La disgrâce du système Beaulieu fait des dégâts

LausanneSevrées de mandats, les sociétés choyées par le secrétaire général Marc Porchet ont dû licencier. Avec cette affaire, le canton a ainsi déjà perdu une quarantaine d’emplois.

Image: Patrick Martin

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Le dépôt d’une plainte pénale dirigée contre l’ex-secrétaire de la Fondation de Beaulieu Marc Porchet mi-décembre a provoqué un séisme sur le site du fleuron vaudois. Alors que la poussière retombe, on distingue les premières victimes collatérales de cette affaire: les employés des cinq entreprises partenaires privilégiées de Beaulieu.

Chacune d’elles a en effet dû licencier du personnel. Durant des années, Marc Porchet a confié mandat sur mandat à ces sociétés, par affinité avec leurs responsables, des parents ou des amis. Jusqu’à ce que le conseil de fondation ne tire la prise, alarmé par les conclusions d’un audit du Contrôle lausannois des finances.

Incompréhension

La tournure des événements est vécue comme un coup de massue par les patrons concernés: «Nos employés se sont donnés à fond pour Beaulieu, en toute transparence et à la satisfaction du conseil de fondation, glisse l’un d’eux. Et celui-ci suspend du jour au lendemain toute collaboration.» Tout paiement aussi, puisque certains mandats effectués fin 2017 n’ont pas été réglés. En proie à un souci de trésorerie, le fondateur de Deabat et de Plenitech, Walter Momentè, dit avoir limogé la moitié de son personnel. Soit onze personnes, dont les deux concierges du site.

Beaulieu était le client principal, parfois même unique, qui faisait tourner la boutique de ces entreprises, qualifiées par les autorités de «nébuleuses» gravitant autour de Marc Porchet. Quatre perquisitions simultanées ont eu lieu le 20 décembre, cinq jours après le dépôt de la plainte. Les inspecteurs de la Brigade financière de la Police de sûreté se sont notamment rendus à Saint-Prex, dans les locaux de Swiss Management, la société personnelle de Marc Porchet, à Etoy au siège d’AS Communication, ainsi qu’au Mont-sur-Lausanne, où la Sàrl Qualis a ses bureaux. Deabat et Plenitech n’ont pas eu la visite des pandores.

Le procureur Yvan Gillard débute une enquête qui s’annonce longue et fastidieuse. Seul Marc Porchet, visé par la plainte, a le statut de prévenu. À ce stade, certains de ses proches sont convoqués chez le magistrat comme «personnes appelées à donner des renseignements». Cela ne préjuge pas de la suite, le Parquet pouvant étendre l’accusation à d’autres protagonistes en fonction de ce qu’il ramène dans ses filets. Ou classer l’affaire si celle-ci devait au final se dégonfler.

Mandatée pour assister la fondation dans les projets de développement du site, Qualis serait la firme qui a touché le plus d’argent de la fondation entre 2012 et 2016. Selon nos sources, l’audit articule la somme de 12 millions de francs. Une ex-employée n’est pas étonnée par ce montant important. «Nous nous occupions de tout pour la fondation, jusqu’à la gestion de la boîte e-mail. Il y avait quantité de réunions où aucune décision n’était prise et nous facturions chaque heure de travail, au quart d’heure près.» Le tarif horaire se montait à 130 francs. Les honoraires pouvaient ainsi grimper à 14'000 francs par mois et par employé. «Nous étions au total plus d’une quinzaine et Beaulieu était notre unique client. Quand notre patron a senti le vent tourner, il a fallu de toute urgence se mettre en quête de nouveaux marchés…» Aujourd’hui, l’entreprise est à terre. Tous les employés ont dû être licenciés, indique un cadre. «Nous recevions des missions, ne faisions que suivre les instructions, et nous avons toujours eu la confiance du conseil de fondation. Celui-ci nous doit plusieurs centaines de milliers de francs et il n’a même pas répudié notre contrat. Incompréhensible.»

Les mandats généraux de ces sociétés, pensés comme étant permanents, n’ont fait l’objet d’aucune mise au concours initiale. Un procédé problématique? L’enquête le dira. Qualis, constitué fin 2008, travaille quasi exclusivement pour la fondation depuis 2009, par exemple. «Quand la fondation a choisi de se passer d’une structure interne, il a bien fallu prendre des mandataires qui s’occuperaient du site sur la durée», commente Walter Momentè. La fondation était alors conseillée par un avocat spécialisé dans les marchés publics, dit-il. «Nous n’avions pas de raison de douter de la légalité de la démarche.»

