Les colonies libres, mémoire vive de l’Italie en Suisse

ImmigrationLa fédération à vocation antifasciste fête ses 75 ans au travers d’une expo à Lausanne. Retour sur une histoire bien vivante au travers de quatre immigrés.

Gesualdo, Giuseppe, Gianfranco et Michele sont tous membres de la Colonia Libera Italiana de Lausanne.

Gesualdo, Giuseppe, Gianfranco et Michele sont tous membres de la Colonia Libera Italiana de Lausanne. Image: Odile Meylan

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C’est autour d’une pizza à la Torre, à Lausanne, qu’ils donnent rendez-vous, Gianfranco, Michele, Gesualdo et Giuseppe. Les quatre Italiens sont membres de la Colonia Libera Italiana de Lausanne. Quand il s’agit de raconter l’association, dont la fédération suisse fête ses 75 ans ces jours, c’est Gianfranco qui prend le crachoir, après un «brindisi» à la Colonia.

Il plonge la tablée dans l’histoire de l’Italie, au moment de sa grande rencontre avec celle de la Suisse. «C’est vraiment une vieille dame, la Colonia. Elle a vu le jour à la fin de 1943. Juste avant la constitution de la fédération.» À la fin des années 60, elle passe de dix membres à une centaine à travers toute la Suisse.


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Libre, pourquoi ? En 1943, la chute de Mussolini, puis son emprisonnement et sa libération par les Allemands renforcent la nécessité pour les Italiens de l’étranger de s’opposer, de résister. «Lausanne a été, à certaines périodes, le centre du soutien à la résistance italienne. Il y a même eu des actions militaires organisées d’ici qui se sont passées au nord de l’Italie.» Mais c’est aussi et surtout à l’accueil des réfugiés que se dédie la Colonie. «Il y en avait des milliers, qui ont laissé différentes traces. Certains ne sont jamais repartis. Des intellectuels, des soldats déserteurs…»

Gianfranco, lui, pose ses valises en Suisse, venu de Milan, au milieu des années 70. Il se souvient qu’à l’organisation d’une fête de la libération de l’Italie, un 25 avril, il avait invité le président de l’association nationale des résistants de Milan. «Tout à coup, arrivé ici, il était tout ému. Il s’est souvenu que gamin, avec sa famille, il avait dormi sous un escalier du centre italien!»

Au fil du temps, le rôle de la Colonie s’élargit à de l’activisme ancré en Suisse. «Notre grande bataille, ça a évidemment été le statut des saisonniers», rappelle Michele, arrivé lui aussi dans le courant des années 70 et actuel président de la Colonie. Cette politique n’a été enterrée qu’en 2002. «C’était notre période dédiée aux droits humains au sens large.» Pendant que du côté transalpin, les coups portés à la démocratie semblaient moins forts. «Mais il y a maintenant un retour sinon du fascisme, du moins de valeurs qui s’y associent fortement.»

Cette activité antifasciste est encore présente tout en haut des statuts de la Colonie. «Et en ce moment, ça fait plus que jamais sens», lâche Gianfranco. Michele se souvient de sa surprise lorsqu’il a vu «la tolérance, l’ouverture» de cette Colonie dont les membres venaient de partout en Italie, alors qu’il avait lui-même subi du racisme dans son propre pays parce qu’il venait du Sud. «Mais la discrimination légale que vivaient les Italiens ici m’a choqué. Alors que j’étais bien reçu. L’inverse de ce qui se passait dans mon pays. Je me suis dit que je resterais jusqu’à la disparition des discriminations. Je suis encore là.» Il avoue avoir pleuré le jour où, contraint de se naturaliser pour des raisons professionnelles, il a vu son passeport italien être jeté à la poubelle. Il s’est empressé de le récupérer quand la loi le lui a permis, au début des années 90.

