Des enfants de victimes et de nazis unis pour raconter la Shoah aux gymnasiens

LausanneQuatre témoins de deuxième génération ont partagé jeudi avec les jeunes une émotion intacte face à l’horreur.

Deux enfants d’officiers nazis et deux enfants de résistants assassinés dans les camps ont témoigné face aux gymnasiens, jeudi à l’aula du Palais de Rumine.

Deux enfants d’officiers nazis et deux enfants de résistants assassinés dans les camps ont témoigné face aux gymnasiens, jeudi à l’aula du Palais de Rumine. Image: Philippe Maeder

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«Pendant les dernières années de la vie de mon père, je sentais de plus en plus qu’il était un assassin.» Plusieurs fois, Ulrich Gantz a eu la voix brisée en livrant son témoignage face à des dizaines de gymnasiens. C’était jeudi matin, au Palais de Rumine, à Lausanne. Deux enfants d’officiers nazis et deux enfants de résistants assassinés dans les camps ont partagé leurs histoires. Un quatuor improbable, réuni par un héritage douloureux, mais aussi par le désir de maintenir vivant le souvenir de la barbarie.

Ulrich Gantz a toujours su qu’il était le fils d’un SS, mais il a dû attendre la mort de son père pour découvrir la vérité sur ses crimes. C’était en 2002. Son frère, lui, voulait brûler les archives laissées par le disparu, un patriarche aimé et respecté. Ne pas regarder. Ne rien savoir. Ulrich a promis de garder le secret s’il pouvait les lire. Puis il a rompu son vœu. «Témoigner était un devoir moral. Mon père et ses comparses ont tout fait pour cacher leurs crimes. Et pendant toutes ces années, ma famille les a aidés en gardant le silence.»

«Qu’ils arrivent à parler de leur père montre que l’histoire évolue. Ils refusent de reproduire le passé »

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le père d’Ulrich Gantz faisait partie des Einsatzgruppen, des escadrons dont la mission était d’exécuter aussi bien des Juifs que des ennemis politiques, à mesure que les armées allemandes envahissaient l’Union soviétique. Lors de son procès, après la guerre, l’officier SS a été inquiété pour son implication dans des massacres qui ont coûté la vie à 68'000 personnes en trois semaines. Il a été mis hors de cause faute de preuves, mais découvrir les documents du tribunal a marqué son fils au fer rouge. «J’avais du mal à imaginer le nombre d’exécutions, d’hommes, de femmes et d’enfants, que cela pouvait représenter chaque jour.»

Barbara Blix essaie elle aussi de comprendre qui était ce père dont elle a découvert en 2006 qu’il n’était pas simplement médecin sur les lignes de front. «Comment un homme ordinaire a-t-il pu tomber dans le piège d’un démagogue brutal?» Aujourd’hui encore, elle peine à dire qu’il était un assassin. Jean-Michel Gaussot, lui, a vécu dans le souvenir d’un père qu’il n’a pas connu, le résistant français Jean Gaussot, mort dans le camp de Neuengamme, en Allemagne, quelques jours avant la fin de la guerre. Mais lors de leur première rencontre, le fils du héros a tendu la main à la fille du SS. «La douleur que nous ressentions n’était pas la même, mais elle devait nous rapprocher plutôt que nous éloigner. Une amitié est née et nous avons eu envie de témoigner ensemble», se souvient-il, assis aux côtés d’Yvonne Cossu, elle aussi fille de résistant et dernier membre de ce quartette.

Message toujours pertinent

Alors que la génération des bourreaux et des victimes s’apprête à disparaître, ces témoins indirects de l’horreur reprennent le flambeau du travail de mémoire avec une puissance qui n’a pas échappé aux gymnasiens. «On connaît les événements de la guerre dans les grandes lignes, mais ce n’est pas souvent que l’on est face à la réalité», réagit Céline Baumgartner, 19 ans, en 3e année au Gymnase de Nyon. «Savoir ce qu’ils ont ressenti crée une empathie qu’on ne trouve pas dans toutes les infos dont on dispose déjà», observe quant à elle Gulay Oksuz, 17 ans, en 3e année au Gymnase du Bugnon.

«Plus jamais ça.» Le message n’a pas changé et il est toujours pertinent. Pour Céline Baumgartner, les clichés et les remarques antisémites n’appartiennent pas au passé. «On en entend encore souvent, et pas toujours pour rire bêtement.» Par leur démarche, les héritiers de l’horreur donnent leur réponse à ce constat. «Qu’ils arrivent à parler des crimes de leur père montre que l’histoire évolue. Ils refusent de reproduire le passé», conclut Tamara da Silva, 19 ans, en 3e année au Gymnase de Nyon. (24 heures)

Créé: 18.01.2019, 06h41

Devoir mémoriel: «Le combat continue»

L’événement de jeudi a été organisé par la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD). Trois questions à son secrétaire général, Johanne Gurfinkiel.

Quelle est la force de ces témoins de 2e génération?

Même si les victimes de l’Holocauste disparaissent, il est inconcevable que le travail de mémoire s’arrête là. C’est aussi pour cela que nous mettons en avant ces témoignages.

Qu’apporte la parole des enfants de nazis?

Jusqu’ici, on n’aurait jamais pu imaginer inviter les bourreaux eux-mêmes à témoigner. Avec cette 2e génération, qui n’est pas coupable et qui a fait un gros travail de recherche, on entre dans l’intimité de tous ces gens anonymes. C’est fondamental pour comprendre que les bourreaux n’étaient pas que des dignitaires.

Craignez-vous la disparition des derniers témoins directs de l’Holocauste?

Évidemment, mais le combat continue et nous devons être capables de proposer des nouvelles voies. Il y aura toujours, de génération en génération, des gens pour rappeler ce qui s’est passé.

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