L'Espace 44 où s'égaillent les élèves des Bergières

Quartiers lausannois (2/5)Dans le sillage des débats sur l’animation socioculturelle, «24 heures» s’est rendu dans les quartiers. Aujourd’hui, la pause des élèves qui s’éclatent avant la reprise des cours.

L'animateur socioculturel Jean-paul Bittar en pleine partie de ping-pong tournant avec les élèves des Bergières.

L'animateur socioculturel Jean-paul Bittar en pleine partie de ping-pong tournant avec les élèves des Bergières. Image: FLORIAN CELLA

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Autour de la table de ping-pong, ça tourne vite, dans un vacarme assourdissant. Jean-Paul Bittar, animateur, émerge comme un Neptune au milieu des jeunes têtes en mouvement. Ils sont une soixantaine à fréquenter le centre. L’image est chaleureuse et tranche avec l’aspect inamical du béton borgne dans lequel est installé l’Espace 44.

Pourtant, le Centre d’animation socioculturel des Bergières, qui occupe ni plus ni moins que l’abri de protection civile du collège, a été soigneusement repeint et redécoré au fil des décennies. À ses débuts, l’endroit était un haut lieu de la culture rock et punk lausannoise, à l’enseigne du Régional Rock. De nombreux groupes locaux s’y sont formés, avant de s’«exporter» du côté de Grand-Vennes en même temps que leur animateur, Gérard Leuba.

Le centre travaille en cohérence avec le réfectoire du Collège des Bergières, où il assure la surveillance des enfants. À midi, le moniteur Chaminda Maillardet, qui travaille avec les animateurs, se tient là, en sentinelle bienveillante. «L’équipe de cuisine a bien assez à faire et ne peut pas s’occuper d’être dans la salle pendant les repas», explique-t-il.

Mais Chaminda Maillardet ne parle pas de surveillance des élèves. Il préfère le terme de «régulation», qui implique davantage d’engagement de la part de l’adulte. Cette rentrée, les enfants inscrits pour les repas ont en majorité entre 10 et 11 ans. À la grande table, six garçons se dépêchent de manger: «Après, on va jouer dehors!» Vladimir, Tomas, Shams, Luca, Iker et Mattis préfèrent une partie de cache-cache «dans le périmètre du collège», comme le précise Vladimir, plutôt que de s’enfermer dans le centre.

En ce début de septembre, il fait encore chaud. Maïssam et Alicia, quant à elles, vont rejoindre l’abri une fois leur assiette terminée.

Pas de téléphone à table

Alors que nous discutons au milieu des bruits de fourchettes, le regard de Chaminda Maillardet erre discrètement sur la salle. Il s’interrompt d’un coup et s’approche prestement mais doucement d’un jeune garçon.

«Notre rôle est éducatif; ce n’est pas juste du gardiennage. Parfois nous faisons le travail des parents, même si la plupart des enfants sont bien éduqués»

Le moniteur lui rappelle qu’à ce moment de la journée il ne doit pas sortir son téléphone. «Notre rôle est éducatif; ce n’est pas juste du gardiennage. Parfois nous faisons le travail des parents, même si la plupart des enfants sont bien éduqués.» Après l’école, le moniteur s’occupera aussi des devoirs pour ceux qui le demandent. Retour au centre. Linnie, 12 ans, finit son casse-croûte. Elle nous raconte qu’elle a fréquenté le centre régulièrement lors d’un cours de théâtre: «C’était superpassionnant, dit-elle. On a appris à improviser et à monter une pièce.» Derrière l’antichambre et la salle blanc et bleu où trône la table de ping-pong, une pièce peinte en rouge et noir creusée d’une fosse carrée fait office de scène.

Les décibels y sont tout aussi hauts. Un groupe d’élèves joue à la balle américaine avec une balle en mousse. Au mur, un avertissement, l’un des rares, d’ailleurs: «Tu n’es pas autorisé à prendre ton ami en photo sans son autorisation.» À vrai dire, peu d’élèves ont eu le temps de sortir leur appareil. Le jeu est roi en ce début d’après-midi. Chaminda Maillardet estime que ces moments de respiration sont fondamentaux. «On leur demande tellement de rester assis. Ils ont besoin de se défouler.»

Un enfant tape sur le clavier du piano installé à l’entrée dans un vacarme d’enfer. Jean-Paul Bittar et sa collègue Carole Gachoud racontent que les jeunes viennent à la fois de Pierrefleur, au nord, et de Prélaz, au sud. Le centre draine des familles de la classe moyenne qui font parfois preuve d’une belle solidarité. «Il y a des réseaux de familles qui s’organisent pour accueillir les enfants à midi à tour de rôle», évoque Carole Gachoud. Mais le quartier recèle aussi des gens plus isolés.

