«Il ne faut pas que le suicide de Paul, notre fils, soit inutile»

ScolaritéL’interpellation d’un député a bouleversé les parents d’un élève de Belmont qui s’est donné la mort parce qu’il se croyait en échec.

Au lendemain de la mort de Paul, dans l’avalanche de lettres reçues par ses parents, il y avait aussi les témoignages de ceux qui le croisaient dans le bus tous les jours, et qui se souvenaient de sa bonne humeur contagieuse.

Au lendemain de la mort de Paul, dans l’avalanche de lettres reçues par ses parents, il y avait aussi les témoignages de ceux qui le croisaient dans le bus tous les jours, et qui se souvenaient de sa bonne humeur contagieuse. Image: DR

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Le vendredi 29 juin 2012, en fin de journée, Paul Wannaz rentre chez lui, à Belmont, avec un sourire jusqu’aux oreilles. Enjoué de nature, il est encore plus guilleret que d’habitude: ses examens sont derrière lui, le diplôme est dans la poche, il en est certain, et la fête prévue le soir chez des amis promet d’être à la hauteur. Michèle, sa maman, est à ses côtés quand Paul, élève de l’Ecole professionnelle et commerciale de Lausanne (EPCL), allume l’ordinateur pour donner corps à son bonheur, cherche son nom dans la liste des diplômés et ne le trouve pas. Il cherche encore, en vain. «J’ai raté, je ne suis qu’une merde», lance-t-il, en colère.

Sa mère tente de le rassurer, lui dit de ne pas s’inquiéter si précipitamment, mais Paul ne l’écoute pas et regagne sa chambre en claquant les portes. Un peu plus tard, l’un de ses meilleurs amis le rejoint et redescend en trombe, livide. Quand Michèle Wannaz monte à son tour, elle découvre Paul pendu à la poutre métallique qui traverse sa chambre. Il allait avoir 23 ans.

Le lendemain, ses parents apprendront que l’absence de leur fils cadet de la liste des diplômés est due à une erreur humaine et que Paul a obtenu, haut la main, son CFC d’employé de commerce avec maturité intégrée.

Procédure personnalisée
A la suite d’une tragédie qui a ému tout le canton, l’EPCL prend conscience de la brutalité du procédé qui consiste à diffuser les résultats par internet. Un groupe de travail préconise dès lors une procédure personnalisée, un contact, en somme, entre la direction et les élèves, en interdisant de surcroît de communiquer les résultats par téléphone ou par internet. Dans la foulée, la direction générale de l’Enseignement obligatoire, dans un souci d’équité, étend la directive à toutes les écoles professionnelles.

Deux ans plus tard, au lendemain de la date d’anniversaire de Paul, qui aurait eu 25 ans le 6 octobre 2014, le député PLR Pierre Volet, patron charpentier, dépose devant le Grand Conseil une interpellation intitulée «Pour protéger les apprentis de ce canton, ne tombons pas dans l’ubuesque». En soulignant d’emblée que «la relation de cause à effet entre la consultation des résultats et le décès n’a pas été établie», le député déclare quelques jours après dans 24heures que «les jeunes doivent être assez forts pour accepter un échec», fustige les coûts supplémentaires engendrés par la directive, et pointe du doigt le danger que courent sur les routes des apprentis forcés de se déplacer et les éventuels débordements dont ils pourraient se rendre coupables en cas de frustration. En conclusion, il demande donc au Conseil d’Etat d’imposer une marche arrière.

Consternation et colère chez les Wannaz
Dans le chalet de Belmont, où la famille de Paul se tait depuis le premier jour, la colère fait place à la consternation. Sous le coup de l’émotion, Michèle Wannaz appelle Pierre Volet: «J’ai eu beaucoup de peine à me faire entendre, dit-elle. Il m’a expliqué qu’il ne fallait pas infantiliser les jeunes, qu’avec cinq enfants, il savait de quoi il parlait, et m’a fait comprendre, à mots couverts, que l’on ne se suicide pas après un échec scolaire.» Michèle et Alain Wannaz décident alors, d’un commun accord, de sortir de leur silence, «parce que le suicide de notre fils ne doit pas être totalement inutile», parce que l’instrumentalisation de sa mort les choque profondément, eux qui ont toujours refusé de distribuer les bons et les mauvais points.