Spirale infernale

Le patron de Deabat et de Plenitech se définit comme un ami de Marc Porchet, qu’il connaît depuis 1990. «Au départ, je l’ai épaulé pour viser les bons de rénovation émis pour le site notamment, car j’étais du métier – j’avais un bureau technique – et je connaissais bien Beaulieu, ayant tenu un stand au salon Habitat & Jardin durant neuf éditions.» Pour les travaux ponctuels tombant sous le seuil des marchés publics, le secrétaire général s’adressait à lui et à ses sociétés, fondées ces dernières années. «Dès que le seuil légal était dépassé, un appel d’offres était lancé, mais nous ne soumissionnions pas toujours.»

Le «système Porchet» a ainsi fonctionné durant des années, au vu et au su du Conseil de fondation. Les sociétés partenaires ont-elles joué un rôle actif dans cette mécanique? Marc Porchet a-t-il floué délibérément la fondation ou a-t-il été dépassé par l’essor de Beaulieu? Car la diversification de ses missions a amené la fondation à brasser de plus en plus d’argent. Tout se serait emballé depuis 2012, entraînant la fondation dans une spirale dépensière que le secrétaire aurait dissimulée en bidouillant les comptes, selon l’accusation que lui portent les autorités.

Marc Porchet conteste toute dimension pénale aux faits qui lui sont reprochés, indique son avocat, Stefan Disch. «Ils se fondent sur un audit réalisé en à peine trois mois dont les conclusions écrites ne lui ont même pas été remises avant le dépôt de la plainte et les annonces aux médias. Un procédé qui traduit une indéniable précipitation.» La défense se refuse à tout autre commentaire sur l’objet de la plainte «pour ne pas parasiter l’enquête». «Avec le temps, la structure mise en place à Beaulieu était devenue inadaptée aux missions de plus en plus étendues et nombreuses que la fondation assumait, ajoute Stefan Disch. Mais une nouvelle structure permanente était justement en train de se mettre en place depuis 2016, comme le demandait M. Porchet depuis longtemps.»

Sa société Swiss Management, qui compte une quinzaine d’employés, subit aussi de plein fouet les événements, et ce dernier «a dû procéder à plusieurs licenciements», précise l’homme de loi. (24 heures)

Créé: 08.02.2018, 06h36

Rappel des faits

Les autorités ont révélé le scandale le 21 décembre, lors d’une conférence de presse présidée par la cheffe du gouvernement vaudois Nuria Gorrite. À la suite d’un audit du Contrôle des finances lausannois, le mandat du secrétaire général de la fondation depuis 2000, Marc Porchet, a été révoqué, et une plainte pénale a été déposée contre lui pour «gestion déloyale» et «faux dans les titres». Il aurait attribué à cinq sociétés tenues par des parents ou des amis, des mandats qui totaliseraient entre 20 et 27 millions de francs entre 2012 et 2016. Pour des travaux parfois «inutiles, redondants, surfacturés». Les finances de la fondation seraient dans un état critique et Marc Porchet est accusé d’avoir caché cette réalité en maquillant les comptes annuels. Le président de la fondation, Gustave Muheim, a préféré démissionner pour «ramener de la sérénité».

Gestion courante dans l’urgence

Badges retirés, perquisition, services au ralenti… Sur le site de Beaulieu, depuis le 20 décembre 2017, rien n’est plus pareil. «Du point de vue opérationnel, il est certain que la situation est compliquée, admet Grégoire Junod, syndic de Lausanne et président de la Fondation de Beaulieu ad interim. Mais nous pouvons compter sur une équipe très motivée et avançons selon le calendrier fixé.» Marc Porchet avait anticipé une transition difficile. Il avait proposé, en cours d’audit, de démissionner tout en assurant le passage de témoin jusqu’à l’été 2018. Les autorités ont refusé. Et au moment de la découverte du contenu de l’audit, elles ont privilégié une coupure nette.
«Avec la crise de Beaulieu, plusieurs compétences ont disparu du site, concède Grégoire Junod. Il a fallu prendre des mesures urgentes en matière de ressources humaines, d’informatique et de comptabilité. Elles ont été mises à la disposition de la Fondation par la Ville de Lausanne.»
Un architecte indépendant, mandaté par les autorités, s’affaire à démêler l’état des projets et la validité des devis. Le chantier de l’École de La Source, le seul qui avait déjà débuté réellement, est «maîtrisé», explique la municipale Natacha Litzistorf. «Tout roule, nous arrivons au bout.»
«Nous devons requestionner l’ensemble des options techniques prises ces dernières années pour les parties communes au Théâtre de Beaulieu, au Tribunal arbitral du sport (TAS) et à Eldora», poursuit l’élue écologiste. Le projet de rénovation du théâtre et la transformation nécessaire à l’arrivée du TAS sont concernés en premier lieu. Pour ce dernier, «le dossier de demande de permis de construire est ficelé», relève encore Natacha Litzistorf. Mais pour ce qui est de la salle du théâtre en elle-même et son avenir, les choses restent floues. De quoi inquiéter Eldora, qui, comme c’est le cas depuis le début, attend de savoir si et quand les travaux se dérouleront avant de confirmer la construction de son grand restaurant.

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