Faut-il mettre en place des cellules pour dealers?

VaudNeuchâtel dit avoir lutté avec succès contre le deal grâce à des cellules réservées. Selon les Vaudois, le contexte n’est pas le même.

Aux Cèdres, à Lausanne, des hommes sont quotidiennement postés pour vendre du cannabis ou de la coke. Neuchâtel affirme avoir trouvé la recette pour réduire la visibilité des dealers. Les Vaudois sont dubitatifs.

Aux Cèdres, à Lausanne, des hommes sont quotidiennement postés pour vendre du cannabis ou de la coke. Neuchâtel affirme avoir trouvé la recette pour réduire la visibilité des dealers. Les Vaudois sont dubitatifs. Image: Patrick Martin

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Alors que les villes vaudoises, Lausanne et Yverdon en tête, n’arrivent pas à se débarrasser de leurs dealers de rue, Neuchâtel affirme avoir remporté la bataille. Non pas une éradication du trafic de drogue, mais une neutralisation de la proactivité et de la visibilité des vendeurs de coke et de marijuana, qui n’hésitent pas à accoster les passants afin de les encourager à consommer.

Nicolas Feuz, procureur neuchâtelois, vantait, mardi matin sur les ondes de la RTS, les mérites de l’opération «Narco», déployée en 2014. Le débat est ouvert. Existe-t-il une recette qui fonctionne dans un canton voisin alors que le dispositif vaudois «Strada», réactivé en 2013 après avoir déjà œuvré dans les années 2000, serait tenu en échec?

De la place en prison

Pour Nicolas Feuz, le nerf de la guerre contre les dealers, ce n’est pas seulement de disposer de procureurs qui prononcent des sanctions en comparution immédiate. Il faut surtout de la place en prison pour que les dealers exécutent leur peine une fois condamnés. Si ce n’est pas possible, un sentiment d’impunité se développe, ce qui semble rester un problème dans le canton de Vaud. «À Neuchâtel, le Service pénitentiaire nous a réservé trois ou quatre cellules «Narco», dans le but de recevoir des dealers condamnés et pour rien d’autre. C’est à ce moment que l’opération a porté ses fruits», explique le procureur neuchâtelois.

Preuve en est le dialogue entre un dealer sous écoute téléphonique et un toxicomane: «Le dealer fixe un rendez-vous dans le canton de Berne», raconte le procureur. «Tu ne peux pas venir à Neuchâtel?» demande le consommateur. Réponse du dealer: «Non, je ne viens pas à Neuchâtel, c’est trop dangereux.»

Selon Nicolas Feuz, le bouche-à-oreille a fonctionné dans le milieu: «Certains avaient accumulé de petites peines et risquaient de se retrouver 14 mois en prison. Ils ont compris que ce n’était pas du fake et sont partis.»

«Narco» (NE) et «Strada» (VD) se ressemblent à bien des égards. Mais le principe des places réservées en prison les différencie. En 2013, lorsque les Vaudois ont mis en place leur dispositif, ils n’ont pas prévu de cellules «Strada» de façon spécifique.

Le procureur général du canton de Vaud Éric Cottier croit pourtant en l’impact dissuasif d’une peine de prison exécutée en bonne et due forme: «Prononcer une peine dans la perspective qu’elle ne sera pas exécutée serait un non-sens. À partir de là, il s’agit, dans une mesure qui ne doit jamais aboutir à la non-exécution de certaines sanctions, de définir des priorités. C’est à ma connaissance ce que fait le Service pénitentiaire. Qu’une personne convoquée voie les dates prévues pour l’exécution reportées est toutefois quelque chose qui peut se produire dans le canton de Vaud aussi», relève-t-il. Il souligne qu’une évolution est possible, voire souhaitable: «Dans un canton qui a accru régulièrement son potentiel en matière de détention et va continuer à le faire, mais dont la capacité en termes de places d’exécution de peine est encore insuffisante, la détermination des priorités n’est jamais arrêtée une fois pour toutes. Elle peut, voire doit, au besoin, être réévaluée.»

