam chiite. «En dehors de ma famille et de mon travail, c’est ma passion.» Au moment de conduire la prière, en arabe, il passe toutefois le relais à un autre homme, qui a accompli des études théologiques en Irak.

Parmi ceux qui assistent régulièrement aux événements de l’association, Zahra* salue la nouvelle dynamique impulsée par les jeunes. «Ils ont toujours besoin des anciens pour ne pas faire d’erreurs, mais ce qu’ils font est très positif. Il est venu un moment où chacun restait chez soi.» D’autres qu’elle sont toutefois plus réservés, comme Mohammed. Pour lui, la nouvelle génération n’y changera rien, la pratique religieuse recule inexorablement. «Les gens ont du mal à se déplacer, même pour un événement comme celui-ci. Sans imam, je me demande comment ce sera quand nos petits-enfants seront grands.»

* Prénom d’emprunt

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