L’enquête avance sur le drame du CHUV

JusticeLa prise en charge de Rute, qui a trouvé la mort avec son bébé, a aussi été défaillante deux jours avant la catastrophe.

Veuf depuis près de quatre ans, Zymer Hadergjonaj va enfin être entendu par la justice.

Veuf depuis près de quatre ans, Zymer Hadergjonaj va enfin être entendu par la justice. Image: Florian Cella

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

L’enquête sur le drame du CHUV qui a vu la jeune Rute et son bébé trouver la mort fin juin 2016 va connaître ce lundi une étape importante: Zymer Hadergjonaj, qui a perdu tant son épouse que sa fille Lizéa sur le point de naître, va enfin être entendu par la justice. De plus, avec les autres auditions devant le procureur cette semaine, le cercle des responsables du drame sur le plan pénal est désormais susceptible de s’élargir.

Pour rappel, deux ans après le drame, «24heures» avait révélé que les expertises ordonnées par la justice avaient établi une très longue liste de graves violations des règles de l’art (lire encadré): les professionnels du CHUV ont multiplié les erreurs, sans s’apercevoir que Rute était dans un état très grave à son arrivée.

Désormais, le dernier expert en date, infectiologue, souligne lui aussi les erreurs médicales commises le jour où le drame s’est noué. Il pointe de surcroît une prise en charge défaillante deux jours plus tôt, où Rute s’était également rendue au CHUV. Si bien que, au-delà de la somme des manquements commis les 23 et 24 juin, la justice doit désormais se pencher sur ceux du 21 juin.

Une série d'événements dramatiques

Sitôt le drame survenu, les regards s’étaient tournés vers l’infirmier qui avait extubé accidentellement Rute, déjà très mal en point avec plusieurs organes endommagés par la rare bactérie productrice de toxines qui l’avait attaquée, le streptocoque du groupe A (Streptococcus pyogenes). Mais cette manipulation malheureuse n’était que la dernière catastrophe d’une série d’événements qui auraient très probablement mené irrémédiablement à la mort de la jeune femme. Comme l’écrit l’infectiologue: une fois la «tempête inflammatoire» lancée, «il est rare qu’on puisse l’arrêter, malgré la perfusion d’antibiotiques efficaces. C’est avant qu’il faut agir, lorsqu’on en a encore le temps.»

À ce stade de l’enquête, la question cruciale devient donc: si, le 23 juin, la bactérie avait déjà été disséminée dans son sang avec pour conséquence que les probabilités étaient très élevées que Rute meure quoi qu’il arrive, est-ce que la donne aurait pu être changée deux jours plus tôt?

Ni examen ni frottis

Le 21 juin 2016, la gynécologue de Rute l’avait envoyée au CHUV pour une suspicion de gestose (maladie causant de l’hypertension, dangereuse pour le bébé). Problème: alors que Rute s’était visiblement plainte de maux de gorge, le médecin n’a vraisemblablement même pas regardé le fond de sa bouche, comme le souligne en plusieurs endroits l’infectiologue. Qui est catégorique: un examen ORL et un frottis de dépistage de l’angine à streptocoques (lire encadré) s’imposaient, «ne pas y procéder est une faute».

À 70% de vraisemblance, selon l’expert, le streptocoque était déjà dans la gorge de Rute le 21 juin. Si un frottis avait été effectué, il l’aurait sans doute mis en évidence, permettant la prescription d’antibiotiques. Si ces médicaments avaient été donnés à ce moment-là, la jeune femme aurait eu 80 à 90% de probabilités de survivre.

Des dégâts foudroyants

Alors que, le 23 au matin, à son arrivée au CHUV, ses chances s’étaient drastiquement réduites: une fois la bactérie dans le sang, «la mortalité est très élevée et atteint entre 30 et 60%, souvent quel que soit le traitement», souligne l’expert. La progression et les dégâts sont foudroyants: selon les études scientifiques, la mortalité augmente d’environ 7% pour chaque heure perdue sans antibiothérapie efficace. «L’évolution est probablement encore plus dramatiquement rapide avec le SGA qu’avec beaucoup d’autres bactéries», ajoute l’expert.

À quel moment la bactérie s’est-elle disséminée dans l’organisme de Rute? Quelle faute a-t-elle entraîné avec la plus haute probabilité la conséquence funeste pour la jeune femme? Le focus pénal se déplace actuellement de l’extubation accidentelle aux premiers actes bien en amont du drame. La bataille juridique à venir se fera à n’en pas douter sur des chiffres de chances de survie. En effet, pour qu’une responsabilité pénale soit engagée, les fautes, même graves, ne sont pas suffisantes. «Il faut encore établir un lien de causalité entre ces comportements fautifs et la mort», rappelle MeJean-Marc Courvoisier, avocat de Zymer Hadergjonaj.

