«Le constat de police était écrit d’avance»

CirculationUn cycliste renversé par un taxi à Épesses a déposé une plainte à la police… qui l’a dénoncé au préfet. Une histoire pas si rare à vélo.

C’est le long du chantier du mur de soutènement de Calamin, où la piste cyclable est condamnée, que l’incident entre Francesc Clarena et un taxi a eu lieu.

C’est le long du chantier du mur de soutènement de Calamin, où la piste cyclable est condamnée, que l’incident entre Francesc Clarena et un taxi a eu lieu. Image: ODILE MEYLAN

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Francesc Clarena se rend tous les jours depuis Corsier à vélo à son travail dans l’Est lausannois, par la route du Lac. Il en connaît les courbes et les droites par cœur et reconnaît les habitués, à l’image de ce taxi qui mène chaque matin des enfants à l’école. Le 29 mars, ledit taxi et le cycliste se touchent à la hauteur du chantier de Calamin, sous le village d’Épesses, le vélo tombe, la voiture s’en va. Et le diable se cache dans les détails.

«Arrêté au feu rouge derrière moi, le taxi m’a frôlé en me dépassant lorsque j’étais à la moitié du chantier, ce qui m’a fait chuter», témoigne Francesc Clarena. La version du taxi est légèrement différente: arrêté au feu à côté du cycliste, ils démarrent en même temps, le cycliste perd la maîtrise, tente de s’appuyer contre la voiture et tombe.

Deux versions

Si l’on connaît les deux versions, c’est parce que Francesc Clarena, légèrement blessé et son vélo abîmé, décide ce 29 mars d’aller déposer une plainte. Remis de ses émotions, il remonte sur son vélo avec, en poche, le numéro de plaque du taxi relevé par un témoin, et se rend au poste de l’Association Police de Lavaux, à Lutry. «J’y suis resté deux heures. Mais j’ai eu le sentiment que le constat de police était écrit d’avance.» Selon ses dires, les agents le préviennent que sa plainte pourrait se retourner contre lui, ajoutant: «On sait bien que les cyclistes font n’importe quoi sur les routes.» Finalement il est entendu, le taxi le sera aussi.

Francesc Clarena n’aura pas de nouvelles, malgré ses demandes, avant de recevoir une lettre du préfet début mai. C’est une ordonnance de classement de la procédure pénale dirigée contre lui. «J’avais été dénoncé par l’APOL pour avoir perdu la maîtrise de mon cycle!» s’étrangle-t-il. Ce qui le choque surtout, c’est que la dénonciation ne retient que la version du taxi, ce dernier indiquant même avoir fait demi-tour pour s’assurer que le cycliste allait bien.

«L’automobiliste serait donc revenu voir comment j’allais, moi qui étais tombé tout seul, et ensuite je serais allé le dénoncer à la police? Cela paraît incroyable, non?» Si Francesc Clarena comprend le doute des policiers en l’absence de preuves (lire encadré), il n’admet pas que les deux versions contradictoires n’aient pas été confrontées. Il l’a d’ailleurs signalé par lettre au préfet. Un autre point le chiffonne et motive aujourd’hui son témoignage: «Tout le long de mon audition, j’ai répété que j’étais architecte paysagiste, pas cycliste. La critique facile à l’égard d’un collectif – les cyclistes – est insupportable.»

«Délit de sale gueule»

On ne saura sans doute jamais comment s’est déroulé l’accident du 29 mars. Mais tel n’est pas vraiment le sujet. Arnaud Nicolay, secrétaire général de Pro Vélo Région Lausanne, déplore le «fréquent délit de sale gueule du cycliste» et le «manque de sensibilité au vélo» de certains corps de police. «Le gros problème, dans cette histoire, c’est qu’il semble ne pas y avoir eu d’oreille neutre de la part de la police. Alors que ce n’est pas à elle de porter de jugement.» Ce qui le conforte, c’est la réponse du président du comité directeur de l’APOL et de son commandant à une lettre de Pro Vélo dénonçant l’instruction policière du cas de M. Clarena. Ces derniers se contentent d’accuser réception de leur «diatribe» et de leur «vif intérêt» pour la cause cycliste. «Nous avons été surpris par le ton de cette réponse, qui dénote un certain agacement», indique Arnaud Nicolay.

Contacté, le président Jean-Paul Demierre assume le ton du courrier et raille au passage l’attitude des cyclistes sur la route. S’il renvoie le cycliste au préfet – qui est le dernier à s’être exprimé sur l’affaire –, il promet toutefois de ressortir le rapport de police incriminé et de faire la lumière sur l’historique de ce cas, qu’il a oublié.

Créé: 18.09.2019, 06h48

La Go Pro comme moyen de preuve

La problématique du manque de preuves, lors d’un incident où le cycliste est victime, a été abordée lors d’une rencontre, début mai, entre Pro Vélo et les procureurs des cantons romands.

«Pénalement, vous n’aurez quasi jamais la possibilité de prouver la volonté ou la négligence de l’automobiliste, et n’obtiendrez donc pas de condamnation, c’est pourquoi les victimes renoncent», indique David Raedler, avocat, membre de Pro Vélo et président de l’Association Transports et Environnement (ATE) Vaud, présent à cette rencontre.

Outre les témoins, le seul moyen de preuves est la caméra Go Pro, indique-t-il. «La question de savoir si c’est une preuve valable est ouverte car théorique: on n’a a priori pas le droit de filmer le domaine public.

Mais dans la pesée d’intérêts, la découverte de la vérité l’emporte.» Pour assister les cyclistes lésés, un projet d’«avocat-vélo», qui donnerait notamment un avis juridique gratuit, devrait voir le jour d’ici à fin 2019.

Articles en relation

La police de Lavaux accepte d'indemniser un cycliste brutalisé

Justice Le septuagénaire a retiré sa plainte contre un policier après avoir obtenu des garanties de la hiérarchie. Plus...

Un policier, un cycliste et un fantôme au tribunal

Justice Un sergent comparaît pour avoir brutalisé un aîné à vélo. Mais sa hiérarchie, absente de l'audience, est aussi pointée du doigt. Plus...

La plainte d’un cycliste envoie le policier au tribunal

Lutry Un agent doit répondre de voies de fait et d’abus d’autorité. Il aurait malmené un septuagénaire à vélo qui envoyait un SMS. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.