Etrangers ici, étrangers là-bas

ImmigrationLeur retour au Kosovo a viré au cauchemar. Et les autorités suisses ne les veulent plus. Récit.

Raif Ismajli, entouré de sa femme Florije, son fils Albert et son petit-fils Lenor, se bat à la Cour européenne des droits de l’homme pour pouvoir récupérer leurs titres de séjour en Suisse.

Raif Ismajli, entouré de sa femme Florije, son fils Albert et son petit-fils Lenor, se bat à la Cour européenne des droits de l’homme pour pouvoir récupérer leurs titres de séjour en Suisse. Image: Patrick Martin

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Lorsqu’il parle de sa maison, Raif raconte, avec cet accent à mi-chemin entre les Balkans et le Pays de Vaud, les belles années passées à Sullens puis à Renens. Prelez i Jerlive, son village d’origine, il n’en dira rien. Raif Ismajli, 53 ans, a bien un passeport kosovar. A l’entendre, ce bout de papier serait son dernier lien avec le pays qui l’a vu grandir. Dans le salon familial, lustré jusque dans les moindres recoins, Raif a décidé de raconter son histoire. Celle partagée certainement par d’autres immigrés comme lui. Celle d’un homme travailleur sans problème, qui a su s’intégrer parfaitement durant quatorze ans en Suisse au bénéfice d’un permis C. C’était avant de décider de rentrer au Kosovo et de déchanter. Parce qu’il se sentait étranger dans son propre pays, lui et sa famille ont repris pour la seconde fois le chemin de la Suisse en 2011. Mais les autorités helvétiques ont refusé de lui rendre son statut. Leur destin est désormais entre les mains de la Cour européenne des droits de l’homme.

D’un régime de fer à Sullens

Son exil a débuté, comme beaucoup d’autres, au milieu des années 1980 alors que la crise bat son plein dans le régime de fer de l’ex-Yougoslavie. «J’avais 22 ans, je n’avais pas d’emploi alors j’ai suivi mes frères en Suisse où je travaillais comme jardinier. On était tous saisonniers.» Quatre ans plus tard, le jeune homme obtient un permis B et fait venir sa femme, son fils Albert et sa fille Edona. La famille s’installe dans une maison de la campagne vaudoise partagée avec son frère. Raif se souvient des voisins si sympas avec eux, des enfants qui se feront vite des copains, d’un emploi fixe comme maçon, et de la naissance d’un deuxième fils, Shkelzen, en 1994.

Une vie parfaite où le mot immigré s’effacera vite pour celui d’intégré. Premier coup dur en 1996 lorsque le frère de Raif est victime d’un grave accident qui le plonge dans un coma durant deux ans avant qu’il ne meurt. Raif se rend au Kosovo pour l’enterrement. La guerre vient d’éclater. Avec d’autres membres de sa famille, ils se retrouvent bloqués en plein conflit. Essuyant des tirs, ils fuient à pied durant deux jours, et finissent par s’entasser dans la maison d’un village avec des dizaines d’autres réfugiés. «On est restés un mois avant de pouvoir repartir par la frontière de la Macédoine. On a tous été très choqués.»

Marqué par cet épisode, Raif décide, à la fin de la guerre, de retourner au pays avec les siens pour aider ses parents restés au Kosovo, comme le veut la tradition. Nous sommes en 1999. «J’avais vu mes parents épuisés par la guerre, leur maison rasée. Je voulais les aider et je pensais que le régime était meilleur.»

Très vite, le retour au Kosovo se transforme en cauchemar. «On nous regardait comme des bêtes, se remémore Raif. On me demandait pourquoi j’étais revenu. Les gens disaient qu’on était des étrangers, qu’on devait repartir d’où on venait.» De la jalousie? Peut-être. Signe d’une amertume de ceux qui n’avaient pas quitté le pays lors des moments durs? Certainement. Il tente d’ouvrir son entreprise mais personne ne veut lui donner du travail. Il essaie alors d’obtenir un emploi, sans succès. «Moi qui avais envoyé chaque mois de l’argent au Kosovo, je n’avais rien en retour.»