Est-ce à dire que l’État de Vaud n’avait pas harmonisé l’action policière et judiciaire d’un côté et la capacité pénitentiaire de l’autre? Au moment de la mise en œuvre de «Strada», en 2013, la police et les prisons dépendaient de deux conseillers d’État différents. Selon les souvenirs des acteurs de l’époque, la préparation de l’opération n’a pas manqué de coordination. Mais les besoins ont dépassé les capacités en cellules. Aujourd’hui, le Département des institutions et de la sécurité (DIS), qui coiffe la police cantonale et le service pénitentiaire, affirme que la situation est stabilisée (voir encadré).

L’autre point qui différencie «Narco» de «Strada», c’est la cible. Les Neuchâtelois se sont concentrés sur le deal de rue uniquement. «Strada» vise en plus la petite délinquance et a intégré les cambriolages. Les Vaudois se sont-ils dispersés? Éric Cottier nie avec force: «Strada» ne «se disperse» pas! Si les vols et les infractions en matière de stupéfiants sont les cibles du concept «Strada», c’est en raison de leurs analogies, mais sans méconnaître leurs différences. Croire que la lutte contre les cambriolages et autres vols se ferait au détriment de celle contre le deal et autres actes de trafic serait méconnaître la réalité.»

Contextes différents

Pour le procureur général vaudois, il n’y a pas de recette unique et miracle. Il insiste sur les contextes divergents des deux cantons. Sur le plan démographique d’abord: 390 000 habitants dans l’agglomération lausannoise, 87 000 à Neuchâtel et environs. La région lémanique, le canton de Vaud en particulier, attire une délinquance autrement plus active: «Il suffit pour s’en convaincre de comparer les chiffres en matière d’expulsions pénales de délinquants étrangers: 6 expulsions prononcées à Neuchâtel en dix-huit mois, contre près de 160 par les tribunaux vaudois. De jour comme de nuit – je connais peu de Lausannois qui «montent» à Neuchâtel le vendredi ou le samedi soir –, les deux villes sont très différentes».

Éric Cottier n’exclut néanmoins pas d’enrichir l’action vaudoise contre les dealers en s’inspirant de l’expérience d’autres cantons. Il a toutefois son idée sur la façon d’améliorer l’efficacité de «Strada»: «De mon point de vue, celle-ci passe d’abord par une présence policière en rue encore accrue, en nombre et en temps.» Ce sera sans doute le sens des mesures que la Ville de Lausanne va présenter mardi prochain.

Créé: 02.06.2018, 08h01

«Les prisons vaudoises font leur part»

Alors que les citoyens vaudois expriment leur ras-le-bol contre l’activité des dealers, le Département des institutions et de la sécurité (DIS) dirigé par Béatrice Métraux défend sa politique ainsi que le dispositif «Strada», mis en œuvre en 2013. «Le bilan établi après plusieurs années est positif», affirme le Canton. Les manifestants de mercredi dernier, à Lausanne, ne partageront sans doute pas cet avis. Le DIS fonde sa position sur le «faible taux de récidive»: «Ce n’est pas parce que le deal de rue reste très visible que l’opération n’a pas porté ses fruits.» L’État avance aussi un chiffre, celui de la baisse de la criminalité entre 2013 et 2017, de – 33% globalement. Les infractions à la loi fédérale sur les stupéfiants ont diminué de 24%. «La politique criminelle du canton de Vaud donne des résultats probants», conclut le DIS. Quant aux prisons, elles sont occupées à 54% (515 places sur un total de 948) «par des personnes condamnées pour des infractions en lien avec le trafic et la consommation des substances illicites. C’est dire si le service pénitentiaire fait sa part dans la lutte contre le deal.»

Par ailleurs, indique le DIS, «le nombre de jugements «Strada» en attente d’exécution à l’heure actuelle est égal à 0»: les condamnés sont tous soit incarcérés soit convoqués pour effectuer leur peine. «Cela signifie que les personnes interpellées et condamnées pour trafic de drogue ne sortent pas de prison du jour au lendemain mais sont sanctionnées et purgent leur peine», conclut l’État. Peut-on encore faire davantage? Au DIS, la volonté d’apporter des réponses plus larges, au-delà de l’action policière et judiciaire, commence à émerger. Les pistes de réflexion devraient porter autant sur le phénomène migratoire que sur les consommateurs de drogues.

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