«Nous sommes des gens ordinaires qui ne savent pas ce qui leur est arrivé. Alors, quand les autres viennent se mêler de notre vie avec leurs certitudes imbéciles, c’est insupportable.»

«Ce vendredi-là était le jour de gloire de Paul, lui qui s’était battu comme un lion, pendant des années, pour en arriver là, réussissant même à passer de VSO à VSB! C’était un enfant solaire, joyeux, apaisant. A sa mort, dans l’avalanche de lettres reçues, il y avait aussi les témoignages de ceux qui le croisaient dans le bus tous les jours, et qui se souvenaient de sa bonne humeur contagieuse, raconte Michèle entre les larmes. Qu’est-il donc arrivé pour qu’il se donne la mort, lui qui n’était que vie? Croyez-vous que nous ne sommes pas hantés par la culpabilité, que nous ne nous demandons pas tous les jours pourquoi? Nous sommes des gens ordinaires qui ne savent pas ce qui leur est arrivé. Alors, quand les autres viennent se mêler de notre vie avec leurs certitudes imbéciles, c’est insupportable.»

Responsabilité avérée
Les Wannaz n’admettent pas davantage que l’on puisse prendre le risque d’évoquer une quelconque absence de preuve. «La responsabilité technique de l’Etat, qui ne nous a jamais présenté des excuses, ne fait aucun doute, même s’il n’a pas formellement reconnu ce que nous ne lui avons pas formellement demandé, souligne Alain Wannaz. Au lendemain de la mort de Paul, Séverin Bez, directeur général de l’Enseignement postobligatoire, m’a bien demandé par téléphone si j’allais «attaquer l’école». C’est ridicule: cela ne nous aurait pas rendu notre fils, et dans la contre-attaque, sa mémoire aurait pu être salie.»

Aujourd’hui, Michèle et Alain Wannaz, qui saluent la réforme de la procédure initiée après la mort de leur fils, se désespèrent à l’idée d’un éventuel retour à la case départ. «Comment imaginer qu’à l’issue d’une formation, si longue, parfois si difficile, il n’y ait pas un temps pour la parole, pour le dialogue, voire pour remotiver un élève abattu par un échec? s’interroge Michèle Wannaz. On ne se sépare pas d’un partenaire par SMS, on ne vire pas les gens par courriel, on doit donc s’interdire le recours à internet pour communiquer un résultat scolaire dont peut dépendre une vie entière.»

Créé: 10.11.2014, 12h42

Une onde de choc au sein de l’école

L’interpellation du député PLR Pierre Volet, «Pour protéger les apprentis de ce canton, ne tombons pas dans l’ubuesque», a provoqué une véritable onde de choc au sein des milieux scolaires.

Brigitte Kauffmann, médiatrice et professeure à l’Ecole professionnelle et commerciale de Lausanne (EPCL), qui s’est adressée en son nom personnel au courrier des lecteurs de 24heures pour défendre un «accompagnement individuel et ciblé» lors de la remise des résultats, révèle que les anciens camarades de Paul Wannaz, avec lesquels l’école a gardé des liens, ont pris contact avec l’établissement pour dire leur indignation.

«Quant à ceux qui furent ses professeurs, ils ont écrit une lettre collective au directeur de l’Enseignement postobligatoire pour lui demander que la nouvelle directive ne soit pas abandonnée», précise-t-elle encore.

Séverin Bez, pour sa part, garde la tête froide. «Je sais qu’il y a quelques doyens, notamment dans le domaine d’activité de l’élu en question, que la directive agace et qui font de la résistance, confie-t-il. Le député a donc vraisemblablement agi sous influence, mais je ne crains pas trop la suppression d’une proposition des enseignants de l’EPCL eux-mêmes, que le département a décidé d’étendre à toutes les écoles professionnelles.»

En vacances outre-Atlantique, Pierre Volet n’a pas répondu à nos multiples sollicitations.

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