Mais cette année-là, la famille Ismajli ne perdra pas seulement son sentiment d’appartenance. Sur le chemin de l’école, une route où les camions roulent pleins gaz, à seulement 300 mètres de la maison familiale, Shkelzen, 6 ans, est brutalement happé par un poids lourd. «Le prof a fait traverser les enfants. Une partie a réussi mais pas mon fils.» Le regard de Raif se mouille, les visages de la famille se ferment. La blessure est incurable. «J’étais bloqué dans un embouteillage à cause de l’accident. Je suis allé à pied voir ce qui se passait et j’ai tout vu. Après ça, je voulais arrêter de vivre.» Raif plonge dans la dépression. Sa femme se met à vendre leurs biens pour survivre. Lorsqu’il réussit à sortir un peu du brouillard et alors qu’un nouveau-né – prénommé comme son défunt frère en son hommage – vient agrandir la famille, Raif ne voit qu’une issue: repartir en Suisse. Mais voilà, trop de temps a passé et les membres de la famille ont perdu leurs permis C, puisque légalement, après deux ans en dehors de Suisse, il n’est plus possible d’y être réadmis avec un titre de séjour

Six ans d’attente et d’espoir

Dès 2003, la famille demande à récupérer ses permis en Suisse à plusieurs reprises. Chaque fois, en vain. Finalement, Raif repassera la frontière helvétique en 2011 car son ex-employeur souhaite le réembaucher. A la commune, on lui fait payer un émolument pour le permis B. Il imagine que tout s’arrange et fait revenir sa famille. Mais peu de temps après, le Service de la population refuse de leur délivrer un titre de séjour. Ils se battent au Tribunal cantonal. En 2013, les juges vaudois estiment qu’ils ont le droit de s’établir ici au vu de leur longue présence en Suisse et de leur intégration réussie. Une victoire de courte durée car la famille joue de malchance. La justice précise que l’actuel Secrétariat aux migrations doit toutefois approuver l’autorisation. Or, Berne s’y refuse. L’affaire passera devant plusieurs tribunaux, jusqu’à une récente décision du Tribunal fédéral qui confirme le refus tout en avouant qu’au moment de la décision favorable des juges vaudois, Berne n’avait pas de base légale pour s’opposer à l’autorisation…

30 avril 2017. A cette date, les Ismajli devront officiellement quitter Renens. Dans sa jolie chemise recouverte d’un fin gilet bleu marine, Raif regarde dans le vague. Il n’a pas de plan B. Repartir dans ce pays qu’il ne connaît plus n’est pas imaginable. «On n’a jamais fait de mal à personne. Aucun de nous n’a eu d’ennuis avec la justice, je n’ai même jamais eu d’amende. Je n’ai pas manqué un jour de travail, ni demandé une fois de l’aide de l’Etat», lance le père de famille. Refusant d’apparaître en photo par peur du regard des autres ados, son fils de 15 ans, Shkelzen, ne cache pas son inquiétude. «Je suis comme n’importe quel Suisse et j’aime ma vie. Je ne connais rien du Kosovo. Je ne peux juste pas partir.»

Il ne reste plus que l’espoir de la Cour européenne des droits de l’homme. La famille Ismajli le sait et n’a pas hésité à payer de sa poche tous les frais d’avocat pour se battre jusqu’au bout. Parce que chez eux, c’est ici.

(24 heures)

Créé: 21.04.2017, 18h34

Le décalage d’une diaspora «sacrifiée»

Plus de 32'000 personnes issues d’un pays de l’ex-Yougoslavie sont arrivées dans le canton de Vaud entre 1985 et 2016. Parmi elles, presque 7000 sont reparties. Pour leur pays d’origine? Sont-elles revenues après en Suisse? Les statistiques ne le disent pas. On sait toutefois qu’une vague de retour au Kosovo a eu lieu à la fin de la guerre en 1999. «Il y avait beaucoup d’espoirs, explique Bashkim Iseni, directeur d’albinfo.ch. Les gens pensaient que le Kosovo allait devenir un petit paradis une fois libéré du joug serbe. Mais pour certains qui y sont retournés, c’était difficile. Déjà parce que, sur place, tout était à reconstruire. Mais aussi parce qu’après avoir vécu dans un vrai paradis comme la Suisse, le choc était important.» Si Bashkim Iseni cite des exemples de retours réussis, il pointe du doigt le manque de préparation de certains, revenus sans projet. Mais en s’intégrant à son pays d’adoption, un immigré ne devient-il pas fatalement un étranger en son pays? «Les Kosovars qui avaient quitté le pays pour de longues périodes ont intégré les valeurs de leurs pays d’adoption. Un décalage culturel a donc pu se créer avec leur pays d’origine.»

Le décalage serait aussi économique selon le directeur de l’Institut suisse d’études albanaises, Driton Kajtazi. Le regard que portent les Kosovars sur les membres de la diaspora est parfois critique. «Car lorsqu’ils rentrent au Kosovo, certains exhibent leur richesse.» Il faut savoir aussi que parmi la diaspora, seuls 10% ont fait des études supérieures. «Comme le chômage est très élevé aujourd’hui au Kosovo, beaucoup de jeunes font des études. Les membres de la diaspora passent alors pour des personnes incultes. Mais les Kosovars sont aussi très reconnaissants de cette diaspora qui s’est sacrifiée en envoyant de l’argent au pays depuis des années.» Un tiers des devises du Kosovo serait issu de la diaspora.

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