Luttes multiples et éternelles

Aucun des quatre immigrés ne songe à s’en aller. Les statistiques actuelles montrent d’ailleurs une tendance à revenir en Suisse. Gesualdo est arrivé en terre helvétique il y a sept ans et s’est joint à la Colonie trois ans plus tard. Sa femme, une Suissesse, n’a pas souhaité s’établir en Italie. Il s’est résolu à l’exil. «Je suis inquiet pour mes amis, ma famille. Il n’y a aucune perspective là-bas. Les gens perdent espoir à cause des problèmes économiques et se mettent à voter pour le premier type qui se pose en sauveur. Ce qui me frappe maintenant, c’est que les gens ont de moins en moins honte de leurs opinions proches du fascisme. Ils les affichent de plus en plus.» Giuseppe abonde: «Le racisme a quelque chose d’endémique en Italie. De la vraie et pure xénophobie. Alors qu’ils ne se rendent pas compte que par rapport à la Suisse, il n’y a rien là bas ! Est-ce qu’ils arrivent à 5% d’étrangers ? Même pas.»

La Colonia a aussi eu un impact sur Lausanne en jetant les bases qui inspireront grandement, dès le milieu des années 70, la politique d’intégration de la ville. Giuseppe, trentenaire arrivé en Suisse à l’âge de 3 ans, a réalisé un mémoire sur l’impact de ces associations pour la politique de sa ville. «Il a été clair et déterminant», tranche Gianfranco. Qui a appartenu durant quinze ans au Conseil général des Italiens à l’étranger. Lui, Michele et Giuseppe sont encartés au PS et siègent au niveau communal, à Renens et à Lausanne. Une suite logique, à entendre Gianfranco: «Un de nos grands combats, dès 1979, a été l’obtention des droits politiques pour les étrangers. Le seul parti dans le canton de Vaud qui nous a écoutés est le Parti socialiste. Ça crée des liens.»

Le municipal socialiste lausannois Oscar Tosato fait aussi partie des membres. Au moment de vernir l’exposition consacrée à la Colonie actuellement au forum de l’Hôtel de Ville, il n’a pas tu son émotion, lui qui a été caissier de la Colonia durant plusieurs années. Et qui en est toujours membre. Il a notamment souligné le travail courageux qui a visé à «dépasser l’assimilation pour aller vers simplement l’intégration». Et rappelé que le titre de docteur honoris causa décerné par l’Université de Lausanne à Benito Mussolini «leur reste en travers de la gorge».

Aujourd’hui, la Colonie italienne n’a plus de local à elle à Lausanne et loge chez la voisine de Renens. Des riches années de lutte, ses membres gardent l’idée d’un devoir de mémoire. Mais ne cachent pas qu’ils aimeraient retrouver de nouveaux membres, eux qui plafonnent à 25 actifs. Que des hommes de surcroît, ce qui a le don de les navrer.


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À l’époque, «l’association permettait même aux jeunes de se connaître et parfois de se marier!» rappelle Gianfranco en riant. La Colonie ne tient pas de statistiques mais assure que les couples qu’elle a formés sont nombreux. Sa fonction de porte d’entrée dans le pays est désormais supplantée par les bureaux d’accueil des étrangers, mais aussi par les réseaux sociaux. La page «Italiani a Losanna e dintorni» compte plus de 5000 membres.

Gesualdo a approché spontanément la Colonia. Une conséquence, dit-il, de son implication dans les fédérations estudiantines de gauche dans son pays d’origine. Giuseppe est entré de lui même, poussé par ses recherches académiques dans le domaine. Ses parents n’y ont jamais adhéré. (24 heures)

Créé: 14.03.2019, 10h35

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Du 12 au 27 mars
Lundi, mardi, jeudi, vendredi: 10h00-18h00
Mercredi, samedi: 9h00-18h00
Fermé le dimanche

Samedi 16 mars: débat sur l’histoire des Colonie Libere Italiane en Suisse et la Colonia de Lausanne, 10h00

Samedi 23 mars: débat sur immigration et droits humains, 10h00

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