Certitude requise

Alors que l’état de Rute ne semblait pas désespéré, aux yeux de son mari, à son arrivée au CHUV, le 23 juin, elle avait probablement plus d’un risque sur deux de mourir, un pourcentage énorme. «Humainement, il y avait encore beaucoup d’espoir de la sauver. Mais juridiquement il faudra établir avec un degré de probabilité qui confine à la certitude que, si la prise en charge de Rute avait été conforme aux règles de l’art, Rute aurait survécu», détaille MeCourvoisier.

Trois ans et demi ont passé, mais Zymer Hadergjonaj est toujours très affecté. «J’oublie beaucoup de choses au quotidien. Par moments, je me sens vraiment mal, j’ai encore des problèmes pour dormir.» Comme n’importe quel non-juriste, il a de la peine à imaginer que les fautes graves commises le 23 juin ne seront peut-être pas retenues par la justice. «Je ne comprends pas: ma femme marchait lorsque je l’ai accompagnée au CHUV, se désole Zymer Hadergjonaj. C’est seulement en fin d’après-midi, alors qu’ils nous ont fait attendre des heures et qu’ils ont même pensé à un moment nous renvoyer à la maison, qu’elle a commencé à vomir, à ne plus réussir à respirer et même à avoir du sang dans la bouche.» Ce lundi, il racontera au procureur l’exact déroulé des événements, tel qu’il se l’est déjà maintes fois ressassé en son for intérieur.

Créé: 20.01.2020, 06h43

Rappel des événements

Les rapports d’experts ont révélé de graves violations des règles de l’art dans la prise en charge de Rute au CHUV en 2016.

21 juin: malgré son angine, le gynécologue du CHUV n’examine pas la gorge de Rute. Par malchance, elle est très probablement déjà infectée d’une bactérie rare productrice de toxines, Streptococcus pyogenes.

23 juin: les urgences de la maternité du CHUV fonctionnent ce jour-là comme un week-end en raison d’un congrès à Interlaken. À son arrivée en début de matinée, l’état de Rute est sous-estimé: elle a non seulement un taux de globules blancs anormalement élevé et de la fièvre (38,3), mais elle présente surtout une hypotension sévère et une tachycardie, des éléments pointant vers un possible arrêt cardiaque. Les experts sont unanimes: «De telles valeurs associées à une fièvre doivent faire penser à tout médecin ou même infirmier à un choc septique», un état «qui nécessite une prise en charge immédiate par des professionnels de la réanimation». Les gynécologues du CHUV ne bronchent pas.

Entre 18h15 et 18h45, un antibiotique lui est administré, beaucoup trop tard. Sa mortalité est déjà «d’environ 56%» selon l’expert infectiologue. Le bébé meurt.

A 21h50 seulement, elle arrive aux soins intensifs, où elle aurait dû être acheminée dès son arrivée.

Ses hémocultures sont acheminées trop tardivement aussi.

Dans la nuit du 23 au 24 juin, entre 1h40 et 3h40 du matin, la césarienne pour extraire le bébé est pratiquée, «tardivement» selon les experts.

Le 24 juin, elle est extubée accidentellement. Par malchance supplémentaire, elle est sur l’un des deux seuls lits qui ne possèdent pas d’alarme. Le tuyau qui l’intube est d’abord mal replacé, si bien qu’elle manque d’oxygène pendant un certain temps.

Le 25 juin, Rute est déclarée en état de mort cérébrale.

Le frottis de la gorge n’est plus indiqué

En 2019, les recommandations médicales ont changé concernant les frottis de la gorge pour rechercher la présence de streptocoques. Comme les complications sont considérées ne plus exister en Europe, le frottis n’est plus recommandé, même en présence de fièvre importante, de dépôts blanchâtres sur les amygdales ou de ganglions gonflés. Mais, selon l’expert infectiologue, il faut encore rechercher cette bactérie en cas d’angine chez un patient qui ne se défend pas bien contre les infections, femmes enceintes comprises.

Pour elles, un dépistage systématique se fait pour le streptocoque du groupe B, par frottis vaginal. En cas de test positif, les parturientes doivent être traitées pour éviter qu’elles infectent leur bébé lors de l’accouchement. Mais le frottis dans la gorge pour le streptocoque du groupe A (SGA) n’est jamais effectué de routine chez une femme enceinte. Pourtant, atteintes d’un SGA, elles ont vingt fois plus de risques de développer une infection qu’une femme non portante, avec des atteintes au cœur et aux reins à la clé.

Articles en relation

CHUV: une mère enceinte meurt juste après son bébé

CHUV Les décès d’une femme de 32 ans et de sa fille sur le point de naître sont sans doute dus à un streptocoque. Mais un problème à l’hôpital a empiré une situation déjà critique. Plus...

Une reconstitution aura lieu sur place pour comprendre le drame du CHUV

Enquête Le Ministère public a ordonné une mesure rare dans un cas médical. Rejouer la scène doit entre autres permettre de voir comment la patiente a été extubée accidentellement. Plus...

Des experts pointent des manquements au CHUV

Drame Les premiers rapports sur la mort, en juin 2016, d’une maman et de son bébé sur le point de naître signalent une série de violations des règles de l’art. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.