Aux yeux de Jean-Paul Bittar, il est important que l’équipe d’animation garde ses sens en éveil pour repérer ces personnes moins favorisées et tenter de les faire participer. «L’animation socioculturelle a pour vocation d’observer les dysfonctionnements de la société», plaide-t-il. Il déplore une tendance générale, encouragée notamment par la Ville, à l’organisation d’activités et d’événements propres à toucher le plus de monde possible. «Nous perdons de vue que l’activité des centres n’est qu’un prétexte pour entrer en contact avec les gens et non une vitrine pour les politiques de Lausanne.»

Il est 14 heures, l’Espace 44 se calme peu à peu. Les animateurs vont pouvoir savourer un peu de silence.

Créé: 21.10.2019, 08h36

Gouvernance

La Fondation doit revoir son mode de fonctionnement

En proie à des tiraillements depuis des lustres («24 heures» du 16 octobre), les différents acteurs impliqués dans l’animation des quartiers lausannois viennent de passer des mois intenses pour tenter de donner un cap plus clair à l’ensemble du secteur socioculturel. La chose n’est pas aisée.

D’un côté, une collectivité publique, Lausanne, fournit l’argent (quelque 11 millions annuels). De l’autre, les gens du terrain, animateurs et associations de quartiers, créent et gèrent des projets pour intégrer la population et mettre les habitants en lien les uns avec les autres. Une structure, la Fondation pour l’animation socioculturelle lausannoise (FASL), se trouve à l’articulation de tout cela. Avec le temps, son instance dirigeante, le conseil de fondation, est devenue bancale.

L’organe comprend des représentants de toutes les parties, Ville, animateurs, associations de quartiers, dans un fonctionnement qui mélange des intérêts contradictoires.

L’actuel président, Philippe Lavanchy, ancien haut commis de l’État, a entrepris de démêler l’écheveau aux côtés de la nouvelle directrice de la FASL, Chloé Ballif, et du vice-président, Jacques-André Vulliet. Lorsqu’il est arrivé en poste, en février 2018, le président a entamé une tournée dans les centres et auprès des responsables de la Ville.

Il y a découvert «de profonds désaccords». Les exigences des administratifs ne sont pas les mêmes que celles des gens du terrain. D’un côté, il faut montrer que l’argent du contribuable est bien utilisé, de l’autre, l’enjeu du travail social est subtil et court sur le long terme.

Philippe Lavanchy, enseignant à l’origine, raconte avoir découvert une corporation des animateurs qui défend fermement sa ligne. «Ils ont, dit-il, cette conviction que l’expertise en matière d’animation socioculturelle repose chez les professionnels.

Ils promeuvent une culture artisanale du sur-mesure de l’adaptation à l’imprévu. Ils valorisent l’initiative spontanée et la création de liens qui permettent de faire émerger des projets.» Pas facile d’accorder ce besoin de souplesse avec la définition d’objectifs politiques et comptables.

Dans ce contexte, le président, le vice-président et la directrice ont conduit une démarche interne de refonte des statuts de la FASL, qui devaient par ailleurs être adaptés au nouveau droit des fondations.

Le travail, fait de maints allers et retours entre les parties et mené en mode participatif, a duré un an. La structure du conseil a notamment été revue, de manière à prévenir tout conflit de loyauté. À ce stade, l’autorité de surveillance des fondations a donné un préavis favorable.

Les nouveaux statuts doivent maintenant être avalisés par la Municipalité, tandis que la nouvelle convention de subventionnement qui décrit les objectifs à atteindre se trouve en négociation. Le chantier pourrait aboutir fin 2019.

Bio urbaine

Habitants
La Ville de Lausanne délimite le quartier selon les axes Beaulieu-Grey-Boisy. Le secteur comprend 6250 habitants (chiffres 2018), parmi lesquels une forte présence de séniors et de familles suisses.

Particularité
Le quartier s’est rendu célèbre pour avoir refusé le rehaussement de treize immeubles.

Le centre
L’Espace 44, sis au 44 de l’avenue des Bergières, à même le collège, a un passé glorieux dont les vieux rockeurs lausannois se souviennent. Lors des événements de Lôzane bouge, dans les années 1980, des descentes de police y avaient lieu plusieurs fois par semaine. Monté dans un abri PCi, il n’y a pas de fenêtres. Les animateurs qui souffraient de problèmes de santé ont désormais un bureau adjacent où pénètre la lumière du jour.

Perspectives
Le projet existe d’aménager le parvis du centre commercial pour le rendre plus vivant. Le programme de densification sur le toit de la Migros a fait l’objet d’une pétition d’opposants. Une démarche participative est à l’œuvre.

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